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  • Aucassin et Nicolette

      Aucassin et Nicolette (Pissarro, 1903)

       Cette « chantefable » anonyme date de la première moitié du XIIIe. Son originalité est due à l’alternance de morceaux de prose et de laisses lyriques, assonancées, dont le manuscrit nous indique la mélodie.  Laisses et prose sont coupées de dialogues et de monologues. L’œuvre est composée en trois actes. Toutefois, le thème est courant : les amours contrariés de deux jeunes gens qui finissent par s’épouser. Sentiments naïfs et purs, sens de la nature, opposition des caractères - Aucassin est paralysé par la passion alors que Nicolette est énergique et rusée - , ironie de l’auteur qui n’est pas dupe de son sujet, parodiant les romans courtois.

    Les amours contrariés  

       Aucassin, fils du comte de Beaucaire, est amoureux de Nicolette, belle captive achetée à des Sarrasins par le vicomte de la ville qui l’a baptisée et en a fait sa filleule. Le comte ne veut pas entendre parler de cette mésalliance et ordonne au vicomte d’éloigner sa filleule. La voilà enfermée dans une chambre du palais. Aucassin la réclame en vain. Pour qu’on lui rende Nicolette, il accepte de guerroyer (alors qu’il n’a aucun goût pour les armes) : il fait prisonnier le comte de Valence (en guerre contre son père) mais le relâche puisque son père ne tient pas parole et refuse de lui accorder Nicolette. Celui-ci l’enferme dans un souterrain.

    La fuite des amants      

       Une nuit de mai, Nicolette s’évade à l’aide d’une corde faite de draps noués. Elle passe près de la tour où Aucassin est retenu prisonnier, l’entend gémir et lui annonce son intention de quitter le pays pour échapper au danger. Elle parvient à quitter la ville, se réfugie dans la forêt voisine et confie à des pastoureaux un message pour Aucassin. Nicolette disparue, Aucassin est remis en liberté et l’on célèbre une grande fête pour le réconforter, en vain. Triste, il parcourt la forêt et, renseigné par les pastoureaux, retrouve Nicolette.  

    Les aventures et le retour

       Ils arrivent au bord de la mer et s‘embarquent, abordant ensuite l’étrange pays de Torelore où tout se fait à l’inverse de nos usages et où ils vivent heureux. Mais une razzia de Sarrasins les jette, prisonniers, dans des bateaux différents, dispersés par la tempête. Aucassin, sur une épave, débarque à Beaucaire. Ses parents étant morts, il devient seigneur du pays mais reste inconsolable d’avoir perdu Nicolette qui, reconnue et fêtée par son père, le roi de Carthage, s’enfuit pour ne pas épouser un roi païen. Déguisée en jongleur, le visage noirci, elle revient à Beaucaire et, devant Aucassin accablé de tristesse, elle chante leur propre histoire en s’accompagnant de la vielle. Les deux amants se reconnaissent enfin, leur mariage est célébré dans la joie et le luxe. IIs ont enfin trouvé le bonheur.

    * * * 

  • La Cléopâtre de Jodelle

       Jodelle (1532-1573) avait 20 ans lorsqu’il fit jouer devant la cour sa Cléopâtre captive, notre première tragédie. Cet événement fut célébré avec enthousiasme par Ronsard et les autres poètes de la Pléiade. Cléopâtre décide de se tuer plutôt que d’orner le triomphe d’Octave. Les chants du chœur, les plaintes de Cléopâtre en font une pièce essentiellement lyrique. Il en sera de même de toutes les tragédies du XVIe siècle. Cependant, cette œuvre annonce le théâtre classique : composition en 5 actes (les entractes étaient occupés par des chœurs comme dans Athalie) et apparition des 3 unités :

    « Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli

    Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. »

    (Boileau, Art poétique)

       La rupture est totale avec la tradition médiévale.

    * * * 

  • Les amours de Ronsard

    Rose pierre de ronsard

    1/ Les Amours de Cassandre datent de l’année 1552 et comportent 183 sonnets.  

       En avril 1545, Ronsard rencontre dans une fête à la cour de Blois Cassandre Salviati, fille d’un banquier italien. Il a 20 ans et elle 13. Le surlendemain la cour quittait Blois et le jeune Ronsard « n’eut moyen que de la voir, de l’aimer et de la laisser au même instant ».  

