Inspiratrices et muses

  • Eve et Le Jeu d’Adam

      Adam et Eve

       C’est le plus ancien texte dramatique qui nous soit parvenu. Ce Jeu (le mot signifie drame et, plus tard, il s’appliquera aussi aux premières comédies => jouer une pièce, le jeu des acteurs) date de la fin du XIIe siècle. Nous ne savons rien de son auteur, sinon que c’était un Normand de France ou du Sud de l’Angleterre. L’œuvre contient trois parties : la chute d’Adam et Eve, le meurtre d’Abel par Caïn et l’annonce, par les prophètes, de la venue du Messie.  Le lien est constitué par le drame de la chute qu’adoucit l’espoir de la Rédemption. Le Jeu d’Adam ouvre la série des mystères.

       Dialogue vivant, rythme aisé et varié. La pièce est écrite en vers (comme toutes les pièces du Moyen Age) : octosyllabes à rimes plates la plupart du temps et, dans les passages graves ou lyriques, quatrains de décasyllabes monorimes. On peut noter, face aux flatteries habiles du diable, la faiblesse et la douceur d’Eve.  

    La tentation

    Le Diable

    Eve, je suis venu vers toi.

    Eve

    Dis-moi, Satan, et ce pourquoi ?

    Le Diable

    Je cherche ton bien, ton honneur.

    Eve

    Ainsi soit-il !

    Le Diable

    Sois donc sans peur.

    Voici longtemps que j’ai appris

    Tous les secrets du Paradis :

    Or une part je t’en dirai.

    Eve

    Commence donc, j’écouterai.

    Le Diable

    M’entendras-tu ?

    Eve

    Mais oui, fort bien ;

    Je ne te fâcherai en rien.

    Le Diable

    Te tairas-tu ?

    Eve

    Oui, par ma foi.

    Le Diable

    Rien n’en dira ?

    Eve

    Nenni, pour moi.

    Le Diable

    Je te ferai donc confiance,

    Et ne veux pas d’autre assurance.

    Eve

    Bien tu peux croire à ma parole

    Le Diable

    Tu as été à bonne école

    J’ai vu Adam, mais il est fou.

    Eve

    Un peu dur.

    Le Diable

    Il sera mou[1].

    Il est plus dur que n’est le fer.

    Eve

    Il est très franc.[2]

    Le Diable

    Plutôt très serf.

    Nul soin ne veut prendre de soi :

    Qu’il ait au moins souci de toi.

    Tu es faiblette et tendre chose,

    Tu es plus fraîche que la rose ;

    Tu es plus blanche que cristal,

    Que neige sur glace en un val ;

    Mal vous unit le Créateur :

    Tu es tendre, dur est son cœur ;

    Mais néanmoins tu es plus sage ;

    En grand sens a mis ton courage[3] ;

    Il fait bon traiter avec toi.

    Te parler veux.

    Eve

    En moi aie foi.

    Le Diable

    Tiens-le secret.

    Eve

    Qui le saurait ?

    Le Diable

    Pas même Adam !

    Eve

    Oh ! non, de vrai.

    Le Diable

    Je vais te dire, écoute bien ;

    Nul n’assiste à notre entretien,

    Adam, là-bas, point n’entendra.

    Eve

    Parle bien haut, rien ne saura.

    Le Diable

    Je vous préviens d’un grand engin

    Qui vous est fait en ce jardin :

    Le fruit que Dieu vous a donné

    En soi a bien peu de bonté ;

    Celui qu’il vous a défendu

    Possède très grande vertu :

    En lui est la grâce de vie,

    De puissance et de seigneurie,

    De bien et mal la connaissance.

    Eve

    Quel est son goût ?

    Le Diable

    Céleste essence.

    A ton beau corps, à ta figure

    Bien conviendrait cette aventure

    Que tu fusses du monde reine,

    Du ciel, de l’enfer souveraine,

    Que tu connaisses l’avenir.

    Eve

    Tel est ce fruit ?

    Le Diable

    Ne t’en déplaise

    (Ici Eve regardera le fruit défendu)

    Eve

    Rien qu’à le voir je suis tout aise.

    Le Diable

    Que sera-ce, si tu le goûtes !

    Eve

    Comment savoir ?

    Le Diable

    N’aie point de doutes,

    Prends-le vite, à Adam le donne.

    Du ciel aurez lors la couronne.

    Au Créateur serez pareils,

    Vous percerez tous ses conseils ;

    Quand vous aurez du fruit mangé,

    Lors sera votre cœur changé :

    Egaux à Dieu, sas défaillance,

    Aurez sa bonté, sa puissance.

    Goûte du fruit !

    Eve

    Envie en ai.

    Le Diable

    N’en crois Adam.

    Eve

    J’y goûterai.

    Le Diable

    Quand, s’il te plaît ?

