Moyen Age

  • Eve et Le Jeu d’Adam

      Adam et Eve

       C’est le plus ancien texte dramatique qui nous soit parvenu. Ce Jeu (le mot signifie drame et, plus tard, il s’appliquera aussi aux premières comédies => jouer une pièce, le jeu des acteurs) date de la fin du XIIe siècle. Nous ne savons rien de son auteur, sinon que c’était un Normand de France ou du Sud de l’Angleterre. L’œuvre contient trois parties : la chute d’Adam et Eve, le meurtre d’Abel par Caïn et l’annonce, par les prophètes, de la venue du Messie.  Le lien est constitué par le drame de la chute qu’adoucit l’espoir de la Rédemption. Le Jeu d’Adam ouvre la série des mystères.

       Dialogue vivant, rythme aisé et varié. La pièce est écrite en vers (comme toutes les pièces du Moyen Age) : octosyllabes à rimes plates la plupart du temps et, dans les passages graves ou lyriques, quatrains de décasyllabes monorimes. On peut noter, face aux flatteries habiles du diable, la faiblesse et la douceur d’Eve.  

    La tentation

    Le Diable

    Eve, je suis venu vers toi.

    Eve

    Dis-moi, Satan, et ce pourquoi ?

    Le Diable

    Je cherche ton bien, ton honneur.

    Eve

    Ainsi soit-il !

    Le Diable

    Sois donc sans peur.

    Voici longtemps que j’ai appris

    Tous les secrets du Paradis :

    Or une part je t’en dirai.

    Eve

    Commence donc, j’écouterai.

    Le Diable

    M’entendras-tu ?

    Eve

    Mais oui, fort bien ;

    Je ne te fâcherai en rien.

    Le Diable

    Te tairas-tu ?

    Eve

    Oui, par ma foi.

    Le Diable

    Rien n’en dira ?

    Eve

    Nenni, pour moi.

    Le Diable

    Je te ferai donc confiance,

    Et ne veux pas d’autre assurance.

    Eve

    Bien tu peux croire à ma parole

    Le Diable

    Tu as été à bonne école

    J’ai vu Adam, mais il est fou.

    Eve

    Un peu dur.

    Le Diable

    Il sera mou[1].

    Il est plus dur que n’est le fer.

    Eve

    Il est très franc.[2]

    Le Diable

    Plutôt très serf.

    Nul soin ne veut prendre de soi :

    Qu’il ait au moins souci de toi.

    Tu es faiblette et tendre chose,

    Tu es plus fraîche que la rose ;

    Tu es plus blanche que cristal,

    Que neige sur glace en un val ;

    Mal vous unit le Créateur :

    Tu es tendre, dur est son cœur ;

    Mais néanmoins tu es plus sage ;

    En grand sens a mis ton courage[3] ;

    Il fait bon traiter avec toi.

    Te parler veux.

    Eve

    En moi aie foi.

    Le Diable

    Tiens-le secret.

    Eve

    Qui le saurait ?

    Le Diable

    Pas même Adam !

    Eve

    Oh ! non, de vrai.

    Le Diable

    Je vais te dire, écoute bien ;

    Nul n’assiste à notre entretien,

    Adam, là-bas, point n’entendra.

    Eve

    Parle bien haut, rien ne saura.

    Le Diable

    Je vous préviens d’un grand engin

    Qui vous est fait en ce jardin :

    Le fruit que Dieu vous a donné

    En soi a bien peu de bonté ;

    Celui qu’il vous a défendu

    Possède très grande vertu :

    En lui est la grâce de vie,

    De puissance et de seigneurie,

    De bien et mal la connaissance.

    Eve

    Quel est son goût ?

    Le Diable

    Céleste essence.

    A ton beau corps, à ta figure

    Bien conviendrait cette aventure

    Que tu fusses du monde reine,

    Du ciel, de l’enfer souveraine,

    Que tu connaisses l’avenir.

    Eve

    Tel est ce fruit ?

    Le Diable

    Ne t’en déplaise

    (Ici Eve regardera le fruit défendu)

    Eve

    Rien qu’à le voir je suis tout aise.

    Le Diable

    Que sera-ce, si tu le goûtes !

    Eve

    Comment savoir ?

    Le Diable

    N’aie point de doutes,

    Prends-le vite, à Adam le donne.

    Du ciel aurez lors la couronne.

    Au Créateur serez pareils,

    Vous percerez tous ses conseils ;

    Quand vous aurez du fruit mangé,

    Lors sera votre cœur changé :

    Egaux à Dieu, sas défaillance,

    Aurez sa bonté, sa puissance.

    Goûte du fruit !

    Eve

    Envie en ai.

    Le Diable

    N’en crois Adam.

    Eve

    J’y goûterai.

    Le Diable

    Quand, s’il te plaît ?

    Eve

    Me faut attendre

    Qu’Adam se soit allé étendre.


    [1] Il s’adoucira. Aussi : il sera brisé par le péché.

    [2] Noble.

    [3] Cœur ou esprit : ton esprit est plein de sagesse.

    * * * 

  • Aucassin et Nicolette

      Aucassin et Nicolette (Pissarro, 1903)

       Cette « chantefable » anonyme date de la première moitié du XIIIe. Son originalité est due à l’alternance de morceaux de prose et de laisses lyriques, assonancées, dont le manuscrit nous indique la mélodie.  Laisses et prose sont coupées de dialogues et de monologues. L’œuvre est composée en trois actes. Toutefois, le thème est courant : les amours contrariés de deux jeunes gens qui finissent par s’épouser. Sentiments naïfs et purs, sens de la nature, opposition des caractères - Aucassin est paralysé par la passion alors que Nicolette est énergique et rusée - , ironie de l’auteur qui n’est pas dupe de son sujet, parodiant les romans courtois.

    Les amours contrariés  

       Aucassin, fils du comte de Beaucaire, est amoureux de Nicolette, belle captive achetée à des Sarrasins par le vicomte de la ville qui l’a baptisée et en a fait sa filleule. Le comte ne veut pas entendre parler de cette mésalliance et ordonne au vicomte d’éloigner sa filleule. La voilà enfermée dans une chambre du palais. Aucassin la réclame en vain. Pour qu’on lui rende Nicolette, il accepte de guerroyer (alors qu’il n’a aucun goût pour les armes) : il fait prisonnier le comte de Valence (en guerre contre son père) mais le relâche puisque son père ne tient pas parole et refuse de lui accorder Nicolette. Celui-ci l’enferme dans un souterrain.