       L’année suivante, elle épousa le seigneur de Pray. Mais Ronsard emportait le souvenir d’un beau nom antique et d’une vision radieuse qui devait encore s’embellir dans ses rêves d’étudiant à Coqueret. Du Bellay publiait alors les sonnets de l’Olive (1549). A son tour Ronsard composa les Amours de Cassandre, recueil de sonnets où triomphent la subtilité et la préciosité du pétrarquisme : jeux d’esprit, comparaisons mythologiques, lèvres de rose, mains d’ivoire, cheveux divins (tantôt bruns, tantôt blonds), soupirs, langueurs et martyres, soleils, chaleurs et glaces. Mais il s’agit généralement d’un amour fantasmé, littéraire.      

       Ne concevant pas la poésie sans la musique, Ronsard destinait ses poèmes à être chantés. Pour qu’une même mélodie pût convenir à plusieurs sonnets, il a contribué à fixer les lois du sonnet régulier. Il a imposé l’alternance des rimes masculines et féminines, considérée comme plus harmonieuse et n’admettait pour les tercets que les deux dispositions déjà admises par Marot (CCD, EED ou CCD, EDE).  

       Voici le sonnet « Prends cette rose », cité dans sa forme originale, permettant de constater que l’orthographe du temps était plus près de l’étymologie que la nôtre.  

    Prends cette rose…

    Pren ceste rose aimable comme toy

    Qui sers de rose aux roses les plus belles,

    Qui sers de fleur aux fleurs le plus nouvelles,

    Dont la senteur me ravist[1] tout de moy.

    *

    Pren ceste rose et ensemble reçoy

    Dedans ton sein mon cœur qui n’a point d’ailes :

    Il est constant, et cent playes cruelles

    N’ont empecshé qu’il ne gardait sa foy.

    *

    La rose et moy différons d’une chose :

    Un Soleil voit naistre et mourir la rose,

    Mille Soleils ont vu naistre m’amour[2],

    *

    Dont l’action jamais ne se repose.

    Que pleust à Dieu que telle amour enclose

    Comme une fleur, ne m’eust duré qu’un jour.

    (XCVI)

    _ _ _

        L’ode à Cassandre, « Mignonne allons voir si la rose » est universellement connue. Il s’agit d’un éternel lieu commun à l’épicurisme discret, à la mélancolie contenue, au style naturel.

    Mignonne, allons voir si la rose

    Mignonne, allons voir si la rose

    Qui ce matin avait déclose[3]

    Sa robe de pourpre au soleil,

    A point perdu cette vesprée[4]

    Les plis de sa robe pourprée,

    Et son teint au vôtre pareil.

    *

    Las ! voyez comme en peu d’espace,

    Mignonne, elle a dessus la place,

    Las, las ses beautés laissé choir !

    O vraiment marâtre Nature,

    Puisqu’une telle fleur ne dure

    Que du matin jusques au soir ! 

    *

    Donc, si vous me croyez, mignonne,

    Tandis que votre âge fleuronne

    En sa plus verte nouveauté,

    Cueillez[5], cueillez votre jeunesse :

    Comme à cette fleur, la vieillesse

    Fera ternir votre beauté.

    (Odes, I, 17)

    _ _ _

    2/ Les Amours de Marie (1555-1556)

       Diverses influences allaient, dès 1553 favoriser l’évolution de Ronsard vers un lyrisme plus familier. En 1553, la deuxième édition des Amours de Cassandre s’accompagnait d’un commentaire de l’érudit Muret qui expliquait en note les archaïsmes, les allusions mythologiques, les métaphores et les périphrases obscures. Voulant être plus directement accessible au public, Ronsard se corrigea dans le sens de la simplicité et de la clarté ; il fut encouragé dans cette voie par l’imitation d’Anacréon et par l’immense succès de l’odelette « Mignonne, allons voir si la rose » (1555).

    En avril 1555, Ronsard s’éprend d‘une modeste paysanne de Bourgueil, « fleur angevine de quinze ans » : Marie Dupin. Abandonnant l’altière Cassandre et les complications pétrarquistes, il lui dédie des poèmes simples et clairs, sonnets et chansons, en langue familière :

    « Marie, qui voudrait votre nom retourner,

    Il trouverait aimer : aimez-moi donc, Marie. »  

       A ce style plus naturel répondaient des sentiments plus sincères : Ronsard a véritablement aimé Marie ; il jalousait ses rivaux et souffrit de se voir préférer le gentilhomme qu’elle épousa. Il lui a consacré la moitié de la Continuation des Amours (1555) et toute la Nouvelle Continuation des Amours (1556).     

