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  • Eve et Le Jeu d’Adam

      Adam et Eve

       C’est le plus ancien texte dramatique qui nous soit parvenu. Ce Jeu (le mot signifie drame et, plus tard, il s’appliquera aussi aux premières comédies => jouer une pièce, le jeu des acteurs) date de la fin du XIIe siècle. Nous ne savons rien de son auteur, sinon que c’était un Normand de France ou du Sud de l’Angleterre. L’œuvre contient trois parties : la chute d’Adam et Eve, le meurtre d’Abel par Caïn et l’annonce, par les prophètes, de la venue du Messie.  Le lien est constitué par le drame de la chute qu’adoucit l’espoir de la Rédemption. Le Jeu d’Adam ouvre la série des mystères.

       Dialogue vivant, rythme aisé et varié. La pièce est écrite en vers (comme toutes les pièces du Moyen Age) : octosyllabes à rimes plates la plupart du temps et, dans les passages graves ou lyriques, quatrains de décasyllabes monorimes. On peut noter, face aux flatteries habiles du diable, la faiblesse et la douceur d’Eve.  

    La tentation

    Le Diable

    Eve, je suis venu vers toi.

    Eve

    Dis-moi, Satan, et ce pourquoi ?

    Le Diable

    Je cherche ton bien, ton honneur.

    Eve

    Ainsi soit-il !

    Le Diable

    Sois donc sans peur.

    Voici longtemps que j’ai appris

    Tous les secrets du Paradis :

    Or une part je t’en dirai.

    Eve

    Commence donc, j’écouterai.

    Le Diable

    M’entendras-tu ?

    Eve

    Mais oui, fort bien ;

    Je ne te fâcherai en rien.

    Le Diable

    Te tairas-tu ?

    Eve

    Oui, par ma foi.

    Le Diable

    Rien n’en dira ?

    Eve

    Nenni, pour moi.

    Le Diable

    Je te ferai donc confiance,

    Et ne veux pas d’autre assurance.

    Eve

    Bien tu peux croire à ma parole

    Le Diable

    Tu as été à bonne école

    J’ai vu Adam, mais il est fou.

    Eve

    Un peu dur.

    Le Diable

    Il sera mou[1].

    Il est plus dur que n’est le fer.

    Eve

    Il est très franc.[2]

    Le Diable

    Plutôt très serf.

    Nul soin ne veut prendre de soi :

    Qu’il ait au moins souci de toi.

    Tu es faiblette et tendre chose,

    Tu es plus fraîche que la rose ;

    Tu es plus blanche que cristal,

    Que neige sur glace en un val ;

    Mal vous unit le Créateur :

    Tu es tendre, dur est son cœur ;

    Mais néanmoins tu es plus sage ;

    En grand sens a mis ton courage[3] ;

    Il fait bon traiter avec toi.

    Te parler veux.

    Eve

    En moi aie foi.

    Le Diable

    Tiens-le secret.

    Eve

    Qui le saurait ?

    Le Diable

    Pas même Adam !

    Eve

    Oh ! non, de vrai.

    Le Diable

    Je vais te dire, écoute bien ;

    Nul n’assiste à notre entretien,

    Adam, là-bas, point n’entendra.

    Eve

    Parle bien haut, rien ne saura.

    Le Diable

    Je vous préviens d’un grand engin

    Qui vous est fait en ce jardin :

    Le fruit que Dieu vous a donné

    En soi a bien peu de bonté ;

    Celui qu’il vous a défendu

    Possède très grande vertu :

    En lui est la grâce de vie,

    De puissance et de seigneurie,

    De bien et mal la connaissance.

    Eve

    Quel est son goût ?

    Le Diable

    Céleste essence.

    A ton beau corps, à ta figure

    Bien conviendrait cette aventure

    Que tu fusses du monde reine,

    Du ciel, de l’enfer souveraine,

    Que tu connaisses l’avenir.

    Eve

    Tel est ce fruit ?

    Le Diable

    Ne t’en déplaise

    (Ici Eve regardera le fruit défendu)

    Eve

    Rien qu’à le voir je suis tout aise.

    Le Diable

    Que sera-ce, si tu le goûtes !

    Eve

    Comment savoir ?

    Le Diable

    N’aie point de doutes,

    Prends-le vite, à Adam le donne.

    Du ciel aurez lors la couronne.

    Au Créateur serez pareils,

    Vous percerez tous ses conseils ;

    Quand vous aurez du fruit mangé,

    Lors sera votre cœur changé :

    Egaux à Dieu, sas défaillance,

    Aurez sa bonté, sa puissance.

    Goûte du fruit !

    Eve

    Envie en ai.

    Le Diable

    N’en crois Adam.

    Eve

    J’y goûterai.

    Le Diable

    Quand, s’il te plaît ?

    Eve

    Me faut attendre

    Qu’Adam se soit allé étendre.


    [1] Il s’adoucira. Aussi : il sera brisé par le péché.

    [2] Noble.

    [3] Cœur ou esprit : ton esprit est plein de sagesse.

    * * * 

  • Aucassin et Nicolette

      Aucassin et Nicolette (Pissarro, 1903)

       Cette « chantefable » anonyme date de la première moitié du XIIIe. Son originalité est due à l’alternance de morceaux de prose et de laisses lyriques, assonancées, dont le manuscrit nous indique la mélodie.  Laisses et prose sont coupées de dialogues et de monologues. L’œuvre est composée en trois actes. Toutefois, le thème est courant : les amours contrariés de deux jeunes gens qui finissent par s’épouser. Sentiments naïfs et purs, sens de la nature, opposition des caractères - Aucassin est paralysé par la passion alors que Nicolette est énergique et rusée - , ironie de l’auteur qui n’est pas dupe de son sujet, parodiant les romans courtois.

    Les amours contrariés  

       Aucassin, fils du comte de Beaucaire, est amoureux de Nicolette, belle captive achetée à des Sarrasins par le vicomte de la ville qui l’a baptisée et en a fait sa filleule. Le comte ne veut pas entendre parler de cette mésalliance et ordonne au vicomte d’éloigner sa filleule. La voilà enfermée dans une chambre du palais. Aucassin la réclame en vain. Pour qu’on lui rende Nicolette, il accepte de guerroyer (alors qu’il n’a aucun goût pour les armes) : il fait prisonnier le comte de Valence (en guerre contre son père) mais le relâche puisque son père ne tient pas parole et refuse de lui accorder Nicolette. Celui-ci l’enferme dans un souterrain.

    La fuite des amants      

       Une nuit de mai, Nicolette s’évade à l’aide d’une corde faite de draps noués. Elle passe près de la tour où Aucassin est retenu prisonnier, l’entend gémir et lui annonce son intention de quitter le pays pour échapper au danger. Elle parvient à quitter la ville, se réfugie dans la forêt voisine et confie à des pastoureaux un message pour Aucassin. Nicolette disparue, Aucassin est remis en liberté et l’on célèbre une grande fête pour le réconforter, en vain. Triste, il parcourt la forêt et, renseigné par les pastoureaux, retrouve Nicolette.  