    La fuite des amants      

       Une nuit de mai, Nicolette s’évade à l’aide d’une corde faite de draps noués. Elle passe près de la tour où Aucassin est retenu prisonnier, l’entend gémir et lui annonce son intention de quitter le pays pour échapper au danger. Elle parvient à quitter la ville, se réfugie dans la forêt voisine et confie à des pastoureaux un message pour Aucassin. Nicolette disparue, Aucassin est remis en liberté et l’on célèbre une grande fête pour le réconforter, en vain. Triste, il parcourt la forêt et, renseigné par les pastoureaux, retrouve Nicolette.  

    Les aventures et le retour

       Ils arrivent au bord de la mer et s‘embarquent, abordant ensuite l’étrange pays de Torelore où tout se fait à l’inverse de nos usages et où ils vivent heureux. Mais une razzia de Sarrasins les jette, prisonniers, dans des bateaux différents, dispersés par la tempête. Aucassin, sur une épave, débarque à Beaucaire. Ses parents étant morts, il devient seigneur du pays mais reste inconsolable d’avoir perdu Nicolette qui, reconnue et fêtée par son père, le roi de Carthage, s’enfuit pour ne pas épouser un roi païen. Déguisée en jongleur, le visage noirci, elle revient à Beaucaire et, devant Aucassin accablé de tristesse, elle chante leur propre histoire en s’accompagnant de la vielle. Les deux amants se reconnaissent enfin, leur mariage est célébré dans la joie et le luxe. IIs ont enfin trouvé le bonheur.

    * * * 

  • Marie de Champagne et Chrétien de Troyes

    Marie de Champagne   

    Marie était la fille du roi de France Louis VII et d’Aliénor d’Aquitaine. Férue de littérature, aimant discuter de subtils problèmes amoureux, elle anima une cour brillante et se fit la protectrice de Chrétien de Troyes. Elle lui révéla sans doute les légendes bretonnes avec leurs exploits chevaleresques et leur merveilleux féérique. Il fut le premier Français à tirer un toman de la légende du roi Arthur et ses autres romans se rattachent tous au cycle arthurien.

       A côté de l’inspiration bretonne, il faut noter l’inspiration provençale <, également sous l’influence de Marie, séduite par la conception provençale de l’amour. Chrétien consacra donc ses romans à l’amour et au culte de la femme : il compose des romans où les chevaliers, soumis aveuglément aux caprices de leur dame, réalisent pour lui plaire les exploits qu’ils accomplissaient autrefois pour leur suzerain.

       On peut citer Erec et Enide, Yvain ou Le Chevalier au Lion, Lancelot ou Le Chevalier à la Charrette, Perceval ou le conte du Graal.

       Ainsi que quelques héroïnes : la reine Guenièvre, la fée Viviane, la servante Lunette, Laudine…

    Voici la « Complainte des Tisseuses de soie » (Le Chevalier au Lion), inspirée à Chrétien de Troyes par les ateliers de Champagne ou d’Artois. On peut remarquer, dès le XIIe siècle, la misère ouvrière :

    Toujours draps de soie tisserons :

    Jamais n’en serons mieux vêtues.

    Toujours serons pauvres et nues

    Et toujours faim et soif aurons ;

    Jamais tant gagner ne saurons

    Que mieux en ayons à manger.

    Du pain avons à grand dangier[1],

    Au matin peu et au coir moins :

    Jamais de l’œuvre de nos mains

    N’aura chacune pour son vivre

    Que quatre deniers de la livre[2].

    Et de ce ne pouvons-nous pas[3]

    Assez avoir viande[4] et draps[5] ;

    Car, qui gagne (dans) la semaine

    Vingt sous, n’est mie[6] hors de peine.

    Ey sachez vraiment a estrouz[7]

    Qu’il n’y a celle[8] d’entre nous

    Qui ne gagne vingt sous au plus :

    De cela serait riche un duc !

    Et nous sommes en grand’poverte[9] :

    S’enrichit de notre deserte[10]

    Celui pour qui nous travaillons,

    Des nuits grand ’partie nous veillons

    Et tout le jour, pour (y) gagner ;

    On nous menace a maheignier[11]

    Nos membres, quand nous reposons,

    Et pour ce reposer n’osons.

    (Le Chevalier au Lion, vers 5298-5327)

       


    [1] Peine.

    [2] Pour une livre d’ouvrage.

    [3] Nous ne pouvons pas.

    [4] Nourriture.

    [5] Vêtements.

    [6] Pas.

    [7] Clairement.

    [8] Pas une.

    [9] Pauvreté.

    [10] Mérite, service.

    [11] De maltraiter, de mutiler.

  • Tristan et Iseut

    Tristan et Iseut (John Duncan, 1912)

        Avant de nous attarder sur Iseut (bien qu'il paraisse diffiicle de traiter à part le sdeux personnages), abordons quelques généralités sur l’œuvre.

       Cette légende celtique a connu une large diffusion dans toute l’Europe. Aucun ouvrage original ne nous la présente dans son ensemble. C’est Bédier, après avoir confronté des fragments de versions française, anglaise, italienne, scandinave, allemande, qui a reconstitué Le Roman de Tristan et Iseut.

       Dans la deuxième moitié du XIIe siècle, s’inspirant semble-t-il d’un roman antérieur, Béroul et Thomas ont, chacun de leur côté, écrit un Tristan. Il nous en reste des fragments assez importants (environ 3 000 vers pour chacun) mais d’inspiration fort différente.

    Béroul  

       C’était peut-être un jongleur, plus proche de la légende primitive, qui s’adressait à un auditoire assez fruste. Dans la partie centrale du roman qui nous est parvenue, il rappelle la manière simple et rude des Chansons de Geste, par exemple quand il nous peint l’âpre bonheur des amants dans la forêt du Morois. 