       Dans cette pette pastourelle, Ronsard donne le meilleur de sa poésie amoureuse : ni emphase, ni obscurité, de la délicatesse, de l’élégance et une charmante naïveté. Le « servage de Bourgueil » dura jusqu’en 1558, puis le poète volage se tourna vers d’autres amours : dans ses Œuvres complètes de 1560, le Second livre des Amours, consacré en principe à Marie, contient déjà des sonnets dédiés à la mystérieuse Sinope ; d’autres inspiratrices suivirent. Mais, apprenant la mort de Marie, Ronsard s’émeut et les sonnets Sur la Mort de Marie (1578) assurent à Marie l’immortalité littéraire. En voici un exemple :

    Comme on voit sur la branche

    « Comme on voit sur la branche, au mois de mai, la rose,

    En sa belle jeunesse, en sa première fleur,

    Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,

    Quand l’aube, de ses pleurs, au point du jour l’arrose ;

    *

    La Grâce dans sa feuille, et l’Amour se repose[6],

    Embaumant les jardins et les arbres d’odeur ;

    Mais, battue ou de pluie ou d’excessive ardeur,

    Languissante, elle meurt, feuille à feuille déclose ;   

    *

    Ainsi, en ta première et jeune nouveauté,

    Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,

    La Parque t’a tuée, et cendre tu reposes,

    *

    Pour obsèques[7] reçois mes larmes et mes pleurs,

    Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,

    Afin que, vif et mort, ton corps ne soit que rose. »

    3/ Pièces retranchées des Amours    

    Rossignol, mon mignon

    « Rossignol mon mignon, qui par cette saulaie

    Vas seul de branche en branche à ton gré voletant,

    Et chantes à l’envi de moi qui vais chantant

    Celle qu’il faut toujours que dans la bouche j’aie,

    *

    Nous soupirons tous deux ; ta douce voie s’essaie

    De sonner l’amitié d’une qui t’aime tant,

    Et moi, triste, je vais la beauté regrettant

    Qui m’a fait dans le cœur une si aigre plaie.

    *

    Toutefois, Rossignol, nous différons d’un point,

    C’est que tu es aimé, et je ne le suis point,

    Bien que tous deux ayons les musiques pareilles :

    *

    Car tu fléchis t’amie au doux bruit de tes sons,

    Mais la mienne qui prend à dépit mes chansons,

    Pour ne les écouter se bouche les oreilles. »

    _ _ _

    Je vous envoie un bouquet

    Je vous envoie un bouquet que ma main

    Vient de trier de ces fleurs épanis ;

    Qui[8] ne les eût à ce vêpre cueillies,

    Chutes à terre elles fussent demain.

    *

    Cela vous soit un exemple certain

    Que vos beautés, bien qu’elles soient fleuries,

    En peu de temps cherront toutes flétries,

    Et, comme fleurs, périront tout soudain.

    *

    Le temps s’en va, le temps s’en va, ma dame ;

    Las ! le temps, non, mais nous nous en allons,

    Et tôt serons étendus sous la lame[9] ;

    *

    ET des amours desquelles nous parlons,

    Quand serons morts, n’en sera plus nouvelle.

    Pour[10] c’aimez-moi cependant qu’êtes belle.  

    _ _ _

       Le sonnet suivant est dédié à une mystérieuse inconnue (1560). IL exprime l’éblouissement de leur première rencontre et le souvenir ineffaçable qui transfigure la réalité présente. Quelques notations de galanterie précieuse, mais aussi simplicité et gravité d’une émotion sincère. 

    L’an se rajeunissait

    L’an se rajeunissait en sa verte jouvence

    Quand je m’épris de vous ma Sinope[11] cruelle :

    Seize ans était la fleur de votre âge nouvelle,

    Et votre teint sentait encore son enfance.

    *

    Vous aviez d’une infante encor la contenance,

    La parole et les pas ; votre bouche était belle,

    Votre front[12] et vos mains dignes d’une immortelle,

    Et votre œil, qui me fait trépasser quand j’y pense.

    *

    Amour, qui ce jour-là si grandes beautés vit,

    Dans un marbre, en mon cœur, d’un trait les écrivit ;

    Et si pour le jour d’hui vos beautés si parfaites

    *

    Ne sont comme autrefois, je n’en suis moins ravi,

    Car je n’ai pas égard à cela que vous êtes,

    Maus au doux souvenir des beautés que je vi.