    Eve

    Me faut attendre

    Qu’Adam se soit allé étendre.


    [1] Il s’adoucira. Aussi : il sera brisé par le péché.

    [2] Noble.

    [3] Cœur ou esprit : ton esprit est plein de sagesse.

    * * * 

  • Marie de Champagne et Chrétien de Troyes

    Marie de Champagne   

    Marie était la fille du roi de France Louis VII et d’Aliénor d’Aquitaine. Férue de littérature, aimant discuter de subtils problèmes amoureux, elle anima une cour brillante et se fit la protectrice de Chrétien de Troyes. Elle lui révéla sans doute les légendes bretonnes avec leurs exploits chevaleresques et leur merveilleux féérique. Il fut le premier Français à tirer un toman de la légende du roi Arthur et ses autres romans se rattachent tous au cycle arthurien.

       A côté de l’inspiration bretonne, il faut noter l’inspiration provençale <, également sous l’influence de Marie, séduite par la conception provençale de l’amour. Chrétien consacra donc ses romans à l’amour et au culte de la femme : il compose des romans où les chevaliers, soumis aveuglément aux caprices de leur dame, réalisent pour lui plaire les exploits qu’ils accomplissaient autrefois pour leur suzerain.

       On peut citer Erec et Enide, Yvain ou Le Chevalier au Lion, Lancelot ou Le Chevalier à la Charrette, Perceval ou le conte du Graal.

       Ainsi que quelques héroïnes : la reine Guenièvre, la fée Viviane, la servante Lunette, Laudine…

    Voici la « Complainte des Tisseuses de soie » (Le Chevalier au Lion), inspirée à Chrétien de Troyes par les ateliers de Champagne ou d’Artois. On peut remarquer, dès le XIIe siècle, la misère ouvrière :

    Toujours draps de soie tisserons :

    Jamais n’en serons mieux vêtues.

    Toujours serons pauvres et nues

    Et toujours faim et soif aurons ;

    Jamais tant gagner ne saurons

    Que mieux en ayons à manger.

    Du pain avons à grand dangier[1],

    Au matin peu et au coir moins :

    Jamais de l’œuvre de nos mains

    N’aura chacune pour son vivre

    Que quatre deniers de la livre[2].

    Et de ce ne pouvons-nous pas[3]

    Assez avoir viande[4] et draps[5] ;

    Car, qui gagne (dans) la semaine

    Vingt sous, n’est mie[6] hors de peine.

    Ey sachez vraiment a estrouz[7]

    Qu’il n’y a celle[8] d’entre nous

    Qui ne gagne vingt sous au plus :

    De cela serait riche un duc !

    Et nous sommes en grand’poverte[9] :

    S’enrichit de notre deserte[10]

    Celui pour qui nous travaillons,

    Des nuits grand ’partie nous veillons

    Et tout le jour, pour (y) gagner ;

    On nous menace a maheignier[11]

    Nos membres, quand nous reposons,

    Et pour ce reposer n’osons.

    (Le Chevalier au Lion, vers 5298-5327)

       


    [1] Peine.

    [2] Pour une livre d’ouvrage.

    [3] Nous ne pouvons pas.

    [4] Nourriture.

    [5] Vêtements.

    [6] Pas.

    [7] Clairement.

    [8] Pas une.

    [9] Pauvreté.

    [10] Mérite, service.

    [11] De maltraiter, de mutiler.

  • Tristan et Iseut

    Tristan et Iseut (John Duncan, 1912)

        Avant de nous attarder sur Iseut (bien qu'il paraisse diffiicle de traiter à part le sdeux personnages), abordons quelques généralités sur l’œuvre.

       Cette légende celtique a connu une large diffusion dans toute l’Europe. Aucun ouvrage original ne nous la présente dans son ensemble. C’est Bédier, après avoir confronté des fragments de versions française, anglaise, italienne, scandinave, allemande, qui a reconstitué Le Roman de Tristan et Iseut.

       Dans la deuxième moitié du XIIe siècle, s’inspirant semble-t-il d’un roman antérieur, Béroul et Thomas ont, chacun de leur côté, écrit un Tristan. Il nous en reste des fragments assez importants (environ 3 000 vers pour chacun) mais d’inspiration fort différente.

    Béroul  

       C’était peut-être un jongleur, plus proche de la légende primitive, qui s’adressait à un auditoire assez fruste. Dans la partie centrale du roman qui nous est parvenue, il rappelle la manière simple et rude des Chansons de Geste, par exemple quand il nous peint l’âpre bonheur des amants dans la forêt du Morois. 