    Thomas d’Angleterre

       Plus cultivé, il a vécu comme Marie de France, à la cour de la reine Aliénor d’Aquitaine. Le dénouement de son roman montre qu’il s’agissait d’une œuvre destinée à une société raffinée. Agencement dramatique du récit, recherche du pathétique et subtilité de l’analyse psychologique le caractérisent. Il a réussi à rendre le caractère obsédant de la passion qui consume deux êtres, occupe inlassablement leur esprit et ne peut leur laisser d’autre paix que celle de la mort.

    • La fatalité de la passion, telle est l’originalité de cette légende : l’amour s’est emparé de Tristan et Iseut en dépit de la raison et de leur volonté. Il s’impose à eux comme une fatalité tragique, malgré leurs remords et leurs efforts pour s’en libérer. Victimes de leur passion, ils se sentent coupables, luttent mais ne peuvent s’empêcher d’éprouver, dans l’amertume, le bonheur défendu. Les causes mystérieuses de cette passion irrésistible sont symbolisées par l’action du philtre magique, limitée à trois ans dans la légende primitive. L’idée géniale de Thomas a été de préciser la valeur symbolique du mythe en attribuant à un philtre une influence illimitée dans la vie comme dans la mort.  Cette histoire, où passe le souvenir des mythes antiques de Thésée et du Minotaure a inspirée au musicien Wagner son Tristan et Isolde.
    • Exploits romanesques : orphelin et neveu du roi de Cornouailles, Tristan de Loonois est élevé en parfait chevalier par l’écuyer Gorneval. Habile à tous les exercices physiques, charitable et loyal, il sait chanter et jouer de la harpe, et de plus expert en vénerie. A peine arrivé à la cour du roi Marc, il accomplit son premier exploit : il tue en duel le Morholt, géant venu exiger, au nom du roi d’Irlande, un tribut de 300 garçons et de 300 filles. Empoisonnées par l’épée du géant, les blessures de Tristan s’enveniment et dégagent une puanteur si forte que Tristan, à l’article de la mort, s’abandonne dans une barque aux hasards de la mer. Jeté sur la côte d’Irlande, il est guéri par les philtres magiques de la reine, sœur du Morholt, et de sa fille Iseut la Blonde. Mais il craint d’être reconnu comme le meurtrier du géant et s’empresse de retourner en Cornouailles. A Tintagel, Tristan a toute l’affection du roi Marc qui n’a pas d’enfant ; il paraît décidé à lui succéder mais les barons jaloux imposent au roi de prendre femme. Pour déjouer le piège, Marc décide d’épouser la femme à qui appartient un cheveu d’or apporté le matin même par deux hirondelles. Qui la retrouvera ? Les barons restent stupéfaits mais Tristan, soupçonné de basse ambition, veut se laver de cette injure et se souvient d’Iseut la Blonde : il la ramènera. Déguisé en marchand, il aborde en Irlande et délivre le royaume d’un dragon qui dévore les jeunes filles. Il tranche la langue empoisonnée du monstre, la glisse dans sa chausse et tombe évanoui. Or Iseut la Blonde était promise à qui triompherait du dragon. Le sénéchal du palais trouve la bête morte, lui tranche la tête se pose en libérateur du pays : il réclame la main de la jeune fille. Mais Iseut retrouve Tristan évanoui et le guérit une seconde fois, espérant que ce beau chevalier qu’elle admire confondra l’imposteur. Hélas ! l’épée de son héros est ébréchée et elle découvre qu’un fragment retrouvé autrefois dans la tête du Morholt s’y adapte parfaitement. La princesse devine qu’elle a sauvé Tristan, le meurtrier de son oncle. Furieuse, elle va le tuer dans son bain, de sa propre épée, mais le jeune homme sait lui parler si raisonnablement, il est si séduisant, qu’elle lui fait grâce. Il l’épousera, pense-t-elle, puisqu’il est le vainqueur du monstre. Mais non, Tristan obtient la main d’Iseut… pour son oncle, le roi Marc : grande déception d’Iseut.
    • Le philtre d’amour : mais voici que, sur na nef du retour, ils boivent par erreur un philtre magique destiné à unir d’un amour éternel la Blonde au roi Marc. Tristan et Iseut se sentent invinciblement attirés l’un vers l’autre. Ils seront unis, malgré leur volonté, dans la vie et dans la mort. Par loyauté pour le roi Marc qui vient d’épouser Iseut, ils luttent contre leur passion mais ne peuvent s’empêcher de se rencontrer en secret. Un jour, le roi, prévenu par les barons jaloux, surprend les amants et les condamne au bûcher. Cependant, Tristan parvient à se sauver. Iseut est abandonnée aux lépreux, Tristan la délivre et ils se réfugient, en compagnie de l’écuyer Gorneval, dans la forêt du Morois.   

    EXTRAITS

    L’amour est plus fort que les lois humaines : vers 1315-1394.

       Béroul a su poser les données du problème moral. L’ermite Ogrin souligne les exigences de la loi humaine et de la religion. Tristan défend sa cause : comment se repentir si l’on n’est pas responsable ? D’ailleurs, les deux amants pourraient-ils vivre séparés ? La passion qui les torture s’affirme, farouche et douloureuse. La scène est pathétique : l’ermite, d’abord affectueux, se montre plus sévère et l’angoisse des deux amants, bouleversés, se fait encore plus déchirante.

    « … En l’ermitage de frère Ogrin, ils vinrent un jour par aventure. Ils mènent une vie âpre et dure. Mais ils s’entr’aiment de si grand amour qu’ils ne sentent pas la douleur… (Ogrin demande à Tristan de se repentir.) Tristan lui dit : « Sire, en vérité, si elle m’aime de toute sa foi, vous n’en connaissez pas la raison : si elle m’aime, c’est par le breuvage. Je ne puis me séparer d’elle, ni elle de moi, sans mentir » … L’ermite Ogrin les exhorte longuement et leur conseille de se repentir. Il leur répète souvent les prophéties de l’Ecriture et leur rappelle souvent l’heure du jugement… Iseut pleure aux pieds de l’ermite ; elle change maintes fois de couleur en peu de temps ; souvent elle lui crie miséricorde : « Sire, au nom de Dieu tout-puissant, il ne m’aime et je ne l’aime que par un philtre dont je bus et dont il but : ce fut notre erreur. C’est pour cela que le roi nous a chassés. » L’ermite lui répond aussitôt : « Allons, que Dieu qui fit le monde vous donne un vrai repentir ! » … Là où ils prennent leur repos, ils font leur cuisine avec un grand feu. Ils ne passent qu’une seule nuit au même endroit.        