    _ _ _

    4/ Les Sonnets pour Hélène

       A la maturité, Ronsard fit preuve de constance amoureuse : il célébra pendant plusieurs années l’inspiratrice des Sonnet pour Hélène (130 sonnets, 1578). Fille d’honneur de Catherine de Médicis, spirituelle, vertueuse et belle, Hélène de Surgères avait perdu son fiancé dans la guerre civile (1570) et restait inconsolable. La reine invita Ronsard à l’immortaliser. Ce qu’il fit, d’abord « par ordre » et retrouva (c’était de nouveau la mode) l’inspiration pétrarquiste des Amours de Cassandre, quoiqu’avec moins d’artifice et de fougue. Peu à peu, en dépit de leur différence d’âge et de la réserve d’Hélène, Ronsard se mit à l’aimer sincèrement. Ces sonnets sont comme un aboutissement.   

    Te regardant assise

    « Te regardant assise auprès de ta cousine

    Belle comme une Aurore et toi comme un Soleil,

    Je pensai voir deux fleurs d’un même teint pareil,

    Croissantes en beauté l’une à l’autre voisine.

    *

    La chaste, sainte, belle et unique Angevine[13],

    Vite comme un éclair sur moi jeta son œil :

    Toi, comme paresseuse et pleine de sommeil,

    D’un seul petit regard tu ne m’estimas digne.

    *

    Tu t’entretenais, seule, au visage abaissé,

    Pensive toute à toi, n’aimant rien que toi-même,

    Dédaignant un chacun d’un sourcil ramassé,

    *

    Comme une qui ne veut qu’on la cherche ou qu’on l’aime.

    J’eus peur de ton silence, et m’en allai tout blême,

    Craignant que mon salut n’eût ton œil offensé.

    _ _ _  

       Dans le poème suivant, le nom d’Hélène (comme celui de Cassandre) invite Ronsard à réveiller la légende homérique. Il s’inspire ici directement d’un passage de l’Iliade mais on peut noter à quel point son érudition s’est assagie et avec quelle maîtrise il domine ses sources. Il suffit à Ronsard d’évoquer ce chuchotement de vieillards pour traduire indirectement une passion qui se veut plus discrète.

    Il ne faut s’ébahir, disaient ces bons vieillards

    « Il ne faut s’ébahir, disaient ces bons vieillards[14]

    Dessus le mur troyen, voyant passer Hélène,

    Si pour telle beauté nous souffrons tant de peine :

    Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards.

    *

    Toutefois il vaut mieux, pour n’irriter point Mars,

    La rendre à son époux, afin qu’il la remmène,

    Que voir de tant de sang notre campagne pleine,

    Notre havre gagné, l’assaut à nos remparts. »

    *

    Pères, il ne fallait, à qui la force tremble,

    Par un mauvais conseil les jeunes retarder ;

    Mais, et jeunes et vieux, vous deviez tous ensemble

    *

    Et le corps et les biens pour elle hasarder.

    Ménélas fut bien sage et Pâris, ce me semble,

    L’un de la demander, l’autre de la garder.

    (II, LXVII)

    _ _ _

       Ronsard reprend ici le thème épicurien du Carpe Diem d’Horace. Discrétion et délicatesse pour évoquer l’heure des souvenirs mélancoliques et de inutiles regrets, moment pénible dans la vie d’une femme qui fut jolie. Ronsard revient même avec quelque cruauté sur cette « vieille accroupie ».

    Quand vous serez bien vieille

    Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle[15],

    Assise auprès du feu, dévidant[16] et filant,

    Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :

    « Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle ! »

    *

    Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,

    Déjà sous le labeur à demi sommeillant,

    Qui au bruit de Ronsard ne s’aille réveillant,

    Bénissant votre nom de louange immortelle.

    *

    Je serai sous la terre, et, fantôme sans os,

    Par les ombres myrteux[17] je prendrai mon repos :

    Vous serez au foyer une vielle accroupie,

    *

    Regrettant mon amour et voter fier dédain.

    Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :

    Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

    (II, XLIII)


    [1] Me transporte hors de moi.

    [2] Mon amour. Le mot est féminin.

    [3] Ouvert. Accord selon l’ancienne règle.

