Marie de France

  • Marie de France et ses lais

    Marie de France    

    Avant Christine de Pisan, Marie de France, au XIIIe siècle, ouvrit l’ère des femmes qui voulaient vivre de leur plume. On ne sait pas grand-chose d’elle.

       Il semble qu’elle était d’humble condition, née en France, sans doute en Normandie. Elle se retrouva en Angleterre, on ne sait trop pourquoi. Reçue à la cour des rois anglo-normands (notamment Henri II et Aliénor d’Aquitaine), elle y vécut de sa plume en versifiant pour les princes des lais qu’on pouvait chanter comme des romances en s’accompagnant sur des instruments.

       Le mot lai, qui signifie chanson a d’abord désigné une œuvre musicale exécutée par les musiciens bretons sur un thème tiré des vieilles légendes de leur pays. L’œuvre créatrice de Marie a consisté à raconter ces mêmes légendes en de brefs poèmes narratifs, qui sont aux grands romans courtois ce qu’est la nouvelle à nos romans modernes. Il nous en reste une douzaine, en octosyllabes rimés, de longueur variant entre 100 et 1 000 vers.

       Elle écrivit aussi un recueil de cent trois fables dont une trentaine furent traduites d’Esope par elle-même. On appelle ce recueil de fables ésopiques un isopet. Etonnamment cultivée donc.

       Elle acquit de la sorte à la cour d’Angleterre une grande réputation qui s’étendit peu à peu en France. La Fontaine devait plus tard s’inspirer de certaines de ses fables : « Un corbel qui prist un fromage » ou encore « Le grésillon et la fromi ».

    Les lais

       Ils présentent deux aspects dominants : le merveilleux romanesque et féérique, et la peinture de l’amour. Cette dernière remarque est importante : jusqu’ici l’amour n’avait guère compté pour nos trouvères. Dans les chansons de geste, il était matière à développements grossiers ; dans le lyrisme provençal (à la suite d’Aliénor d’Aquitaine), matière à rhétorique raffinée. Mais nul n’avait conçu l’amour comme la passion suprême, principe de toutes les joies, de toutes les douleurs et de tous les sacrifices.

    1/ Le merveilleux

       C’est l’élément breton que l’on retrouvera, humanisé et plus littéraire, dans la légende de Tristan et dans les romans arthuriens. L’intérêt de ces lais est, pour nous, de rester plus proches du fantastique primitif, issu de l’âme celte et galloise. Marie nous transporte dans un monde merveilleux où les hommes se muent en animaux (Yonec, Bisclavaret), où les animaux parlent, où les objets s’animent, où règnent les fées et les magiciens, et où les héros accomplissent des exploits surhumains.

    2/ La peinture nuancée de l’amour

       C’est la grande originalité de Marie. Ce n’est pas encore l’amour courtois codifié par les amoureux de la poésie provençale, ni l’aveuglement des chevaliers soumis aux caprices d’une dame impassible come dans Chrétien de Troyes. Ce n’est pa non plus la passion fatale, violente et tragique de Tristan et Iseut. Il s’agit d’une peinture délicate, féminine, de sentiments tendres, d’une émotion voilée et mélancolique. La femme est une créature aimante et fidèle, prête à se sacrifier pour le bonheur de l’être aimé. Le rêve tient dans cet amour plus de place que la réalité (Laostic).

       Notons toutefois que Marie n’a pas l’aisance d’un conteur comme Chrétien de Troyes ni la subtilité psychologique de Thomas (Tristan). Ses récits sont minces, parfois un peu secs dans leur précision. Mais la composition est claire, bien agencée et la gaucherie naïve est pleine de grâce.

    • Le lai du Laostic

       Il commence ainsi : « Je vous dirai une aventure dont les bretons ont fait un lai. Son nom est Laostic, je crois : c’est ainsi qu’ils l’appellent, en leur pays. C’est rossignol en français, et nihtegale en bon anglais. »

       Résumé : un jeune baron, héroïque et courtois, s’éprend de la femme de son voisin mais ne peut l’approcher car elle est étroitement gardée. Les deux amants sont constamment à leur fenêtre, à se contempler et à se parler, mais gardent jalousement le secret de leur amour.  Mais le mari veut savoir pourquoi elle se lève ainsi toutes les nuits. « C’est pour entendre chanter le rossignol », répond-elle. Aussitôt, il le tue. La belle dame envoie le petit corps à son amoureux qui le place dans un reliquaire.

    • Le lai d’Yonec

        Un mari jaloux tient sa femme enfermée dans une tour ; mais elle reçoit la visite d’un beau seigneur qui prend la forme d’un autour pour franchir sa fenêtre d’un coup d’aile. Le mari, soupçonneux, fait disposer sur la fenêtre des broches qui transpercent l’oiseau. Il s’enfuit et la dame, suivant la trace de son sang, parvient à un magnifique château où elle trouve son chevalier mourant. Il lui donne un anneau qui fera tout oublier à son mari, et son épée pour la remettre un jour à leur fils Yonec. Quand Yonec est jeune homme, la dame le conduit devant le tombeau de son père, lui révèle le secret de sa naissance, lui remet l’épée de la vengeance et tombe morte. Yonec tranche la tête du mari jaloux. C’est le thème de notre conte populaire de L’Oiseau bleu (Conte de Mme d’Aulnoy, 17e siècle).  

    • Le lai du Bisclavaret

       Un chevalier, ami du roi, est tendrement aimé de sa femme. IL s’absente trois jours par semaine. Elle finit par lui faire avouer que, pendant son absence, il devient « bisclavaret » (loup-garou) : il le resterait s’il ne retrouvait pas ses vêtements dont il se dépouille lors de sa métamorphose. Effrayée, la dame charge l’un de ses amis de s’emparer de ses vêtements et son mari reste un loup-garou, errant dans les bois. La jeune femme se remarie avec son sauveur. Un jour de chasse, le roi prend le loup qui lui fait mille marques d’amitié : flatté, le prince garde cet animal, toujours fidèle et affectueux envers tous. Mais un jour, voyant parmi les invités sa femme avec son complice, le loup blesse le mari et arrache le nez de la dame. On soupçonne un mystère. Mise à la question, la dame avoue. On isole le loup dans une chambre avec ses vêtements et lorsqu’on rouvre la porte, on découvre sur le lit le chevalier endormi. Joie du prince qui retrouve son ami et désespoir de l’épouse qui est chassée avec son complice.  

    • Le lai du chèvrefeuille

       Tristan, chassé de la cour du roi Marc et exilé loin de la reine Iseut, sa bien-aimée, dépose sur son passage un signe de reconnaissance : une branche de coudrier enlacée d’un brin de chèvrefeuille, symbole de leurs destins inséparables. La reine reconnaît le signe, pénètre dans le bois, retrouve Tristan et lui indique comment il pourra se réconcilier avec le roi. Ce thème est repris dans Le Roman de Tristan et Iseut (dont il existe deux versions, celle de Béroul et de Thomas).

    « Belle amie, ainsi va de nous :

    Ni vous sans moi, ni moi sans vous. »

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    Pour en savoir plus 

    Marie de France (poétesse) — Wikipédia (wikipedia.org)  

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