    Les aventures et le retour

       Ils arrivent au bord de la mer et s‘embarquent, abordant ensuite l’étrange pays de Torelore où tout se fait à l’inverse de nos usages et où ils vivent heureux. Mais une razzia de Sarrasins les jette, prisonniers, dans des bateaux différents, dispersés par la tempête. Aucassin, sur une épave, débarque à Beaucaire. Ses parents étant morts, il devient seigneur du pays mais reste inconsolable d’avoir perdu Nicolette qui, reconnue et fêtée par son père, le roi de Carthage, s’enfuit pour ne pas épouser un roi païen. Déguisée en jongleur, le visage noirci, elle revient à Beaucaire et, devant Aucassin accablé de tristesse, elle chante leur propre histoire en s’accompagnant de la vielle. Les deux amants se reconnaissent enfin, leur mariage est célébré dans la joie et le luxe. IIs ont enfin trouvé le bonheur.

    * * * 

  • Marie de Champagne et Chrétien de Troyes

    Marie de Champagne   

    Marie était la fille du roi de France Louis VII et d’Aliénor d’Aquitaine. Férue de littérature, aimant discuter de subtils problèmes amoureux, elle anima une cour brillante et se fit la protectrice de Chrétien de Troyes. Elle lui révéla sans doute les légendes bretonnes avec leurs exploits chevaleresques et leur merveilleux féérique. Il fut le premier Français à tirer un toman de la légende du roi Arthur et ses autres romans se rattachent tous au cycle arthurien.

       A côté de l’inspiration bretonne, il faut noter l’inspiration provençale <, également sous l’influence de Marie, séduite par la conception provençale de l’amour. Chrétien consacra donc ses romans à l’amour et au culte de la femme : il compose des romans où les chevaliers, soumis aveuglément aux caprices de leur dame, réalisent pour lui plaire les exploits qu’ils accomplissaient autrefois pour leur suzerain.

       On peut citer Erec et Enide, Yvain ou Le Chevalier au Lion, Lancelot ou Le Chevalier à la Charrette, Perceval ou le conte du Graal.

       Ainsi que quelques héroïnes : la reine Guenièvre, la fée Viviane, la servante Lunette, Laudine…

    Voici la « Complainte des Tisseuses de soie » (Le Chevalier au Lion), inspirée à Chrétien de Troyes par les ateliers de Champagne ou d’Artois. On peut remarquer, dès le XIIe siècle, la misère ouvrière :

    Toujours draps de soie tisserons :

    Jamais n’en serons mieux vêtues.

    Toujours serons pauvres et nues

    Et toujours faim et soif aurons ;

    Jamais tant gagner ne saurons

    Que mieux en ayons à manger.

    Du pain avons à grand dangier[1],

    Au matin peu et au coir moins :

    Jamais de l’œuvre de nos mains

    N’aura chacune pour son vivre

    Que quatre deniers de la livre[2].

    Et de ce ne pouvons-nous pas[3]

    Assez avoir viande[4] et draps[5] ;

    Car, qui gagne (dans) la semaine

    Vingt sous, n’est mie[6] hors de peine.

    Ey sachez vraiment a estrouz[7]

    Qu’il n’y a celle[8] d’entre nous

    Qui ne gagne vingt sous au plus :

    De cela serait riche un duc !

    Et nous sommes en grand’poverte[9] :

    S’enrichit de notre deserte[10]

    Celui pour qui nous travaillons,

    Des nuits grand ’partie nous veillons

    Et tout le jour, pour (y) gagner ;

    On nous menace a maheignier[11]

    Nos membres, quand nous reposons,

    Et pour ce reposer n’osons.

    (Le Chevalier au Lion, vers 5298-5327)

       


    [1] Peine.

    [2] Pour une livre d’ouvrage.

    [3] Nous ne pouvons pas.

    [4] Nourriture.

    [5] Vêtements.

    [6] Pas.

    [7] Clairement.

    [8] Pas une.

    [9] Pauvreté.

    [10] Mérite, service.

    [11] De maltraiter, de mutiler.

  • Tristan et Iseut

    Tristan et Iseut (John Duncan, 1912)

        Avant de nous attarder sur Iseut (bien qu'il paraisse diffiicle de traiter à part le sdeux personnages), abordons quelques généralités sur l’œuvre.

       Cette légende celtique a connu une large diffusion dans toute l’Europe. Aucun ouvrage original ne nous la présente dans son ensemble. C’est Bédier, après avoir confronté des fragments de versions française, anglaise, italienne, scandinave, allemande, qui a reconstitué Le Roman de Tristan et Iseut.

       Dans la deuxième moitié du XIIe siècle, s’inspirant semble-t-il d’un roman antérieur, Béroul et Thomas ont, chacun de leur côté, écrit un Tristan. Il nous en reste des fragments assez importants (environ 3 000 vers pour chacun) mais d’inspiration fort différente.

    Béroul  

       C’était peut-être un jongleur, plus proche de la légende primitive, qui s’adressait à un auditoire assez fruste. Dans la partie centrale du roman qui nous est parvenue, il rappelle la manière simple et rude des Chansons de Geste, par exemple quand il nous peint l’âpre bonheur des amants dans la forêt du Morois. 

    Thomas d’Angleterre

       Plus cultivé, il a vécu comme Marie de France, à la cour de la reine Aliénor d’Aquitaine. Le dénouement de son roman montre qu’il s’agissait d’une œuvre destinée à une société raffinée. Agencement dramatique du récit, recherche du pathétique et subtilité de l’analyse psychologique le caractérisent. Il a réussi à rendre le caractère obsédant de la passion qui consume deux êtres, occupe inlassablement leur esprit et ne peut leur laisser d’autre paix que celle de la mort.