    [4] Soirée (cf. vêpres)

    [5] Cf. Horace : Carpe Diem (cueille le jour).

    [6] Accord avec le sujet le plus proche.

    [7] Offrandes antiques « pour accompagner la mort ».

    [8] Si on ne les avait.

    [9] La pierre du tombeau.

    [10] C’est pourquoi.

    [11] Mot grec qui signifie « Qui éblouit les yeux »

    [12] Votre visage.

    [13] Peut-être Jeanne de Brissac, le dernier amour de Ronsard.

    [14] Les Troyens.

    [15] Harmonie entre l’âge, le moment et l’occupation.

    [16] Mettre le fil en écheveau à l’aide du dévidoir.

    [17] A l’ombre (mot masculin) des myrtes, consacrés à Vénus et hantés, selon Virgile par les amoureux.

    * * *

  • L'abbaye de Thélème

      L'abbaye de Thélème

       Dans Gargantua, Rabelais évoque un endroit idéal qui a pour devise « Fais ce que tu voudras ».

       L’abbaye de Thélème « accueille les femmes « depuis 10 jusqu’à 15 ans ; les hommes depuis 12 jusqu’à 18 […]. Fut ordonné que là ne seraient reçues sinon les belles, bien formées et bien naturées, et les beaux bien formés et bien naturés… Fut constitué que là honnêtement on pût être marié, que chacun fût riche et vécût en liberté… A l’issue des salles du logis des dames étaient les parfumeurs et les testonneurs (coiffeurs), par les mains desquels passaient les hommes quand ils visitaient les dames. Iceux fournissaient chaque matin la chambre des dames d’eau de rose, d’eau de naphte et d’eau d’ange… Jamais ne furent vues dames tant propres[1], tant mignonnes, moins fâcheuses, plus doctes à la main, à l’aiguille, à tout acte mulièbre[2] honnête et libère, que là étaient. Par cette raison quand le temps venu était que aucun d’icelle abbaye, ou à la requête de ses parents, ou pour autre cause, voulût issir hors, avec soi il emmenait une des dames, celle laquelle l’aurait pris pour son dévot, et étaient ensemble mariés ; et si bien avaient vécu à Thélème en dévotion et amitié, encore mieux la continuaient-ils en mariage ; d’autant s’entr’aimaient ils à la fin de leurs jours comme le premier de leurs noces… »       


    [1] Elégantes.

    [2] De femme.

    * * * 

  • Autres écrivaines de la Renaissance (XVe siècle)

    Béatrice Galindo

      

       Contemporaine de Louise Labbé et lyonnaise comme elle, Pernette de Guillet (1520-1545) écrivit un recueil de vers consacrés à l’amour et à l’amitié : Rymes de gentile et vertueuse dame Pernette du Guillet. Une musicienne cultivée et amoureuse de Maurice Scève, chef de file de l’école lyonnaise. Comme Louis Labbé, elle anima également l'un des salons intellectuels lyonnais.  

    Pernette du Guillet — Wikipédia (wikipedia.org)

       Marguerite Briet (dite aussi Hélisenne de Crenne) écrivit le premier roman psychologique français sous forme de la confession d’une femme mariée : Angoysses douloureuses.

    Marguerite Briet — SiefarWikiFr

    Hélisenne de Crenne — Wikipédia (wikipedia.org)

       L’Italienne Domitilla Torelli ; fille d’un sénateur de Milan connaissait si bien la littérature grecque que l’Arioste disait d’elle : « Elle a été élevée dans la grotte sacrée des Muses ». Elle était aussi musicienne.  

       L’Espagnole Béatrice Galindo était une philosophe et philologue. Elle parlait si bien le latin qu’on la surnommait « Latina ». Un prodige de savoir, disait-on.

    Beatriz Galindo - Wikipedia

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  • Louise Labbé ou la belle Cordière

    Louise Labbé, dite la belle Cordière

       Fille d’un modeste marchand de chanvre, elle était née à Lyon en 1524. Belle et intelligente, elle profite des avantages de cette ville, seconde capitale du royaume, qui subit l’influence de la Renaissance italienne et où les femmes cultivent leurs dons avec une liberté presque encore inconnue en France. Elle apprit plusieurs langues, dont le latin et le grec, montait à cheval et maniait les armes. La légende lui prête une vie aventureuse : à seize ans, elle serait partie se battre (travestie) au siège de Perpignan contre les Espagnols pour suivre l’homme qu’elle aimait. A dix-huit, elle est mariée avec Ennemond Perrin, maître-cordier, d’où son surnom de « Belle Cordière ». Ce qui ne l'empêche pas d'avoir des aventures extra-conjugales, patmi lesquelles un eliaison passionnée avec le poète Olivier de Magny. 