       Pendant trois ans, en révolte contre les lois humaine et divines, ils mènent une vie difficile, compensée par leur amour. Au cours d’une chasse, le roi Mars les surprend endormis, mais il leur fit grâce et signale son passage en leur laissant ses gants, son épée et son anneau. Pris de remords, les deux amants décident de se séparer. Tristan rend Iseut à son oncle et s’exile.

    L’amour est plus fort que l’exil : vers 1487-1694   

       Iseut et Tristan ne peuvent s’oublier.  Pour vaincre sa passion fatale, Tristan a beau épouser en Bretagne Iseut aux blanches mains, le poison de l’amour est plus fort que sa volonté. Déguisé en pèlerin, en lépreux, en fou, il retourne invinciblement vers son amante ; il lui envoie des présents ; il se manifeste secrètement en imitant le chant des oiseaux, comme autrefois dans la forêt, ou encore en plaçant sur le chemin de la reine une branche de coudrier enlacée d’un brin de chèvrefeuille, symbole de leur amour indestructible (c’est le thème du Lai du Chèvrefeuille, de Marie de France).  Au roman d’amour se mêlent les échos de cruelles légendes celtiques : un à un, leurs ennemis périssent.

       « … Il désire la venue d’Iseut, iI ne convoite rien d’autre : sans elle, il ne peut éprouver aucun bien [Tristan a été blessé]. C’est pour elle qu’il vit : il languit ; il l’attend, en son lit, dans l’espoir qu’elle viendra et qu’elle guérira son mal. Il croit que sans elle il ne vivrait plus. [Iseut approche de la terre mais une violente tempête la retient au large].

    Iseut dit alors : « Hélas ! malheureuse ! Dieu ne veut pas que je vive assez pour voir mon ami Tristan : il veut que je sois noyée en mer. Tristan, si j’avais pu vous parler, peu m’importait de mourir ensuite. Bel ami, quand vous apprendrez ma mort, je sais bien que plus jamais vous n’aurez de consolation. De ma mort vous aurez une telle douleur, ajoutée à votre grande langueur, que jamais plus vous n’en pourrez guérir. Il ne tient pas à moi que je vienne. Si Dieu l’eût voulu, je serais venue ; de votre mal j’aurais pris soin ; car, pour moi, je n’ai pas d’autre douleur que de vous savoir sans secours. C’est ma douleur et ma peine, la grande torture de mon cœur, de penser que, si je meurs, vous n’aurez, ami, aucun soutien contre votre mort. La mort ne me fait rien : si Dieu le veut, je la veux bien. Mais dès que vous l’apprendrez, ami, je sais bien que vous en mourrez. Tel est notre amour : je ne puis, sans vous, éprouver de la douleur ; vous ne pouvez, sans moi, mourir, et je ne puis, sans vous, périr[1]. Si je dois périr en mer, c’est que vous devez aussi vous noyer. Or, vous ne pouvez vous noyer en terre : c’est donc que vous êtes venu en mer me chercher. Je vois votre mort devant moi, et je sais bien que je dois mourir bientôt. Ami, mon espoir est déçu, car je croyais mourir en vos bras, et être ensevelie avec vous en un même cercueil… [suit un dialogue fictif]

    • Eh ! si Dieu le veut, il en sera ainsi !
    • En mer, ami, que chercheriez-vous ? Je ne sais ce que vous y feriez ! Mais moi, moi, j’y suis et j’y mourrai ; sans vous, Tristan, je vais me noyer. Ce m’est une belle, douce et tendre consolation que ma mort vous soit toujours ignorée. Loin d’ici, elle ne sera jamais connue : je ne sais personne, ami, qui vous la dise.

                 Après moi, vous vivrez longuement et vous attendrez ma venue. S’il plaît à Dieu, vous pouvez guérir : c’est ce que je désire le plus. Je souhaite bien plus votre santé que je ne désire aborder à terre. Mais pour vous j’ai si tendre amour, ami, que je dois craindre après ma mort, si vous guérissez, qu’en votre vie vous ne m’oubliiez ; ou que vous n’ayez l’amour d’une autre femme, Tristan, après ma mort. Ami, certes, je crains au moins et je redoute Iseut aux blanches mains. Dois-je la redouter ? Je ne sais. Mais si vous étiez mort avant moi, après vous je vivrais peu de temps. Certes, je ne sais que faire, mais par-dessus tout, je vous désire. Dieu nous donne de nous réunir, pour que je puisse, ami, vous guérir, ou que nous mourrions tous deux de même angoisse ! »        

    L’amour est plus fort que la mort (t. III, vers 558-680)

       Cette page est célèbre. Ces dernières scènes restent discrètes : les sentiments le plus forts s’y expriment autant par les attitudes que par les paroles. Seule la mort pouvait servir de terme à cette passion jalouse d’absolu, en marge de toutes les conventions humaines. Si le philtre n’a qu’une valeur symbolique, qui ne voit la portée philosophique, décevante sans doute, d’un tel dénouement ? 

       La tempête s’apaise ; on hisse la voile blanche car c’est le dernier jour du délai fixé par Tristan. Hélas ! il ne verra pas lui-même cette voile : son mal l’immobilise au palais. Pour comble d’infortune, les éléments s’acharnent à les séparer : en mer, c’est maintenant le calme plat, et le navire ne peut approcher du rivage, au grand désespoir d’Iseut.  

       « Souvent Iseut se plint de son malheur : ils désirent aborder au rivage, mais ne peuvent l’atteindre. Tristan en est dolent et las. Souvent il se plaint, souvent il soupire pour Iseut tant il désire : ses yeux pleurent, son corps se tord ; peu s’en faut qu’il ne meure de désir.