    • La fatalité de la passion, telle est l’originalité de cette légende : l’amour s’est emparé de Tristan et Iseut en dépit de la raison et de leur volonté. Il s’impose à eux comme une fatalité tragique, malgré leurs remords et leurs efforts pour s’en libérer. Victimes de leur passion, ils se sentent coupables, luttent mais ne peuvent s’empêcher d’éprouver, dans l’amertume, le bonheur défendu. Les causes mystérieuses de cette passion irrésistible sont symbolisées par l’action du philtre magique, limitée à trois ans dans la légende primitive. L’idée géniale de Thomas a été de préciser la valeur symbolique du mythe en attribuant à un philtre une influence illimitée dans la vie comme dans la mort.  Cette histoire, où passe le souvenir des mythes antiques de Thésée et du Minotaure a inspirée au musicien Wagner son Tristan et Isolde.
    • Exploits romanesques : orphelin et neveu du roi de Cornouailles, Tristan de Loonois est élevé en parfait chevalier par l’écuyer Gorneval. Habile à tous les exercices physiques, charitable et loyal, il sait chanter et jouer de la harpe, et de plus expert en vénerie. A peine arrivé à la cour du roi Marc, il accomplit son premier exploit : il tue en duel le Morholt, géant venu exiger, au nom du roi d’Irlande, un tribut de 300 garçons et de 300 filles. Empoisonnées par l’épée du géant, les blessures de Tristan s’enveniment et dégagent une puanteur si forte que Tristan, à l’article de la mort, s’abandonne dans une barque aux hasards de la mer. Jeté sur la côte d’Irlande, il est guéri par les philtres magiques de la reine, sœur du Morholt, et de sa fille Iseut la Blonde. Mais il craint d’être reconnu comme le meurtrier du géant et s’empresse de retourner en Cornouailles. A Tintagel, Tristan a toute l’affection du roi Marc qui n’a pas d’enfant ; il paraît décidé à lui succéder mais les barons jaloux imposent au roi de prendre femme. Pour déjouer le piège, Marc décide d’épouser la femme à qui appartient un cheveu d’or apporté le matin même par deux hirondelles. Qui la retrouvera ? Les barons restent stupéfaits mais Tristan, soupçonné de basse ambition, veut se laver de cette injure et se souvient d’Iseut la Blonde : il la ramènera. Déguisé en marchand, il aborde en Irlande et délivre le royaume d’un dragon qui dévore les jeunes filles. Il tranche la langue empoisonnée du monstre, la glisse dans sa chausse et tombe évanoui. Or Iseut la Blonde était promise à qui triompherait du dragon. Le sénéchal du palais trouve la bête morte, lui tranche la tête se pose en libérateur du pays : il réclame la main de la jeune fille. Mais Iseut retrouve Tristan évanoui et le guérit une seconde fois, espérant que ce beau chevalier qu’elle admire confondra l’imposteur. Hélas ! l’épée de son héros est ébréchée et elle découvre qu’un fragment retrouvé autrefois dans la tête du Morholt s’y adapte parfaitement. La princesse devine qu’elle a sauvé Tristan, le meurtrier de son oncle. Furieuse, elle va le tuer dans son bain, de sa propre épée, mais le jeune homme sait lui parler si raisonnablement, il est si séduisant, qu’elle lui fait grâce. Il l’épousera, pense-t-elle, puisqu’il est le vainqueur du monstre. Mais non, Tristan obtient la main d’Iseut… pour son oncle, le roi Marc : grande déception d’Iseut.
    • Le philtre d’amour : mais voici que, sur na nef du retour, ils boivent par erreur un philtre magique destiné à unir d’un amour éternel la Blonde au roi Marc. Tristan et Iseut se sentent invinciblement attirés l’un vers l’autre. Ils seront unis, malgré leur volonté, dans la vie et dans la mort. Par loyauté pour le roi Marc qui vient d’épouser Iseut, ils luttent contre leur passion mais ne peuvent s’empêcher de se rencontrer en secret. Un jour, le roi, prévenu par les barons jaloux, surprend les amants et les condamne au bûcher. Cependant, Tristan parvient à se sauver. Iseut est abandonnée aux lépreux, Tristan la délivre et ils se réfugient, en compagnie de l’écuyer Gorneval, dans la forêt du Morois.   

    EXTRAITS

    L’amour est plus fort que les lois humaines : vers 1315-1394.

       Béroul a su poser les données du problème moral. L’ermite Ogrin souligne les exigences de la loi humaine et de la religion. Tristan défend sa cause : comment se repentir si l’on n’est pas responsable ? D’ailleurs, les deux amants pourraient-ils vivre séparés ? La passion qui les torture s’affirme, farouche et douloureuse. La scène est pathétique : l’ermite, d’abord affectueux, se montre plus sévère et l’angoisse des deux amants, bouleversés, se fait encore plus déchirante.

    « … En l’ermitage de frère Ogrin, ils vinrent un jour par aventure. Ils mènent une vie âpre et dure. Mais ils s’entr’aiment de si grand amour qu’ils ne sentent pas la douleur… (Ogrin demande à Tristan de se repentir.) Tristan lui dit : « Sire, en vérité, si elle m’aime de toute sa foi, vous n’en connaissez pas la raison : si elle m’aime, c’est par le breuvage. Je ne puis me séparer d’elle, ni elle de moi, sans mentir » … L’ermite Ogrin les exhorte longuement et leur conseille de se repentir. Il leur répète souvent les prophéties de l’Ecriture et leur rappelle souvent l’heure du jugement… Iseut pleure aux pieds de l’ermite ; elle change maintes fois de couleur en peu de temps ; souvent elle lui crie miséricorde : « Sire, au nom de Dieu tout-puissant, il ne m’aime et je ne l’aime que par un philtre dont je bus et dont il but : ce fut notre erreur. C’est pour cela que le roi nous a chassés. » L’ermite lui répond aussitôt : « Allons, que Dieu qui fit le monde vous donne un vrai repentir ! » … Là où ils prennent leur repos, ils font leur cuisine avec un grand feu. Ils ne passent qu’une seule nuit au même endroit.        

       Pendant trois ans, en révolte contre les lois humaine et divines, ils mènent une vie difficile, compensée par leur amour. Au cours d’une chasse, le roi Mars les surprend endormis, mais il leur fit grâce et signale son passage en leur laissant ses gants, son épée et son anneau. Pris de remords, les deux amants décident de se séparer. Tristan rend Iseut à son oncle et s’exile.

    L’amour est plus fort que l’exil : vers 1487-1694   

       Iseut et Tristan ne peuvent s’oublier.  Pour vaincre sa passion fatale, Tristan a beau épouser en Bretagne Iseut aux blanches mains, le poison de l’amour est plus fort que sa volonté. Déguisé en pèlerin, en lépreux, en fou, il retourne invinciblement vers son amante ; il lui envoie des présents ; il se manifeste secrètement en imitant le chant des oiseaux, comme autrefois dans la forêt, ou encore en plaçant sur le chemin de la reine une branche de coudrier enlacée d’un brin de chèvrefeuille, symbole de leur amour indestructible (c’est le thème du Lai du Chèvrefeuille, de Marie de France).  Au roman d’amour se mêlent les échos de cruelles légendes celtiques : un à un, leurs ennemis périssent.

       « … Il désire la venue d’Iseut, iI ne convoite rien d’autre : sans elle, il ne peut éprouver aucun bien [Tristan a été blessé]. C’est pour elle qu’il vit : il languit ; il l’attend, en son lit, dans l’espoir qu’elle viendra et qu’elle guérira son mal. Il croit que sans elle il ne vivrait plus. [Iseut approche de la terre mais une violente tempête la retient au large].