       De vingt à trente ans, elle écrit trois élégies, vingt-trois sonnets, un texte en prose : Le débat de la Folie et de l’Amour. Et elle réclamait déjà pour les femmes le droit « d’élever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenouilles et fuseaux ».  

    Louise Labé — Wikipédia (wikipedia.org)

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  • Sapho

    Charles Mengin : Sappho au rocher de Leucade

    Sapho, Sappho ou Psapphâ, la première grande poétesse

    1/ Sa vie

       Sapho naquit sans doute vers 620 avant J.-C. à Mytilène, principale ville de Lesbos, île grecque de la mer Egée. Elle était la fille de Scamandronymos et de Cleïs et avait deux frères, Larichos et Charaxos.

       Ce dernier était échanson en titre des cérémonies publiques de Mytilène, privilège réservé aux éphèbes de la noblesse. IL s’éprit en Egypte d’une belle esclave, Dorika, surnommée Rhodopis (qui signifie « joues roses ») par ses nombreux amants. Il dépensa une partie de sa fortune pour la libérer et acheva de dilapider ses biens en sa compagnie.   

       Sapho épousa un riche insulaire d’Androx, Kerkolas, et eut une fille, Cleïs. Elle fut veuve de bonne heure.

       Elle participa à une conspiration dirigée contre Pittacus, tyran de Lesbos. La conspiration échoua et Sapho fut bannie avec d’autres aristocrates. Certains ont supposé que cet exil lui avait été imposé pour avoir écrit des vers trop licencieux mais c’est mal connaître l’époque où toute la Grèce glorifiait notamment le poète Anacréon (Anacréon — Wikipédia (wikipedia.org).   

       Sapho rentra à Lesbos quelques années plus tard. Déçue par la politique, elle se livra alors tout entière à la poésie et devint l’animatrice d’un collège de danse et de musique, fréquenté par des jeunes filles de bonne famille : Atthis, Dika, Gorgô, Gurinnô, Anactoria…, toutes immortalisées par Sapho.  Certaines venaient de cités étrangères (comme Sarde, capitale de la Lydie), attirées par le renom de la musicienne arbitre des élégances qui les entourait sans doute de tendresses et de soins, leur prodiguant des conseils au sujet de leurs parures :      

    « Mais toi, Dika, ceint de couronnes

    Les boucles de tes cheveux charmants

    Après avoir tressé de tes mains délicates

    Les tendres pousses de l’aneth… »

       Un nom parmi les autres nous est parvenu à travers les odes frémissantes de Sapho : celui d’Atthis. Pathétique roman reconstitué à l’aide de fragments. Atthis était probablement très jeune lorsqu’elle rencontra Sapho :

    « Je t’aimais, Atthis, depuis longtemps…

    Tu me semblais une enfant petite et non formée… »

       Elle inspira à Sapho l’Ode à une femme aimée, très beau morceau de littérature amoureuse :

    « Il me paraît égal aux dieux,

    Celui qui assis près de toi,

    A le bonheur de t’entendre et de te voir sourire…

    C’est ce qui me bouleverse jusqu’au fond du cœur,

    Car aussitôt que je te vois,

    Ne fût-ce qu’un instant,

    Je ne puis dès lors

    Exhaler aucun son… »

    Jalousie et passion, évidemment !  Une certaine Andromède attirait les regards d’Atthis et Sapho se désespérait :

    « Atthis, je te suis maintenant odieuse,

    Tandis que toutes tes pensées volent vers Andromède.

    Comment cette femme grossière et san sart

    Peut-elle enchainer ton esprit

    Et captiver ton cœur ?