       En cette angoisse, en cet ennui[2], Iseut, sa femme, vient à lui, méditant une ruse perfide[3]. Elle dit : « Ami, voici Kaherdin. J’ai vu sa nef, sur la mer, cingler à grand ’peine. Néanmoins, je l’ai si bien vue que je l’ai reconnue. Dieu donne qu’il apporte une nouvelle à vous réconforter le cœur ! » Tristan tressaille à cette nouvelle. Il dit à Iseut : « Belle amie, êtes-vous sûre que c’est la nef ? Dites-moi donc comment est la voile ? » Iseut répond : « J’en suis sûre. Sachez que la voile est toute noire[4]. Ils l’ont levée haut, car le vent leur fait défaut.

       Tristan en a si grande douleur que jamais il n’en eut et n’en aura de plus grande. Il se tourne vers la muraille et dit : « Dieu sauve Iseut et moi ! Puisqu’à moi vous ne voulez venir, par amour pour vous il me faut mourir. Je ne puis plus retenir ma vie. C’est pour vous que je meurs, Iseut, belle amie. Vous n’avez pas pitié de ma langueur, mais de ma mort vous aurez douleur. Ce m’est, amie, grand réconfort, de savoir que vous aurez pitié de ma mort. » « Amie Iseut ! » dit-il trois fois. A la quatrième, il rend l’esprit.

    […]

    Iseut est sortie de la nef ; elle entend les grandes plaintes dans la rue, les cloches des moutiers, des chapelles. Elle demande aux hommes les nouvelles : pourquoi sonner, pourquoi ces pleurs ? Alors un ancien lui dit : « Belle dame, que Dieu m’aide, nous avons ici grande douleur : nul n’en connut de plus grande. Tristan le preux, le franc, est mort : c’était le soutien de ceux du royaume. Il était généreux pour les pauvres et secourable aux affligés. D’une plaie qu’il avait au corps, en son lit il vient de mourir. Jamais si grand malheur n’advint à notre pauvre peuple ! »

       Dès qu’Iseut apprend la nouvelle, de douleur elle ne peut dire un mot. Cette mort l’accable d’une telle souffrance qu’elle va par la rue, vêtements en désordre, devançant les autres, vers le palais. Les Bretons ne virent jamais femme d’une telle beauté : ils se demandent, émerveillés, par la cité, d’où elle vient et qui elle est. Iseut arrive devant le corps ; elle se tourne vers l’Orient[5] et, pour lui, elle prie, en grande pitié : « Ami Tristan, quand vous êtes mort, en raison je ne puis, je ne dois plus vivre. Vous êtes mort par amour pour moi, et je meurs, ami, par tendresse pour vous, puisque je n’ai pu venir à temps pour vous guérir, vous et votre mal. Ami, ami ! de votre mort, jamais rien ne me consolera, ni joie, ni liesse, ni plaisir. Maudit soit cet orage qui m’a tant retenue en mer, ami, que je n’ai pu venir ici ! Si j’étais arrivée à temps, ami, je vous aurais rendu la vie ; je vous aurais parlé doucement de l’amour qui fut entre nous ; j’aurais pleuré notre aventure, notre joie, notre bonheur, la peine et la grande douleur qui ont été en notre amour : j’aurais rappelé tout cela, je vous aurais embrassé, enlacé. Si je n’ai pu vous guérir, ensemble puissions-nous mourir ! Puisque je n’ai pu venir à temps, que je n’ai pu savoir votre aventure et que je suis venue pour votre mort, le même breuvage me consolera. Pour moi vous avez perdu la vie, et j’agirai en vraie amie : pour vous je veux mourir également.

       Elle l’embrasse ; elle s’étend, lui baise la bouche et la face ; elle l’embrasse étroitement, corps contre corps, bouche contre bouche. Aussitôt elle rend l’âme et meurt ainsi, tout contre lui, pour la douleur de son ami. »         

       Le roi Marc, apprenant le secret de cet amour fatal, pardonne aux amants et les ensevelit dans deux tombes voisines. Une ronce jaillit du tombeau de Tristan et s’enfonce dans celui d’Iseut. Elle repousse plus vivace chaque fois qu’on la coupe : Tristan et Iseut sont unis dans la mort comme dans la vie.     

      


    [1] Marie de France, dans le Lai du Chèvrefeuille, exprime aussi en un distique, cette union totale de deux êtres : « Belle amie, si est de nous : / Ni vous sans moi, ni moi sans vous. »

    [2] Au sens fort : tourment, torture.

    [3] Jalouse, elle a surpris la conversation entre Tristan et son propre frère et elle sait que le malade attend une voile blanche.

    [4] Dans la légende de Thésée, le héros oublie de hisser la voile blanche qui doit annoncer à son vieux père Egée sa victoire sur le Minotaure ; croyant son fils tué, le vieillard se jette dans la mer qui, depuis, porte son nom.

    [5] Pour prier : attitude rituelle.

    * * * 

  • Littérature courtoise

    Litterature courtoise

    INTRODUCTION  

       Dans la deuxième moitié du XIIe siècle, l’aristocratie, qui a évolué dans sa structure et dans ses mœurs, se tourne vers des œuvres moins rudes que les Chansons de Geste.

    Adoucissement des mœurs

       La noblesse devient une clase héréditaire de plus en plus fermée. Sous l’influence de l’Eglise (Paix de Dieu, Trêve de Dieu), générosité et politesse viennent adoucir les mœurs. Une vie mondaine se crée : les dames imposent des habitudes plus raffinées et les beaux usages se codifient.

    Les œuvres courtoises

       Les écoles épiscopales et monastiques forment un public de lecteurs attirés par des ouvrages en latin et surtout en français. Ces œuvres, écrites spécialement pour une élite civilisée, content des aventures sentimentales dans le cadre d’une vie élégante et luxueuse. 

       Cette littérature « courtoise » (destinée à un public de cour) se rattache à trois courants essentiels : influence antique, bretonne et méridionale.

    LES ROMANS ANTIQUES

       Au XIIe siècle, la littérature latine connaît un renouveau. Les clercs (les savants) recopient et commentent les œuvres des historiens et des poètes : Virgile, Stace et surtout Ovide, poète de l’amour et des légendes mythologiques.