    Iseut dit alors : « Hélas ! malheureuse ! Dieu ne veut pas que je vive assez pour voir mon ami Tristan : il veut que je sois noyée en mer. Tristan, si j’avais pu vous parler, peu m’importait de mourir ensuite. Bel ami, quand vous apprendrez ma mort, je sais bien que plus jamais vous n’aurez de consolation. De ma mort vous aurez une telle douleur, ajoutée à votre grande langueur, que jamais plus vous n’en pourrez guérir. Il ne tient pas à moi que je vienne. Si Dieu l’eût voulu, je serais venue ; de votre mal j’aurais pris soin ; car, pour moi, je n’ai pas d’autre douleur que de vous savoir sans secours. C’est ma douleur et ma peine, la grande torture de mon cœur, de penser que, si je meurs, vous n’aurez, ami, aucun soutien contre votre mort. La mort ne me fait rien : si Dieu le veut, je la veux bien. Mais dès que vous l’apprendrez, ami, je sais bien que vous en mourrez. Tel est notre amour : je ne puis, sans vous, éprouver de la douleur ; vous ne pouvez, sans moi, mourir, et je ne puis, sans vous, périr[1]. Si je dois périr en mer, c’est que vous devez aussi vous noyer. Or, vous ne pouvez vous noyer en terre : c’est donc que vous êtes venu en mer me chercher. Je vois votre mort devant moi, et je sais bien que je dois mourir bientôt. Ami, mon espoir est déçu, car je croyais mourir en vos bras, et être ensevelie avec vous en un même cercueil… [suit un dialogue fictif]

    • Eh ! si Dieu le veut, il en sera ainsi !
    • En mer, ami, que chercheriez-vous ? Je ne sais ce que vous y feriez ! Mais moi, moi, j’y suis et j’y mourrai ; sans vous, Tristan, je vais me noyer. Ce m’est une belle, douce et tendre consolation que ma mort vous soit toujours ignorée. Loin d’ici, elle ne sera jamais connue : je ne sais personne, ami, qui vous la dise.

                 Après moi, vous vivrez longuement et vous attendrez ma venue. S’il plaît à Dieu, vous pouvez guérir : c’est ce que je désire le plus. Je souhaite bien plus votre santé que je ne désire aborder à terre. Mais pour vous j’ai si tendre amour, ami, que je dois craindre après ma mort, si vous guérissez, qu’en votre vie vous ne m’oubliiez ; ou que vous n’ayez l’amour d’une autre femme, Tristan, après ma mort. Ami, certes, je crains au moins et je redoute Iseut aux blanches mains. Dois-je la redouter ? Je ne sais. Mais si vous étiez mort avant moi, après vous je vivrais peu de temps. Certes, je ne sais que faire, mais par-dessus tout, je vous désire. Dieu nous donne de nous réunir, pour que je puisse, ami, vous guérir, ou que nous mourrions tous deux de même angoisse ! »        

    L’amour est plus fort que la mort (t. III, vers 558-680)

       Cette page est célèbre. Ces dernières scènes restent discrètes : les sentiments le plus forts s’y expriment autant par les attitudes que par les paroles. Seule la mort pouvait servir de terme à cette passion jalouse d’absolu, en marge de toutes les conventions humaines. Si le philtre n’a qu’une valeur symbolique, qui ne voit la portée philosophique, décevante sans doute, d’un tel dénouement ? 

       La tempête s’apaise ; on hisse la voile blanche car c’est le dernier jour du délai fixé par Tristan. Hélas ! il ne verra pas lui-même cette voile : son mal l’immobilise au palais. Pour comble d’infortune, les éléments s’acharnent à les séparer : en mer, c’est maintenant le calme plat, et le navire ne peut approcher du rivage, au grand désespoir d’Iseut.  

       « Souvent Iseut se plint de son malheur : ils désirent aborder au rivage, mais ne peuvent l’atteindre. Tristan en est dolent et las. Souvent il se plaint, souvent il soupire pour Iseut tant il désire : ses yeux pleurent, son corps se tord ; peu s’en faut qu’il ne meure de désir.

       En cette angoisse, en cet ennui[2], Iseut, sa femme, vient à lui, méditant une ruse perfide[3]. Elle dit : « Ami, voici Kaherdin. J’ai vu sa nef, sur la mer, cingler à grand ’peine. Néanmoins, je l’ai si bien vue que je l’ai reconnue. Dieu donne qu’il apporte une nouvelle à vous réconforter le cœur ! » Tristan tressaille à cette nouvelle. Il dit à Iseut : « Belle amie, êtes-vous sûre que c’est la nef ? Dites-moi donc comment est la voile ? » Iseut répond : « J’en suis sûre. Sachez que la voile est toute noire[4]. Ils l’ont levée haut, car le vent leur fait défaut.

       Tristan en a si grande douleur que jamais il n’en eut et n’en aura de plus grande. Il se tourne vers la muraille et dit : « Dieu sauve Iseut et moi ! Puisqu’à moi vous ne voulez venir, par amour pour vous il me faut mourir. Je ne puis plus retenir ma vie. C’est pour vous que je meurs, Iseut, belle amie. Vous n’avez pas pitié de ma langueur, mais de ma mort vous aurez douleur. Ce m’est, amie, grand réconfort, de savoir que vous aurez pitié de ma mort. » « Amie Iseut ! » dit-il trois fois. A la quatrième, il rend l’esprit.

    […]

    Iseut est sortie de la nef ; elle entend les grandes plaintes dans la rue, les cloches des moutiers, des chapelles. Elle demande aux hommes les nouvelles : pourquoi sonner, pourquoi ces pleurs ? Alors un ancien lui dit : « Belle dame, que Dieu m’aide, nous avons ici grande douleur : nul n’en connut de plus grande. Tristan le preux, le franc, est mort : c’était le soutien de ceux du royaume. Il était généreux pour les pauvres et secourable aux affligés. D’une plaie qu’il avait au corps, en son lit il vient de mourir. Jamais si grand malheur n’advint à notre pauvre peuple ! »

       Dès qu’Iseut apprend la nouvelle, de douleur elle ne peut dire un mot. Cette mort l’accable d’une telle souffrance qu’elle va par la rue, vêtements en désordre, devançant les autres, vers le palais. Les Bretons ne virent jamais femme d’une telle beauté : ils se demandent, émerveillés, par la cité, d’où elle vient et qui elle est. Iseut arrive devant le corps ; elle se tourne vers l’Orient[5] et, pour lui, elle prie, en grande pitié : « Ami Tristan, quand vous êtes mort, en raison je ne puis, je ne dois plus vivre. Vous êtes mort par amour pour moi, et je meurs, ami, par tendresse pour vous, puisque je n’ai pu venir à temps pour vous guérir, vous et votre mal. Ami, ami ! de votre mort, jamais rien ne me consolera, ni joie, ni liesse, ni plaisir. Maudit soit cet orage qui m’a tant retenue en mer, ami, que je n’ai pu venir ici ! Si j’étais arrivée à temps, ami, je vous aurais rendu la vie ; je vous aurais parlé doucement de l’amour qui fut entre nous ; j’aurais pleuré notre aventure, notre joie, notre bonheur, la peine et la grande douleur qui ont été en notre amour : j’aurais rappelé tout cela, je vous aurais embrassé, enlacé. Si je n’ai pu vous guérir, ensemble puissions-nous mourir ! Puisque je n’ai pu venir à temps, que je n’ai pu savoir votre aventure et que je suis venue pour votre mort, le même breuvage me consolera. Pour moi vous avez perdu la vie, et j’agirai en vraie amie : pour vous je veux mourir également.

