Marot

  • Les amours de Marot

    Anne d'Alençon

    1/Clément Marot écrivit des Ballades (genre hérité du Moyen Age).  

       La première qui suit est dédiée à Mme d’Alençon[1] (1518) « pour être couché en son état », c’est-à-dire pour être inscrit sur la liste de son budget.

    A Madame d’Alençon

    I

    « Princesse au cœur noble et rassis[2],

    La fortune que j’ai suivie,

    Par force m’a souvent assis

    Au froid giron de triste vie ;

    De m’y seoir encor me convie,

    Mais je réponds, comme fâché :

    D’être assis je n’ai plus envie,

    Il n’est que d’être bien couché…

    Envoi

    Princesse de vertu[3] remplie

    Dire puis[4], comme j’ai touché[5],

    Si promesse m’est accomplie :

    Il n’est que d’être bien couché. »

    _ _ _

       La suivante fut publiée en 1538, comme un écho attardé du lyrisme médiéval : poésie artificielle de la nature, allégorie, banalité des thèmes moraux (fragilité du corps, éternité de la vertu). L’originalité de Marot consiste ici à égarer le lecteur (strophes 1 et 2), à user habilement du refrain et surtout de l’Envoi.

    II

    Chant de Mai et de Vertu

    « Volontiers en ce mois ici

    La terre mue et renouvelle ;

    Maints amoureux en font ainsi,

    Sujets à faire amour nouvelle

    Par légèreté de cervelle,

    Ou pour être ailleurs plus contents ;

    Ma façon d’aimer n’est pas telle,

    Mes amours durent en tout temps.

    *

    N’y a si belle dame aussi

    De qui la beauté ne chancelle ;

    Par temps, maladie ou souci,

    Laideur les tire en sa nacelle ;

    Mais rien ne peut enlaidir celle

    Que servir sans fin je prétends ;

    Et pour ce[6] qu’elle est toujours belle,

    Mes amours durent en tout temps.  

    *

    Celle dont je dis tout ceci,

    C’est Vertu, la nymphe éternelle,

    Qui au mont d’honneur éclairci[7]

    Tous les vrais amoureux appelle :

    « Venez, amants, venez, dit-elle,

    Venez à moi, je vous attends ;

    Venez, ce[8] dit la jouvencelle,

    Mes amours durent en tout temps. 

    *

    Envoi

    Prince, fais[9] amie immortelle,

    Et à la bien aimer entends ;

    Lors pourras dire sans cautelle[10] :

    « Mes amours durent en tout temps. »

    *

    2/ Il écrivit également des rondeaux. Celui-ci est demeuré célèbre : il traduit une illusion permanente de l’âme humaine, il y règne une parfaite harmonie entre le thème, la simplicité de l’expression et la naïveté un peu vieillotte du genre lui-même.

    Au bon vieux temps

    « Au bon vieux temps un train d’amour régnait

    Qui sans grand art et dons se démenait,

    Si[11] qu’un baiser, donné d’amour profonde,

    C’était donné[12] toute la terre ronde :

    Car seulement au cœur on se prenait.

    Et si, par cas, à jouir[13] on venait,

    Savez-vous bien comme on s’entretenait ?

    Vint ans trente ans : cela durait un monde,

    Au bon vieux temps.

    Or[14] est perdu ce qu’amour ordonnait :

    Rien que pleurs feints, rien que changes on n’oué[15].

    Qui voudra donc qu’à aimer je me fonde ?

    Il faut premier[16] que l’amour on refonde,

    Et qu’on la[17] mène ainsi qu’on la menait

    Au bon vieux temps. »

    *

    3/ Encore un rondeau (« Dedans Paris ») et deux épigrammes à la gloire de sa « grande amye », Anne d’Alençon.

    Dedans Paris

    « Dedans Paris, ville jolie,

    Un jour passant[18] mélancolie,

    Je pris alliance nouvelle

    A la plus gaie[19] demoiselle

    Qui soit d’ici en Italie.

    *

    D’honnêteté elle est saisie,

    Et crois, selon ma fantaisie[20],

    Qu’il n’est guère de plus belle

    Dedans Paris.  

    *

    Je ne vous la nommerai mie,

    Sinon qu’elle est ma grand[21] amie,

    Car l’alliance se fit telle[22],

    Par un doux baiser que j’eus d’elle,

    Sans penser aucune infamie,

    Dedans Paris. »

    *

    Le dizain de neige

    Anne, par jeu, me jeta de la neige,

    Que je cuidais[23] froide certainement ;

    Mais c’était feu ; l’expérience en ai-je,

    Car embrasé je fus soudainement.

    Puisque le feu loge secrètement

    Dedans la neige, où trouverais-je place

    Pour n’ardre[24] point ? Anne, ta seule grâce[25]

    Eteindre pour le feu que je sens bien,

    Non point par eau, par neige, ni par glace,

    Mais par sentir[26] un feu pareil au mien. »

    *

    Du partement d’Anne

    « Où allez-vous, Anne ? que je le sache,

    Et m’enseignez avant que de partir

    Comme ferai[27], afin que mon œil cache

    Le dur regret du cœur triste et martyr,

    Je sais comment ; point ne faut m’avertir :

    Vous le prendrez, ce cœur je le vous livre ;

    L’emporterez pour le rendre délivre[28]

    Du deuil qu’aurait loin de vous en ce lieu ;

    Et pour autant qu’on ne peut sans cœur vivre

    Me laisserez le vôtre, et puis adieu.

    _ _ _

       Marot dit des riens avec grâce : il le doit à la Cour, sa « maîtresse d’école », et à l’influence de la préciosité italienne.

      


    [1] Anne d’Alençon est le grand amour de Marot.

    [2] Sage.

    [3] Valeur.

    [4] Je puis dire.

    [5] J’en touché (dit) un mot.

    [6] Parce que.

    [7] Célèbre.

    [8] Se ?

    [9] Prends une amie.

    [10] Orthographe moderne : cautèle.

    [11] Si bien que.

    [12] Comme si on avait donné.

    [13] A s’aimer mutuellement.

    [14] Maintenant.

    [15] On n’entend parler que d‘infidélités.

    [16] D’abord.

    [17] Amour est féminin.

    [18] Traversant mélancolie (sans m’y arrêter). Image élégante.  

    [19] Deux syllabes : A = avec.

    [20] Imagination.

    [21] Féminin semblable au masculin comme au Moyen Age.

    [22] A cette condition (de ne pas la nommer).

    [23] Trouvais.

    [24] Brûler (ardere).

    [25] Seule ta grâce.

    [26] En sentant.

    [27] Comment je ferai.

    [28] Pour le délivrer.

    * * *