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pétrarquisme

  • Le pétrarquisme de du Bellay

    L’Olive de du Bellay

       Il s’agit d’un recueil de 50 sonnets (1549), dont le nombre fut porté à 115 dans la seconde édition (1550).

       Ce titre était-il l’anagramme de Mlle Viole ? Désignait-il l’une des trois parentes de du Bellay qui ont porté le prénom d’Olive ? Rien n’est élucidé ». Il s’agit vraisemblablement d’une passion toute littéraire et platonique où la sincérité des sentiments tient peu de place : du Belley glorifie une maîtresse idéale en s’inspirant de Pétrarque et de ses disciples. Rien d’original, donc.

       Faut-il chanter les beautés de sa dame ? C’est une suite de comparaisons avec les métaux précieux, les astres et les divinités. Elle a pris « son teint des beaux lis blanchissants, / Son chef de l’or, ses deux lèvres des roses, / Et du soleil ses yeux resplendissants. »

       Faut-il traduire l’ardente passion du poète ? Il est blessé par une flèche meurtrière ; il est prisonnier ; il n’y a pas dans toute la mythologie de victime plus torturées que cet amant fidèle ! Souffrances physiques, tourments moraux, torrents de larmes, appels à la mort ne l’empêchent ni de se chérir celle qui le torture ni d’être heureux de sa servitude. Sans ces 115 sonnets, c’est un défilé fastidieux de figures de rhétorique : allégories, périphrases, hyperboles, antithèses, jeux de mots et métaphores, le tout plus ou moins incohérent.

       La meilleure critique de cette poésie conventionnelle a été faite par du Bellay lui-même dans son poème satirique « Contre les Pétrarquistes » (voir plus bas) .     

       Cette œuvre artificielle repose sur une convention nouvelle de l’amour et de la beauté, écho lointain de Platon, qui avait déjà inspiré les poètes de l’Ecole lyonnaise (Maurice Scève). Du Bellay a formulé cette idée que l’amour pour la beauté terrestre traduit l’aspiration de l’âme prisonnière ici-bas vers la beauté divine et idéale. A l’aide d’un amour purement physique se substitue celle d’un amour chaste et pur, d’un élan vers la beauté et la perfection. En ce sens, cette œuvre occupe une place importante dans l’histoire de notre poésie.

    Ces cheveux d’or

       Noter l’artifice des trois métaphores (lien, flamme, et glaive) développées parallèlement au mépris de toute cohérence. Remarquer aussi les quatrains entièrement en rimes féminines.

    Ces cheveux d’or sont le liens, Madame,

    Dont fut premier[1] ma liberté surprise,

    Amour la flamme autour du cœur éprise[2],

    Ces yeux le trait qui me transperce l’âme.

    *

    Forts sont le nœuds, âpre et vive la flamme,

    Le coup de main[3] à tirer bien apprise,

    Et toutefois j’aime, j’adore et prise

    Ce qui m’étreint, qui me brûle et entame.

    *

    Pour briser donc, pour éteindre et guérir

    Ce dur lien, cette ardeur[4], cette plaie,

    Je ne quiers[5] fer, liqueur, ni médecine[6] :

    *

    L’heur[7] et plaisir que ce m’est de périr

    De telle main ne permet que j’essaie

    Glaive tranchant, ni froideur, ni racine.

    _ _ _

    Déjà la nuit en son parc…

       Ce sonnet traite du thème de la Belle Matineuse, un de plus connus de la poésie précieuse, repris avec diverses variantes au XVIIe par Desportes, Maleville, Voiture, etc. Le soleil se lève mais son éclat se trouve éclipsé par la beauté radieuse de la femme aimée.

    Déjà la nuit en son parc amassait

    Un grand troupeau d’étoiles vagabondes,

    Et pour entrer aux cavernes profondes,

    Fuyant le jour, ses noirs chevauls chassait.