       Elle l’embrasse ; elle s’étend, lui baise la bouche et la face ; elle l’embrasse étroitement, corps contre corps, bouche contre bouche. Aussitôt elle rend l’âme et meurt ainsi, tout contre lui, pour la douleur de son ami. »         

       Le roi Marc, apprenant le secret de cet amour fatal, pardonne aux amants et les ensevelit dans deux tombes voisines. Une ronce jaillit du tombeau de Tristan et s’enfonce dans celui d’Iseut. Elle repousse plus vivace chaque fois qu’on la coupe : Tristan et Iseut sont unis dans la mort comme dans la vie.     

      


    [1] Marie de France, dans le Lai du Chèvrefeuille, exprime aussi en un distique, cette union totale de deux êtres : « Belle amie, si est de nous : / Ni vous sans moi, ni moi sans vous. »

    [2] Au sens fort : tourment, torture.

    [3] Jalouse, elle a surpris la conversation entre Tristan et son propre frère et elle sait que le malade attend une voile blanche.

    [4] Dans la légende de Thésée, le héros oublie de hisser la voile blanche qui doit annoncer à son vieux père Egée sa victoire sur le Minotaure ; croyant son fils tué, le vieillard se jette dans la mer qui, depuis, porte son nom.

    [5] Pour prier : attitude rituelle.

    * * * 

  • Littérature courtoise

    Litterature courtoise

    INTRODUCTION  

       Dans la deuxième moitié du XIIe siècle, l’aristocratie, qui a évolué dans sa structure et dans ses mœurs, se tourne vers des œuvres moins rudes que les Chansons de Geste.

    Adoucissement des mœurs

       La noblesse devient une clase héréditaire de plus en plus fermée. Sous l’influence de l’Eglise (Paix de Dieu, Trêve de Dieu), générosité et politesse viennent adoucir les mœurs. Une vie mondaine se crée : les dames imposent des habitudes plus raffinées et les beaux usages se codifient.

    Les œuvres courtoises

       Les écoles épiscopales et monastiques forment un public de lecteurs attirés par des ouvrages en latin et surtout en français. Ces œuvres, écrites spécialement pour une élite civilisée, content des aventures sentimentales dans le cadre d’une vie élégante et luxueuse. 

       Cette littérature « courtoise » (destinée à un public de cour) se rattache à trois courants essentiels : influence antique, bretonne et méridionale.

    LES ROMANS ANTIQUES

       Au XIIe siècle, la littérature latine connaît un renouveau. Les clercs (les savants) recopient et commentent les œuvres des historiens et des poètes : Virgile, Stace et surtout Ovide, poète de l’amour et des légendes mythologiques.

       Entre 1130 et 1165, ce sont les romans antiques qui ont la faveur de l’aristocratie. Le Roman d’Alexandre (vers 1150), remaniement d’un Alexandre antérieur, est écrit en vers de 12 pieds (d’où leurs noms d’alexandrins). A la même époque, le Roman de Thèbes (en octosyllabes), inspiré de la Thébaïde de Stace, raconte l’histoire d’Œdipe et de ses enfants. En 1160, Le Roman d’Eneas tire de l’Enéide un conte romanesque et galant. Cette production antique aboutit, en 1165, à l’énorme Roman de Troie (30 000 vers) de Benoît de Saint-Maure, protégé de la reine Aliénor d’Aquitaine.

       Ces œuvres adaptent au goût du jour les légendes antiques, sans souci des anachronismes : les héros anciens deviennent des chevaliers héroïques et galants ; les devins sont des évêques, etc. Elles constituent une sorte de transition entre l’épopée et le roman courtois. 

    • Comme les Chansons de geste, elles contiennent des batailles, sièges et exploits chevaleresques.
    • Comme les Romans courtois, elles font déjà une grande place au merveilleux et aux aventures romanesques. L’amour occupe le centre du roman et parfois commande l’intrigue : les filles d’Œdipe sont amoureuses mais leurs amants sont tués. Un autre poète conte les amours d’Enée et de Didon d’après Virgile et, très longuement, ceux d’Enée et de Lavinie (1 600 vers). Achille refuse de combattre les Troyens parce qu’il aime Polyxène, fille de Priam.  

        Ces intrigues amoureuses incitent les auteurs à tracer des portraits psychologiques et, dans certains monologues, à présenter des analyses de sentiments. Autre élément précurseur du roman courtois : la peinture de la vie matérielle contemporaine, notamment des vêtements à la dernière mode, décrits avec un grand luxe de détails.

    LA « MATIERE DE BRETAGNE »

       Cette expression d’un poète du XIIIe siècle désigne l’inspiration celtique, et plus spécialement la légende arthurienne qui fournira le cadre des romans courtois.   

       En 1135, Geoffroy de Monmouth publie son Historia regum Brittaniae (Histoire des Rois de Bretagne) en latin. Cette œuvre fut traduite librement en octosyllabes pour la reine Aliénor d’Aquitaine par l’anglo-normand Wace, chanoine de Bayeux, dan son Roman de Brut (1155).    

       Wace révélait notamment aux Français la légende du roi Arthur, chef celtique de la résistance bretonne contre l’invasion saxonne au VIe siècle, très populaire en Grande-Bretagne. Figure à moitié mythique sans doute. La légende en a fait un roi puissant et raffiné, tenant une cour luxueuse, entouré des chevaliers de la Table Ronde. Une telle table permet d’éviter les querelles de préséance.

       Les romanciers courtois puisent à cette source : ils lui doivent leurs héros, le cadre de leurs aventures (la Bretagne : Cornouailles, pays de Galles, Irlande, Armorique), les détails romanesques et féériques caractéristiques de la mythologie celtique. Ces éléments apparaissent déjà dans des œuvres antérieures au développement des romans courtois, comme les Lais de Marie de France ou le roman de Tristan et Iseut.   