       Entre 1130 et 1165, ce sont les romans antiques qui ont la faveur de l’aristocratie. Le Roman d’Alexandre (vers 1150), remaniement d’un Alexandre antérieur, est écrit en vers de 12 pieds (d’où leurs noms d’alexandrins). A la même époque, le Roman de Thèbes (en octosyllabes), inspiré de la Thébaïde de Stace, raconte l’histoire d’Œdipe et de ses enfants. En 1160, Le Roman d’Eneas tire de l’Enéide un conte romanesque et galant. Cette production antique aboutit, en 1165, à l’énorme Roman de Troie (30 000 vers) de Benoît de Saint-Maure, protégé de la reine Aliénor d’Aquitaine.

       Ces œuvres adaptent au goût du jour les légendes antiques, sans souci des anachronismes : les héros anciens deviennent des chevaliers héroïques et galants ; les devins sont des évêques, etc. Elles constituent une sorte de transition entre l’épopée et le roman courtois. 

    • Comme les Chansons de geste, elles contiennent des batailles, sièges et exploits chevaleresques.
    • Comme les Romans courtois, elles font déjà une grande place au merveilleux et aux aventures romanesques. L’amour occupe le centre du roman et parfois commande l’intrigue : les filles d’Œdipe sont amoureuses mais leurs amants sont tués. Un autre poète conte les amours d’Enée et de Didon d’après Virgile et, très longuement, ceux d’Enée et de Lavinie (1 600 vers). Achille refuse de combattre les Troyens parce qu’il aime Polyxène, fille de Priam.  

        Ces intrigues amoureuses incitent les auteurs à tracer des portraits psychologiques et, dans certains monologues, à présenter des analyses de sentiments. Autre élément précurseur du roman courtois : la peinture de la vie matérielle contemporaine, notamment des vêtements à la dernière mode, décrits avec un grand luxe de détails.

    LA « MATIERE DE BRETAGNE »

       Cette expression d’un poète du XIIIe siècle désigne l’inspiration celtique, et plus spécialement la légende arthurienne qui fournira le cadre des romans courtois.   

       En 1135, Geoffroy de Monmouth publie son Historia regum Brittaniae (Histoire des Rois de Bretagne) en latin. Cette œuvre fut traduite librement en octosyllabes pour la reine Aliénor d’Aquitaine par l’anglo-normand Wace, chanoine de Bayeux, dan son Roman de Brut (1155).    

       Wace révélait notamment aux Français la légende du roi Arthur, chef celtique de la résistance bretonne contre l’invasion saxonne au VIe siècle, très populaire en Grande-Bretagne. Figure à moitié mythique sans doute. La légende en a fait un roi puissant et raffiné, tenant une cour luxueuse, entouré des chevaliers de la Table Ronde. Une telle table permet d’éviter les querelles de préséance.

       Les romanciers courtois puisent à cette source : ils lui doivent leurs héros, le cadre de leurs aventures (la Bretagne : Cornouailles, pays de Galles, Irlande, Armorique), les détails romanesques et féériques caractéristiques de la mythologie celtique. Ces éléments apparaissent déjà dans des œuvres antérieures au développement des romans courtois, comme les Lais de Marie de France ou le roman de Tristan et Iseut.   

    L’INFLUENCE PROVENCALE

       Le Midi de la France a connu avant le Nord une civilisation plus douce et plus aimable : climat moins rude, vie plus sereine. Initiés par les croisades aux splendeurs orientales, les seigneurs méridionaux s’habituèrent à une vie plus douce, dans un cadre plus luxueux où la femme occupait une place importante. Ils attiraient à eux artistes, poètes et troubadours, comme Jaufré Rudel, Bertan de Born, Raimbaut de Vaqueyras, Bernard de Ventadour ou Giraut de Borneil. Leur œuvre lyrique chante le printemps, les fleurs, l’amour heureux, lointain ou perdu.      

       Dans la deuxième partie du XIIe siècle, ces mœurs plus polies ont gagné lentement le Nord de la France. Aliénor d’Aquitaine a contribué à acclimater la courtoisie du Midi, d’abord comme reine de France (épouse d Louis VII), puis comme reine d’Angleterre, deux ans après son second mariage avec Henri Plantagenet, comte d’Anjou et duc de Normandie, devenu roi d’Angleterre en 1154. Aliénor aimait les artistes et s’entourait d’une cour cultivée et raffinée. Cette influence s’agrandit grâce à ses deux filles, Aélis de Blois et Marie, comtesse de Champagne. Cette dernière, protectrice de Chrétien de Troyes, lui imposait certains thèmes courtois : elle organisait des « tribunaux » ou « Cours d’amour » où l’on discutait de subtils problèmes de sentiments, prélude aux salons des Précieuses du XVIIe siècle.

    LA COURTOISIE

       Elle apparaît dans les romans à la rencontre de ces trois influences et place la préoccupation amoureuse au centre de toute activité humaine.         

    • Le service d’amour : les chevaliers se doivent d’être aussi vaillants et aventureux que dans les Chansons de geste. Mais leurs exploits ne sont plus dictés par leur fidélité à Dieu à leur suzerain : ils sont désormais dictés par le « service d’amour », soumission absolue du chevalier à sa dame, souveraine maîtresse (le mot vient du latin domina, maîtresse).
    • Le code de l’amour courtois : ce service d’amour se codifie en un certain nombre de règles artificielles qui honorent l’amour terrestre de tous les rites de l’amour divin. C’est pour plaire à sa dame que le chevalier recherche la perfection : vaillance et hardiesse mais aussi élégance de l’homme de cour. La dame ennoblit son héros en le soumettant à des épreuves pour lui permettre de manifester sa valeur : l’amour qui peut faire agir contre la raison et même contre l’honneur est aussi la source de toute vertu et de toute prouesse. Mais les exploits ne suffisent pas à fléchir une dame altière et inaccessible : il fait encore savoir aimer et souffrir en silence, avec discrétion et patience, être ingénieux pour exprimer sa passion, s’humilier pour traduire son adoration. C’est seulement quand le chevalier a souscrit aux caprices despotiques de son idole qu’il est récompensé de sa constance et payé de retour. Cette courtoisie était-elle à l’image de mœurs qui régnaient, même dans l’élite ? Certainement pas : c’était un idéal capable de séduire les femmes et peut-être de contribuer à adoucir les mœurs d’une société où commençait le règne des femmes.