    *

    Déjà le ciel aux Indes[8] rougissait,

    Et l’aulbe encor’ de ses tresses tant blondes,

    Faisant gresler mille perlettes[9] rondes,

    De ses thésors les prez enrichissait :

    *

    Quand d’occident, comme une étoile vive,

    Je vy sortir dessus ta verde rive,

    O fleuve mien[10] ! une nymphe en rient.

    *

    Alors voyant cette nouvelle Aurore,

    Le jour honteux d’un double teint colore

    Et l’Angevin et L’Indique orient.   

    _ _ _

    Contre les Pétrarquistes

       Après le succès de l’Olive, tout un flot de poésie pétrarquiste déferle sur la France, avec les Amours de Cassandre (Ronsard), les Erreurs amoureuses (Pontus de Tyard), la Méline (Baïf), la Castianire (Magny), la Diane (Jodelle) etc. C’est à qui chantera avec le plus d’ingéniosité et de subtilité les perfections de maîtresses réelles ou imaginaires. Du Bellay, vite revenu du pétrarquisme, publia en 1553 la satire suivante (nous en donnons quelques strophes). Avec malice, il ridiculise l’excessive préciosité des sentiments et de l’expression dans son Olive et dans les Amours de Ronsard. Il reviendra au pétrarquisme à la fin de sa vie dans une trentaine de sonnets qui ne se distinguent guère de ceux de l’Olive.

    J’ai oublié l’art de pétrarquiser,

    Je veux d’amour franchement deviser,

    Sans vous flatter et sans me déguiser :

    Ceux qui font tant de plaintes

    N’ont pas le quart d’une vraie amitié,

    Et n’ont pas tant de peine la moitié,

    Comme leurs yeux, pour vous faire pitié,

    Jettent des larmes feintes.

    *

    Ce n’est que feu[11] de leurs froides chaleurs,

    Ce n’est qu’horreur de leurs feintes douleurs

    Ce n’est encor de leurs soupirs et pleurs

    Que vent, pluie et orages,

    Et bref, ce n’est, à ouïr leurs chansons,

    De leurs amours que flammes et glaçons,

    Flèches, liens, et mille autres façons

    De semblables outrages.

    *

    De vos beautés, ce n’est que tout fin or,

    Perles, cristal, marbre et ivoire encor,

    Et tout l’honneur de l’Indique trésor,

    Fleurs, lis, œillets, et roses :

    De vos douceurs, ce n’est que sucre te mile,

    De vos rigueurs, n’est qu’aloès et fiel,

    De vos esprits, c’est tout ce que le ciel

    Tient de grâces encloses…

    *

    Je ris souvent, voyant pleurer ces fous

    Qui mille fois voudraient mourir pour vous,

    Si vous croyez de leur parler si doux

    Le parjure artifice ;

    Mais, quant à moi, san feindre ni pleurer,

    Touchant ce point je vous puis assurer

    Que je veux sain et dispos demeurer,

    Pour vous faire service.

    *

    De vos beautés je dirai seulement

    Que, si mon œil me juge follement,

    Votre beauté est jointe également

    A votre bonne grâce ;

    De mon amour, que mon affection

    Est arrivée à la perfection

    De ce qu’on peut avoir de passion

    Pour une belle face.

    *

    Si toutefois Pétrarque vous plaît mieux,

    Je reprendrai mon chant mélodieux,

    Et volerai jusqu’au séjour des dieux

    D’une aile mieux guidée

    Là, dans le sien de leurs divinités,

    Je choisirai cent mille nouveautés

    Dont je peindrai vos plus grandes beautés

    Sur la plus belle Idée.

     


    [1] D’abord.

    [2] Allumée.

    [3] Voir v. 4 et 14 : l’image est-elle cohérente ?

    [4] Flamme (cf. ardent).

    [5] Cherche (latin : quareo).

    [6] Remède.

    [7] Bonheur.

    [8] A l’Orient.

    [9] De rosée.

    [10] Apostrophe à la Loire.

    * * *