    L’INFLUENCE PROVENCALE

       Le Midi de la France a connu avant le Nord une civilisation plus douce et plus aimable : climat moins rude, vie plus sereine. Initiés par les croisades aux splendeurs orientales, les seigneurs méridionaux s’habituèrent à une vie plus douce, dans un cadre plus luxueux où la femme occupait une place importante. Ils attiraient à eux artistes, poètes et troubadours, comme Jaufré Rudel, Bertan de Born, Raimbaut de Vaqueyras, Bernard de Ventadour ou Giraut de Borneil. Leur œuvre lyrique chante le printemps, les fleurs, l’amour heureux, lointain ou perdu.      

       Dans la deuxième partie du XIIe siècle, ces mœurs plus polies ont gagné lentement le Nord de la France. Aliénor d’Aquitaine a contribué à acclimater la courtoisie du Midi, d’abord comme reine de France (épouse d Louis VII), puis comme reine d’Angleterre, deux ans après son second mariage avec Henri Plantagenet, comte d’Anjou et duc de Normandie, devenu roi d’Angleterre en 1154. Aliénor aimait les artistes et s’entourait d’une cour cultivée et raffinée. Cette influence s’agrandit grâce à ses deux filles, Aélis de Blois et Marie, comtesse de Champagne. Cette dernière, protectrice de Chrétien de Troyes, lui imposait certains thèmes courtois : elle organisait des « tribunaux » ou « Cours d’amour » où l’on discutait de subtils problèmes de sentiments, prélude aux salons des Précieuses du XVIIe siècle.

    LA COURTOISIE

       Elle apparaît dans les romans à la rencontre de ces trois influences et place la préoccupation amoureuse au centre de toute activité humaine.         

    • Le service d’amour : les chevaliers se doivent d’être aussi vaillants et aventureux que dans les Chansons de geste. Mais leurs exploits ne sont plus dictés par leur fidélité à Dieu à leur suzerain : ils sont désormais dictés par le « service d’amour », soumission absolue du chevalier à sa dame, souveraine maîtresse (le mot vient du latin domina, maîtresse).
    • Le code de l’amour courtois : ce service d’amour se codifie en un certain nombre de règles artificielles qui honorent l’amour terrestre de tous les rites de l’amour divin. C’est pour plaire à sa dame que le chevalier recherche la perfection : vaillance et hardiesse mais aussi élégance de l’homme de cour. La dame ennoblit son héros en le soumettant à des épreuves pour lui permettre de manifester sa valeur : l’amour qui peut faire agir contre la raison et même contre l’honneur est aussi la source de toute vertu et de toute prouesse. Mais les exploits ne suffisent pas à fléchir une dame altière et inaccessible : il fait encore savoir aimer et souffrir en silence, avec discrétion et patience, être ingénieux pour exprimer sa passion, s’humilier pour traduire son adoration. C’est seulement quand le chevalier a souscrit aux caprices despotiques de son idole qu’il est récompensé de sa constance et payé de retour. Cette courtoisie était-elle à l’image de mœurs qui régnaient, même dans l’élite ? Certainement pas : c’était un idéal capable de séduire les femmes et peut-être de contribuer à adoucir les mœurs d’une société où commençait le règne des femmes.

     

    * * *

  • Aude et Roland

    La mort de la belle Aude

    La mort de la belle Aude dans La Chanson de Roland

       L’amour n’occupe guère de place dans les Chansons de Geste : avant de mourir, Roland n’a pas eu une pensée pour sa fiancée. Le court récit qui suit évoque (avec des moyens fort différents) pourtant une passion aussi fatale et totale que celle de Tristan et Iseut. Le pathétique reste sobre : si l’on meurt stoïquement pour l’honneur, on meurt aussi, sans une plainte, pour l’amour.

    « L’empereur est revenu d’Espagne. Il vient à Aix[1], le meilleur siège[2] de France. Il monte au palais, il est entré dans la salle. Vers lui est venue Aude[3], une belle demoiselle. Elle dit au roi : « Où est Roland le capitaine, qui me jura de me prendre pour femme ? » Charles en a douleur et peine. Ses yeux pleurent ; il tire sa barbe blanche : « Sœur, chère amie, c’est d’un home mort que tu t’enquiers. Je t’en donnerai un plus considérable en échange[4] : c’est Louis[5], je ne peux mieux te dire, c’est mon fils et c’est lui qui tiendra mes marches ». Aude répond : « Cette parole m’est étrange[6]. Ne plaise à Dieu, ni à ses saints, ni à ses anges, qu’après Roland je demeure vivante ! » Elle perd la couleur, tombe aux pieds de Charlemagne : elle est morte…     

       Aude la Belle est à sa fin allée. Le roi croit qu’elle s’est évanouie ; il a pitié d’elle, l’empereur. Il la prend par les mains, il la relève. Sur ses épaules, elle a la tête penchée. Quand Charles voit qu’elle est morte, il mande aussitôt quatre comtesses : elles la portent jusqu’au moutier[7] de nonnes : toute la nuit elles la veillent, jusqu’au jour. Au pied d’un autel, on l’enterre magnifiquement : le roi lui a rendu les grands honneurs. » 


    [1] Aix-la-Chapelle.

    [2] Siège du pouvoir, capitale.

    [3] Sœur d’Olivier et fiancée de Roland.

    [4] Cette offre n’a rien d’insultant pour la jeune fille ni pour la mémoire de Roland : dans la société féodale, le seigneur est avant tout le protecteur du fief et de sa dame.

    [5] Louis le Débonnaire. En réalité, il n’est pas encore né !

    [6] Incompréhensible.

    [7] Monastère.

    * * * 

  • La Cléopâtre de Jodelle

       Jodelle (1532-1573) avait 20 ans lorsqu’il fit jouer devant la cour sa Cléopâtre captive, notre première tragédie. Cet événement fut célébré avec enthousiasme par Ronsard et les autres poètes de la Pléiade. Cléopâtre décide de se tuer plutôt que d’orner le triomphe d’Octave. Les chants du chœur, les plaintes de Cléopâtre en font une pièce essentiellement lyrique. Il en sera de même de toutes les tragédies du XVIe siècle. Cependant, cette œuvre annonce le théâtre classique : composition en 5 actes (les entractes étaient occupés par des chœurs comme dans Athalie) et apparition des 3 unités :

    « Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli

    Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. »

    (Boileau, Art poétique)

       La rupture est totale avec la tradition médiévale.

    * * * 

  • Les amours de Ronsard

    Rose pierre de ronsard

    1/ Les Amours de Cassandre datent de l’année 1552 et comportent 183 sonnets.  

       En avril 1545, Ronsard rencontre dans une fête à la cour de Blois Cassandre Salviati, fille d’un banquier italien. Il a 20 ans et elle 13. Le surlendemain la cour quittait Blois et le jeune Ronsard « n’eut moyen que de la voir, de l’aimer et de la laisser au même instant ».  