     

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  • Aude et Roland

    La mort de la belle Aude

    La mort de la belle Aude dans La Chanson de Roland

       L’amour n’occupe guère de place dans les Chansons de Geste : avant de mourir, Roland n’a pas eu une pensée pour sa fiancée. Le court récit qui suit évoque (avec des moyens fort différents) pourtant une passion aussi fatale et totale que celle de Tristan et Iseut. Le pathétique reste sobre : si l’on meurt stoïquement pour l’honneur, on meurt aussi, sans une plainte, pour l’amour.

    « L’empereur est revenu d’Espagne. Il vient à Aix[1], le meilleur siège[2] de France. Il monte au palais, il est entré dans la salle. Vers lui est venue Aude[3], une belle demoiselle. Elle dit au roi : « Où est Roland le capitaine, qui me jura de me prendre pour femme ? » Charles en a douleur et peine. Ses yeux pleurent ; il tire sa barbe blanche : « Sœur, chère amie, c’est d’un home mort que tu t’enquiers. Je t’en donnerai un plus considérable en échange[4] : c’est Louis[5], je ne peux mieux te dire, c’est mon fils et c’est lui qui tiendra mes marches ». Aude répond : « Cette parole m’est étrange[6]. Ne plaise à Dieu, ni à ses saints, ni à ses anges, qu’après Roland je demeure vivante ! » Elle perd la couleur, tombe aux pieds de Charlemagne : elle est morte…     

       Aude la Belle est à sa fin allée. Le roi croit qu’elle s’est évanouie ; il a pitié d’elle, l’empereur. Il la prend par les mains, il la relève. Sur ses épaules, elle a la tête penchée. Quand Charles voit qu’elle est morte, il mande aussitôt quatre comtesses : elles la portent jusqu’au moutier[7] de nonnes : toute la nuit elles la veillent, jusqu’au jour. Au pied d’un autel, on l’enterre magnifiquement : le roi lui a rendu les grands honneurs. » 


    [1] Aix-la-Chapelle.

    [2] Siège du pouvoir, capitale.

    [3] Sœur d’Olivier et fiancée de Roland.

    [4] Cette offre n’a rien d’insultant pour la jeune fille ni pour la mémoire de Roland : dans la société féodale, le seigneur est avant tout le protecteur du fief et de sa dame.

    [5] Louis le Débonnaire. En réalité, il n’est pas encore né !

    [6] Incompréhensible.

    [7] Monastère.

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  • Les écrivaines médiévales dans le monde

      Une religieuse

       A l’époque médiévale, quelques femmes (presque toujours des religieuses cultivées) écrivirent des ouvrages d’inspiration poétique.

       La plus ancienne semble être l’abbesse saxonne Hrothsavita qui produisit des pièces de théâtre. Elle vivait à l’abbaye de Gaudersheim dans le duché de Saxe. La plus connue de ses pièces est titrée Callimaque. Histoire d’un jeune païen amoureux fou d’une chrétienne, Drusiana. Pour arracher cette dernière à la tentation, Dieu permet qu’elle meure. Callimaque viole sa tombe et s’apprête à étreindre le cadavre quand un serpent le tue à son tour. Mais Dieu les resuscite pour que Callimaque se convertisse : telle est l’apothéose des deux amants sublimés.   

    Hrotsvita de Gandersheim — Wikipédia (wikipedia.org)

       L’an Mille suscita au Japon une femme de lettres : Murasaki, dame d’honneur de l’Impératrice du Japon. Elle rédigea Le Roman de Gengi, chronique de la Cour spirituelle et étonnamment moderne.

    Murasaki Shikibu — Wikipédia (wikipedia.org)

       Ava l’Autrichienne, au XIIe siècle, est considérée comme la première poétesse de langue allemande. Elle vivait en ermite à Göttweig et a laissé trois beaux poèmes : La Vie de Jésus-Christ, L’Antéchrist et Le Jugement dernier.

    Ava von Göttweig — Wikipédia (wikipedia.org)

       Sainte Hildegarde de Bingen, au XIIe siècle, fut appelée « la Sybille du Rhin ». Grande abbesse, conseillère du papa et de l’empereur Barberousse, elle écrivit un certain nombre d’ouvrages mystiques.

    Hildegarde de Bingen — Wikipédia (wikipedia.org)

          Herrade de Laudsberg au XIIe siècle composa Le Jardin des délices à l’intention des novices.

    Herrade de Landsberg (1125 ? – 1195) | Institut Iliade (institut-iliade.com)

       Mechtilde von Magdeburg (XIIIe siècle) fut considérée comme la plus grande poétesse allemande

    Mathilde de Magdebourg — Wikipédia (wikipedia.org)

       Elsbeth Stagel, au début du XIVe siècle, écrivit La Vie des Sœurs de Töss, qui évoque toute la vie d’un monastère.

    Elsbeth Stagel — Wikipédia (wikipedia.org)

       En France, avant Christine de Pisan et Marie de France, deux abbesses, Marguerite de Duyon et Agnès d’Harcourt, innovèrent en s’essayant timidement à écrire en français et non en latin.

    Agnès d'Harcourt — Wikipédia (wikipedia.org)

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  • Marie de France et ses lais

    Marie de France    

    Avant Christine de Pisan, Marie de France, au XIIIe siècle, ouvrit l’ère des femmes qui voulaient vivre de leur plume. On ne sait pas grand-chose d’elle.

       Il semble qu’elle était d’humble condition, née en France, sans doute en Normandie. Elle se retrouva en Angleterre, on ne sait trop pourquoi. Reçue à la cour des rois anglo-normands (notamment Henri II et Aliénor d’Aquitaine), elle y vécut de sa plume en versifiant pour les princes des lais qu’on pouvait chanter comme des romances en s’accompagnant sur des instruments.

       Le mot lai, qui signifie chanson a d’abord désigné une œuvre musicale exécutée par les musiciens bretons sur un thème tiré des vieilles légendes de leur pays. L’œuvre créatrice de Marie a consisté à raconter ces mêmes légendes en de brefs poèmes narratifs, qui sont aux grands romans courtois ce qu’est la nouvelle à nos romans modernes. Il nous en reste une douzaine, en octosyllabes rimés, de longueur variant entre 100 et 1 000 vers.

