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Scève

  • Délie et Scève

       Une haute conception de l’amour inspire l’œuvre principale de Maurice Scève, Délie, objet de plus haute vertu (1544), longue suite de dizaines en décasyllabes.

       Qui est Délie ? Sans doute la poétesse lyonnaise (Autres écrivaines de la Renaissance (XVe siècle) Pernette de Guillet, peut-être aussi la femme idéale. Dans sa jeunesse, Scève avait cru découvrir en Avignon le tombeau de Laure de Noves, chantée par Pétrarque au XIVe siècle.

       Il imite Pétrarque et ses disciples italiens, tout en restant fidèle à la rhétorique et à la scolastique médiévales. Rien d’original donc, mais de la grandeur, de la fraîcheur et du mystère.

       Après les symbolistes du XIXe siècle, après Mallarmé et Valéry, cette poésie a connu un renouveau de jeunesse. Un art un peu hautain, une syntaxe hardie, une obscurité volontaire, les résonnances de la pensée ont permis de voir en Scève un ancêtre de la poésie pure et de l’hermétisme. Sa langue annonce en tout cas la rénovation de la Pléiade : la poésie n’est plus un jeu mais un culte, et il apparaît comme un précurseur de Du Bellay et de Ronsard qui pétrarquisent à qui mieux mieux.

    Délie

    Une scène pittoresque illustre avec humour le thème de l’amour captif (I) dont une série de comparaisons souligne le triste sort (II). Mais que de consolation aussi ! Le visage de la bien-aimée est radieux comme le soleil printanier ; l’amour la rend toujours présente à la pensée (III) et, lorsqu’elle est vraiment là (IV), le cœur de l’amant s’épanouit (Dizains 221, 396, 141 et 309).

    « Sur le printemps, que les aloses montent,

    Ma Dame et moi sautons dans le bateau

    Où les pêcheurs entre eux leur prise comptent,

    Et une en prend, qui, sentant l’air nouveau,

    Tant se débat qu’enfin se sauve en l’eau ;

    Dont ma Maîtresse et pleure et se tourmente.

    « Cesse, lui dis-je, il faut que je lamente

    L’heur du poisson, que n’as su attraper,

    Car il est hors de prison véhémente,

    [1] de tes mains ne peut onc échapper. »

    *

    Le laboureur de sueur tout rempli

    A son repos sur le soir se retire :

    Le pèlerin, son voyage accompli,

    Retourne en paix et vers sa maison tire.

    Et toi, ô Rhône, en fureur, en grande ire,

    Tu viens courant des Alpes roidement

    Vers celle-là qui t’attend froidement[2],

    Pour en son sein tant doux te revoir.

    Et moi, suant à ma fin grandement,

    Ne puis ni paix ni repos d’elle avoir.

    *

    Comme des rais du soleil gracieux

    Se paissent fleurs durant la primevère[3],

    Je me recrée aux rayons de ses yeux,

    Et loin et près autour d’eux persévère ;

    Si que le cœur, qui en moi la révère,

    La me fait voir en celle[4] même essence

    Que ferait l’œil par sa belle présence,

    Que tant j’honore et que tant je poursuis :

    Par quoi de rien ne me nuit son absence,

    Vu qu’en tous lieux, malgré moi, je la suis.

    *

    Apercevant cet ange en forme humaine,

    Qui aux plus forts ravit le dur courage

    Pour le porter au gracieux domaine

    Du paradis terrestre en son visage,

    Ses beaux yeux clairs par leur privé usage

    Me dorent tout de leurs rais épandus.

    Et quand les miens j’ai vers les siens tendus,

    Je me recrée au mal où je m’ennuie,

    Comme bourgeons au soleil étendus,

    Qui se refont aux gouttes de la pluie.  

      


    [1] Tandis que… je ne peux jamais.

    [2] La Saône. Scève était lyonnais.

    [3] Le printemps (italianisme).

    [4] Cette.