       L’année suivante, elle épousa le seigneur de Pray. Mais Ronsard emportait le souvenir d’un beau nom antique et d’une vision radieuse qui devait encore s’embellir dans ses rêves d’étudiant à Coqueret. Du Bellay publiait alors les sonnets de l’Olive (1549). A son tour Ronsard composa les Amours de Cassandre, recueil de sonnets où triomphent la subtilité et la préciosité du pétrarquisme : jeux d’esprit, comparaisons mythologiques, lèvres de rose, mains d’ivoire, cheveux divins (tantôt bruns, tantôt blonds), soupirs, langueurs et martyres, soleils, chaleurs et glaces. Mais il s’agit généralement d’un amour fantasmé, littéraire.      

       Ne concevant pas la poésie sans la musique, Ronsard destinait ses poèmes à être chantés. Pour qu’une même mélodie pût convenir à plusieurs sonnets, il a contribué à fixer les lois du sonnet régulier. Il a imposé l’alternance des rimes masculines et féminines, considérée comme plus harmonieuse et n’admettait pour les tercets que les deux dispositions déjà admises par Marot (CCD, EED ou CCD, EDE).  

       Voici le sonnet « Prends cette rose », cité dans sa forme originale, permettant de constater que l’orthographe du temps était plus près de l’étymologie que la nôtre.  

    Prends cette rose…

    Pren ceste rose aimable comme toy

    Qui sers de rose aux roses les plus belles,

    Qui sers de fleur aux fleurs le plus nouvelles,

    Dont la senteur me ravist[1] tout de moy.

    *

    Pren ceste rose et ensemble reçoy

    Dedans ton sein mon cœur qui n’a point d’ailes :

    Il est constant, et cent playes cruelles

    N’ont empecshé qu’il ne gardait sa foy.

    *

    La rose et moy différons d’une chose :

    Un Soleil voit naistre et mourir la rose,

    Mille Soleils ont vu naistre m’amour[2],

    *

    Dont l’action jamais ne se repose.

    Que pleust à Dieu que telle amour enclose

    Comme une fleur, ne m’eust duré qu’un jour.

    (XCVI)

    _ _ _

        L’ode à Cassandre, « Mignonne allons voir si la rose » est universellement connue. Il s’agit d’un éternel lieu commun à l’épicurisme discret, à la mélancolie contenue, au style naturel.

    Mignonne, allons voir si la rose

    Mignonne, allons voir si la rose

    Qui ce matin avait déclose[3]

    Sa robe de pourpre au soleil,

    A point perdu cette vesprée[4]

    Les plis de sa robe pourprée,

    Et son teint au vôtre pareil.

    *

    Las ! voyez comme en peu d’espace,

    Mignonne, elle a dessus la place,

    Las, las ses beautés laissé choir !

    O vraiment marâtre Nature,

    Puisqu’une telle fleur ne dure

    Que du matin jusques au soir ! 

    *

    Donc, si vous me croyez, mignonne,

    Tandis que votre âge fleuronne

    En sa plus verte nouveauté,

    Cueillez[5], cueillez votre jeunesse :

    Comme à cette fleur, la vieillesse

    Fera ternir votre beauté.

    (Odes, I, 17)

    _ _ _

    2/ Les Amours de Marie (1555-1556)

       Diverses influences allaient, dès 1553 favoriser l’évolution de Ronsard vers un lyrisme plus familier. En 1553, la deuxième édition des Amours de Cassandre s’accompagnait d’un commentaire de l’érudit Muret qui expliquait en note les archaïsmes, les allusions mythologiques, les métaphores et les périphrases obscures. Voulant être plus directement accessible au public, Ronsard se corrigea dans le sens de la simplicité et de la clarté ; il fut encouragé dans cette voie par l’imitation d’Anacréon et par l’immense succès de l’odelette « Mignonne, allons voir si la rose » (1555).

    En avril 1555, Ronsard s’éprend d‘une modeste paysanne de Bourgueil, « fleur angevine de quinze ans » : Marie Dupin. Abandonnant l’altière Cassandre et les complications pétrarquistes, il lui dédie des poèmes simples et clairs, sonnets et chansons, en langue familière :

    « Marie, qui voudrait votre nom retourner,

    Il trouverait aimer : aimez-moi donc, Marie. »  

       A ce style plus naturel répondaient des sentiments plus sincères : Ronsard a véritablement aimé Marie ; il jalousait ses rivaux et souffrit de se voir préférer le gentilhomme qu’elle épousa. Il lui a consacré la moitié de la Continuation des Amours (1555) et toute la Nouvelle Continuation des Amours (1556).     

       Dans cette pette pastourelle, Ronsard donne le meilleur de sa poésie amoureuse : ni emphase, ni obscurité, de la délicatesse, de l’élégance et une charmante naïveté. Le « servage de Bourgueil » dura jusqu’en 1558, puis le poète volage se tourna vers d’autres amours : dans ses Œuvres complètes de 1560, le Second livre des Amours, consacré en principe à Marie, contient déjà des sonnets dédiés à la mystérieuse Sinope ; d’autres inspiratrices suivirent. Mais, apprenant la mort de Marie, Ronsard s’émeut et les sonnets Sur la Mort de Marie (1578) assurent à Marie l’immortalité littéraire. En voici un exemple :

    Comme on voit sur la branche

    « Comme on voit sur la branche, au mois de mai, la rose,

    En sa belle jeunesse, en sa première fleur,

    Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,

    Quand l’aube, de ses pleurs, au point du jour l’arrose ;

    *

    La Grâce dans sa feuille, et l’Amour se repose[6],

    Embaumant les jardins et les arbres d’odeur ;

    Mais, battue ou de pluie ou d’excessive ardeur,

    Languissante, elle meurt, feuille à feuille déclose ;   

    *

    Ainsi, en ta première et jeune nouveauté,

    Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,

    La Parque t’a tuée, et cendre tu reposes,

    *

    Pour obsèques[7] reçois mes larmes et mes pleurs,

    Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,

    Afin que, vif et mort, ton corps ne soit que rose. »

    3/ Pièces retranchées des Amours    

    Rossignol, mon mignon

    « Rossignol mon mignon, qui par cette saulaie

    Vas seul de branche en branche à ton gré voletant,

    Et chantes à l’envi de moi qui vais chantant

    Celle qu’il faut toujours que dans la bouche j’aie,

    *

    Nous soupirons tous deux ; ta douce voie s’essaie

    De sonner l’amitié d’une qui t’aime tant,

    Et moi, triste, je vais la beauté regrettant

    Qui m’a fait dans le cœur une si aigre plaie.

    *

    Toutefois, Rossignol, nous différons d’un point,

    C’est que tu es aimé, et je ne le suis point,

    Bien que tous deux ayons les musiques pareilles :

    *

    Car tu fléchis t’amie au doux bruit de tes sons,

    Mais la mienne qui prend à dépit mes chansons,

    Pour ne les écouter se bouche les oreilles. »

    _ _ _

    Je vous envoie un bouquet

    Je vous envoie un bouquet que ma main

    Vient de trier de ces fleurs épanis ;

    Qui[8] ne les eût à ce vêpre cueillies,

    Chutes à terre elles fussent demain.