       Elle écrivit aussi un recueil de cent trois fables dont une trentaine furent traduites d’Esope par elle-même. On appelle ce recueil de fables ésopiques un isopet. Etonnamment cultivée donc.

       Elle acquit de la sorte à la cour d’Angleterre une grande réputation qui s’étendit peu à peu en France. La Fontaine devait plus tard s’inspirer de certaines de ses fables : « Un corbel qui prist un fromage » ou encore « Le grésillon et la fromi ».

    Les lais

       Ils présentent deux aspects dominants : le merveilleux romanesque et féérique, et la peinture de l’amour. Cette dernière remarque est importante : jusqu’ici l’amour n’avait guère compté pour nos trouvères. Dans les chansons de geste, il était matière à développements grossiers ; dans le lyrisme provençal (à la suite d’Aliénor d’Aquitaine), matière à rhétorique raffinée. Mais nul n’avait conçu l’amour comme la passion suprême, principe de toutes les joies, de toutes les douleurs et de tous les sacrifices.

    1/ Le merveilleux

       C’est l’élément breton que l’on retrouvera, humanisé et plus littéraire, dans la légende de Tristan et dans les romans arthuriens. L’intérêt de ces lais est, pour nous, de rester plus proches du fantastique primitif, issu de l’âme celte et galloise. Marie nous transporte dans un monde merveilleux où les hommes se muent en animaux (Yonec, Bisclavaret), où les animaux parlent, où les objets s’animent, où règnent les fées et les magiciens, et où les héros accomplissent des exploits surhumains.

    2/ La peinture nuancée de l’amour

       C’est la grande originalité de Marie. Ce n’est pas encore l’amour courtois codifié par les amoureux de la poésie provençale, ni l’aveuglement des chevaliers soumis aux caprices d’une dame impassible come dans Chrétien de Troyes. Ce n’est pa non plus la passion fatale, violente et tragique de Tristan et Iseut. Il s’agit d’une peinture délicate, féminine, de sentiments tendres, d’une émotion voilée et mélancolique. La femme est une créature aimante et fidèle, prête à se sacrifier pour le bonheur de l’être aimé. Le rêve tient dans cet amour plus de place que la réalité (Laostic).

       Notons toutefois que Marie n’a pas l’aisance d’un conteur comme Chrétien de Troyes ni la subtilité psychologique de Thomas (Tristan). Ses récits sont minces, parfois un peu secs dans leur précision. Mais la composition est claire, bien agencée et la gaucherie naïve est pleine de grâce.

    • Le lai du Laostic

       Il commence ainsi : « Je vous dirai une aventure dont les bretons ont fait un lai. Son nom est Laostic, je crois : c’est ainsi qu’ils l’appellent, en leur pays. C’est rossignol en français, et nihtegale en bon anglais. »

       Résumé : un jeune baron, héroïque et courtois, s’éprend de la femme de son voisin mais ne peut l’approcher car elle est étroitement gardée. Les deux amants sont constamment à leur fenêtre, à se contempler et à se parler, mais gardent jalousement le secret de leur amour.  Mais le mari veut savoir pourquoi elle se lève ainsi toutes les nuits. « C’est pour entendre chanter le rossignol », répond-elle. Aussitôt, il le tue. La belle dame envoie le petit corps à son amoureux qui le place dans un reliquaire.

    • Le lai d’Yonec

        Un mari jaloux tient sa femme enfermée dans une tour ; mais elle reçoit la visite d’un beau seigneur qui prend la forme d’un autour pour franchir sa fenêtre d’un coup d’aile. Le mari, soupçonneux, fait disposer sur la fenêtre des broches qui transpercent l’oiseau. Il s’enfuit et la dame, suivant la trace de son sang, parvient à un magnifique château où elle trouve son chevalier mourant. Il lui donne un anneau qui fera tout oublier à son mari, et son épée pour la remettre un jour à leur fils Yonec. Quand Yonec est jeune homme, la dame le conduit devant le tombeau de son père, lui révèle le secret de sa naissance, lui remet l’épée de la vengeance et tombe morte. Yonec tranche la tête du mari jaloux. C’est le thème de notre conte populaire de L’Oiseau bleu (Conte de Mme d’Aulnoy, 17e siècle).  

    • Le lai du Bisclavaret

       Un chevalier, ami du roi, est tendrement aimé de sa femme. IL s’absente trois jours par semaine. Elle finit par lui faire avouer que, pendant son absence, il devient « bisclavaret » (loup-garou) : il le resterait s’il ne retrouvait pas ses vêtements dont il se dépouille lors de sa métamorphose. Effrayée, la dame charge l’un de ses amis de s’emparer de ses vêtements et son mari reste un loup-garou, errant dans les bois. La jeune femme se remarie avec son sauveur. Un jour de chasse, le roi prend le loup qui lui fait mille marques d’amitié : flatté, le prince garde cet animal, toujours fidèle et affectueux envers tous. Mais un jour, voyant parmi les invités sa femme avec son complice, le loup blesse le mari et arrache le nez de la dame. On soupçonne un mystère. Mise à la question, la dame avoue. On isole le loup dans une chambre avec ses vêtements et lorsqu’on rouvre la porte, on découvre sur le lit le chevalier endormi. Joie du prince qui retrouve son ami et désespoir de l’épouse qui est chassée avec son complice.  

    • Le lai du chèvrefeuille

       Tristan, chassé de la cour du roi Marc et exilé loin de la reine Iseut, sa bien-aimée, dépose sur son passage un signe de reconnaissance : une branche de coudrier enlacée d’un brin de chèvrefeuille, symbole de leurs destins inséparables. La reine reconnaît le signe, pénètre dans le bois, retrouve Tristan et lui indique comment il pourra se réconcilier avec le roi. Ce thème est repris dans Le Roman de Tristan et Iseut (dont il existe deux versions, celle de Béroul et de Thomas).

    « Belle amie, ainsi va de nous :

    Ni vous sans moi, ni moi sans vous. »

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    Pour en savoir plus 

    Marie de France (poétesse) — Wikipédia (wikipedia.org)  

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