    Elle ne sait même pas relever avec grâce

    Sa robe sur ses chevilles… »

       Andromède était une jeune compagne d’Atthis ou, comme l’ont prétendu des historiens soucieux de réhabilite Sapho, la directrice d’un collège rival, vers qui se tourna Atthis, dont l’infidélité ne serait dès lors que celle d’une élève à l’égard de son professeur…

       Ces mêmes historiens ont trouvé si gênante la présence de cette jeune fille qu’ils ont nié son existence. Atthis symboliserait l’Attique ; ce serait donc à sa patrie que Sapho aurait adressé ces vers…

       Autre hypothèse : peut-être qu’Atthis, son éducation terminée, dut-elle rentrer simplement dans son pays. L’ode pathétique qui suit semble en effet indiquer plutôt une séparation qu’une rupture :

    « Mon Atthis n’est pas revenue sur ses pas…

    Sincèrement, je veux mourir…

    En versant des larmes abondantes,

    Elle me quitte et me dit :

    Hélas… Combien terriblement je souffre…

    O s<Sapho, c’est malgré moi que je te quitte,

    Et moi de lui répondre :

    Pars en joie, et de moi souviens-toi,

    Car tu sais combien je t’ai choyée :

    Mais, si tu l’as oublié, je veux te rappeler

    Tous les bonheurs beaux et chers

    Qu’ensemble nous avons goûtés…

    Et les nombreuses couronnes de violettes

    Et de roses charmantes que tu as

    Tressé et déposé près de moi.

    Et ces colliers nombreux, sertis de fleurs aimées,

    Que tu as nouées autour

    De mon cou délicat…

    Et tous les flots de ce parfum royal,

    Le brenthium, dont tu savais oindre

    Ta jeune chair… »

    Enthousiaste, Sapho, mais aussi facilement découragée :

    « Immortelle Aphrodite,

    Je t’en supplie, d’angoisse et d’amertume,

    Vénérable, n’accable pas mon cœur.

    Je ne suis pas heureuse,

    Je suis obsédée par le désir de mourir… »

       Ici se place le dernier épisode de la vie de Sapho, son suicide au rocher de Leucade. Une légende s’attachait à ce rocher sur lequel s’élevait le sanctuaire d’Apollon Leucatès : ceux qui souffraient d’un chagrin d’amour devaient se jeter du haut du promontoire ; s’ils avaient la chance de ne pas s’écraser sur les rochers et d’échapper à l a noyade, ils étaient guéris de leur passion funeste ou payés de retour.

       Bien entendu, ce suicide de Sapho relève d’une tradition. Mais cette mort tragique convient bien à son caractère absolu.

    2/ Son caractère en quelque vers

    • Une femme très passionnée : ses vers révèlent un tempérament ardent

    « Et je désire, et je brûle…

    Eros, briseur de membres,

    A nouveau me tourmente… »

    • Elle aimait la richesse et l’avoue ingénument : « J’aime la magnificence… Pour moi, j’aime une vie molle et voluptueuse. » Fortunée, elle menait une vie raffinée comme le laissent entrevoir certaines Odes :

    « Viens, Kipris, en nos coupes dorées,

    Verser avec délice

    Le nectar qui se mêle aux festins. »

    • Elle aimait les fleurs et les parfums (cf. plus haut) :

    « Et ces colliers nombreux, sertis de fleurs aimées…

    Et les flots de ce parfum royal… »

    • C’était une grande dame. Ses liaisons ne l’empêchèrent pas de tenir un grand rôle dans la société ainsi que son rôle de mère :

    « J’ai une belle enfant, mon aimable Cleïs,

    Que je n’échangerais pas contre tout l’or de la Lydie. »

    • Aima-t-elle un homme ?

       Certains moralistes affirmèrent que oui, elle aima le beau Phaon, dont elle parlait à maintes reprises dans ses Odes. Mais Phaon était-il véritablement son contemporain ou simplement un mythe, sorte de Don Juan de l’Antiquité auquel rêvaient toutes les femmes ?

       Phaon, en effet, est un personnage légendaire, dont Vénus s’éprit et auquel elle donna une plante magique pour préserver à jamais sa beauté. Ce mythe est visiblement emprunté à l’histoire d’Adonis et exporté de Chypre en Attique.

       De même que Sapho adressait des Odes à Vénus, sa protectrice, de même elle a pu dédier certaine strophe sua favori de la déesse. Phaon personnifiait peut-être l’amant idéal dont elle rêvait.

       Sapho, à la nature éclectique, a dû san doute aimer aussi quelques hommes. Si l’on en croit la légende, c’est par désespoir d’amour pour un homme qui ne l’aimait pas qu’elle aurait mis fin à ses jours.

    Sources : Claude Pasteur, Les Pionnières de l’Histoire, Albin Michel, 1963.

    Pour aller plus loin

    Sappho — Wikipédia (wikipedia.org)

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