    *

    Cela vous soit un exemple certain

    Que vos beautés, bien qu’elles soient fleuries,

    En peu de temps cherront toutes flétries,

    Et, comme fleurs, périront tout soudain.

    *

    Le temps s’en va, le temps s’en va, ma dame ;

    Las ! le temps, non, mais nous nous en allons,

    Et tôt serons étendus sous la lame[9] ;

    *

    ET des amours desquelles nous parlons,

    Quand serons morts, n’en sera plus nouvelle.

    Pour[10] c’aimez-moi cependant qu’êtes belle.  

    _ _ _

       Le sonnet suivant est dédié à une mystérieuse inconnue (1560). IL exprime l’éblouissement de leur première rencontre et le souvenir ineffaçable qui transfigure la réalité présente. Quelques notations de galanterie précieuse, mais aussi simplicité et gravité d’une émotion sincère. 

    L’an se rajeunissait

    L’an se rajeunissait en sa verte jouvence

    Quand je m’épris de vous ma Sinope[11] cruelle :

    Seize ans était la fleur de votre âge nouvelle,

    Et votre teint sentait encore son enfance.

    *

    Vous aviez d’une infante encor la contenance,

    La parole et les pas ; votre bouche était belle,

    Votre front[12] et vos mains dignes d’une immortelle,

    Et votre œil, qui me fait trépasser quand j’y pense.

    *

    Amour, qui ce jour-là si grandes beautés vit,

    Dans un marbre, en mon cœur, d’un trait les écrivit ;

    Et si pour le jour d’hui vos beautés si parfaites

    *

    Ne sont comme autrefois, je n’en suis moins ravi,

    Car je n’ai pas égard à cela que vous êtes,

    Maus au doux souvenir des beautés que je vi.

    _ _ _

    4/ Les Sonnets pour Hélène

       A la maturité, Ronsard fit preuve de constance amoureuse : il célébra pendant plusieurs années l’inspiratrice des Sonnet pour Hélène (130 sonnets, 1578). Fille d’honneur de Catherine de Médicis, spirituelle, vertueuse et belle, Hélène de Surgères avait perdu son fiancé dans la guerre civile (1570) et restait inconsolable. La reine invita Ronsard à l’immortaliser. Ce qu’il fit, d’abord « par ordre » et retrouva (c’était de nouveau la mode) l’inspiration pétrarquiste des Amours de Cassandre, quoiqu’avec moins d’artifice et de fougue. Peu à peu, en dépit de leur différence d’âge et de la réserve d’Hélène, Ronsard se mit à l’aimer sincèrement. Ces sonnets sont comme un aboutissement.   

    Te regardant assise

    « Te regardant assise auprès de ta cousine

    Belle comme une Aurore et toi comme un Soleil,

    Je pensai voir deux fleurs d’un même teint pareil,

    Croissantes en beauté l’une à l’autre voisine.

    *

    La chaste, sainte, belle et unique Angevine[13],

    Vite comme un éclair sur moi jeta son œil :

    Toi, comme paresseuse et pleine de sommeil,

    D’un seul petit regard tu ne m’estimas digne.

    *

    Tu t’entretenais, seule, au visage abaissé,

    Pensive toute à toi, n’aimant rien que toi-même,

    Dédaignant un chacun d’un sourcil ramassé,

    *

    Comme une qui ne veut qu’on la cherche ou qu’on l’aime.

    J’eus peur de ton silence, et m’en allai tout blême,

    Craignant que mon salut n’eût ton œil offensé.

    _ _ _  

       Dans le poème suivant, le nom d’Hélène (comme celui de Cassandre) invite Ronsard à réveiller la légende homérique. Il s’inspire ici directement d’un passage de l’Iliade mais on peut noter à quel point son érudition s’est assagie et avec quelle maîtrise il domine ses sources. Il suffit à Ronsard d’évoquer ce chuchotement de vieillards pour traduire indirectement une passion qui se veut plus discrète.

    Il ne faut s’ébahir, disaient ces bons vieillards

    « Il ne faut s’ébahir, disaient ces bons vieillards[14]

    Dessus le mur troyen, voyant passer Hélène,

    Si pour telle beauté nous souffrons tant de peine :

    Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards.

    *

    Toutefois il vaut mieux, pour n’irriter point Mars,

    La rendre à son époux, afin qu’il la remmène,

    Que voir de tant de sang notre campagne pleine,

    Notre havre gagné, l’assaut à nos remparts. »

    *

    Pères, il ne fallait, à qui la force tremble,

    Par un mauvais conseil les jeunes retarder ;

    Mais, et jeunes et vieux, vous deviez tous ensemble

    *

    Et le corps et les biens pour elle hasarder.

    Ménélas fut bien sage et Pâris, ce me semble,

    L’un de la demander, l’autre de la garder.

    (II, LXVII)

    _ _ _

       Ronsard reprend ici le thème épicurien du Carpe Diem d’Horace. Discrétion et délicatesse pour évoquer l’heure des souvenirs mélancoliques et de inutiles regrets, moment pénible dans la vie d’une femme qui fut jolie. Ronsard revient même avec quelque cruauté sur cette « vieille accroupie ».

    Quand vous serez bien vieille

    Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle[15],

    Assise auprès du feu, dévidant[16] et filant,

    Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :

    « Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle ! »

    *

    Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,

    Déjà sous le labeur à demi sommeillant,

    Qui au bruit de Ronsard ne s’aille réveillant,

    Bénissant votre nom de louange immortelle.

    *

    Je serai sous la terre, et, fantôme sans os,

    Par les ombres myrteux[17] je prendrai mon repos :

    Vous serez au foyer une vielle accroupie,

    *

    Regrettant mon amour et voter fier dédain.

    Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :

    Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

    (II, XLIII)


    [1] Me transporte hors de moi.

    [2] Mon amour. Le mot est féminin.

    [3] Ouvert. Accord selon l’ancienne règle.

    [4] Soirée (cf. vêpres)

    [5] Cf. Horace : Carpe Diem (cueille le jour).

    [6] Accord avec le sujet le plus proche.

    [7] Offrandes antiques « pour accompagner la mort ».

    [8] Si on ne les avait.

    [9] La pierre du tombeau.

    [10] C’est pourquoi.

    [11] Mot grec qui signifie « Qui éblouit les yeux »

    [12] Votre visage.

    [13] Peut-être Jeanne de Brissac, le dernier amour de Ronsard.

    [14] Les Troyens.

    [15] Harmonie entre l’âge, le moment et l’occupation.

    [16] Mettre le fil en écheveau à l’aide du dévidoir.

    [17] A l’ombre (mot masculin) des myrtes, consacrés à Vénus et hantés, selon Virgile par les amoureux.

    * * *

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