    Thomas d’Angleterre

       Plus cultivé, il a vécu comme Marie de France, à la cour de la reine Aliénor d’Aquitaine. Le dénouement de son roman montre qu’il s’agissait d’une œuvre destinée à une société raffinée. Agencement dramatique du récit, recherche du pathétique et subtilité de l’analyse psychologique le caractérisent. Il a réussi à rendre le caractère obsédant de la passion qui consume deux êtres, occupe inlassablement leur esprit et ne peut leur laisser d’autre paix que celle de la mort.

    • La fatalité de la passion, telle est l’originalité de cette légende : l’amour s’est emparé de Tristan et Iseut en dépit de la raison et de leur volonté. Il s’impose à eux comme une fatalité tragique, malgré leurs remords et leurs efforts pour s’en libérer. Victimes de leur passion, ils se sentent coupables, luttent mais ne peuvent s’empêcher d’éprouver, dans l’amertume, le bonheur défendu. Les causes mystérieuses de cette passion irrésistible sont symbolisées par l’action du philtre magique, limitée à trois ans dans la légende primitive. L’idée géniale de Thomas a été de préciser la valeur symbolique du mythe en attribuant à un philtre une influence illimitée dans la vie comme dans la mort.  Cette histoire, où passe le souvenir des mythes antiques de Thésée et du Minotaure a inspirée au musicien Wagner son Tristan et Isolde.
    • Exploits romanesques : orphelin et neveu du roi de Cornouailles, Tristan de Loonois est élevé en parfait chevalier par l’écuyer Gorneval. Habile à tous les exercices physiques, charitable et loyal, il sait chanter et jouer de la harpe, et de plus expert en vénerie. A peine arrivé à la cour du roi Marc, il accomplit son premier exploit : il tue en duel le Morholt, géant venu exiger, au nom du roi d’Irlande, un tribut de 300 garçons et de 300 filles. Empoisonnées par l’épée du géant, les blessures de Tristan s’enveniment et dégagent une puanteur si forte que Tristan, à l’article de la mort, s’abandonne dans une barque aux hasards de la mer. Jeté sur la côte d’Irlande, il est guéri par les philtres magiques de la reine, sœur du Morholt, et de sa fille Iseut la Blonde. Mais il craint d’être reconnu comme le meurtrier du géant et s’empresse de retourner en Cornouailles. A Tintagel, Tristan a toute l’affection du roi Marc qui n’a pas d’enfant ; il paraît décidé à lui succéder mais les barons jaloux imposent au roi de prendre femme. Pour déjouer le piège, Marc décide d’épouser la femme à qui appartient un cheveu d’or apporté le matin même par deux hirondelles. Qui la retrouvera ? Les barons restent stupéfaits mais Tristan, soupçonné de basse ambition, veut se laver de cette injure et se souvient d’Iseut la Blonde : il la ramènera. Déguisé en marchand, il aborde en Irlande et délivre le royaume d’un dragon qui dévore les jeunes filles. Il tranche la langue empoisonnée du monstre, la glisse dans sa chausse et tombe évanoui. Or Iseut la Blonde était promise à qui triompherait du dragon. Le sénéchal du palais trouve la bête morte, lui tranche la tête se pose en libérateur du pays : il réclame la main de la jeune fille. Mais Iseut retrouve Tristan évanoui et le guérit une seconde fois, espérant que ce beau chevalier qu’elle admire confondra l’imposteur. Hélas ! l’épée de son héros est ébréchée et elle découvre qu’un fragment retrouvé autrefois dans la tête du Morholt s’y adapte parfaitement. La princesse devine qu’elle a sauvé Tristan, le meurtrier de son oncle. Furieuse, elle va le tuer dans son bain, de sa propre épée, mais le jeune homme sait lui parler si raisonnablement, il est si séduisant, qu’elle lui fait grâce. Il l’épousera, pense-t-elle, puisqu’il est le vainqueur du monstre. Mais non, Tristan obtient la main d’Iseut… pour son oncle, le roi Marc : grande déception d’Iseut.
    • Le philtre d’amour : mais voici que, sur na nef du retour, ils boivent par erreur un philtre magique destiné à unir d’un amour éternel la Blonde au roi Marc. Tristan et Iseut se sentent invinciblement attirés l’un vers l’autre. Ils seront unis, malgré leur volonté, dans la vie et dans la mort. Par loyauté pour le roi Marc qui vient d’épouser Iseut, ils luttent contre leur passion mais ne peuvent s’empêcher de se rencontrer en secret. Un jour, le roi, prévenu par les barons jaloux, surprend les amants et les condamne au bûcher. Cependant, Tristan parvient à se sauver. Iseut est abandonnée aux lépreux, Tristan la délivre et ils se réfugient, en compagnie de l’écuyer Gorneval, dans la forêt du Morois.   

    EXTRAITS

    L’amour est plus fort que les lois humaines : vers 1315-1394.

       Béroul a su poser les données du problème moral. L’ermite Ogrin souligne les exigences de la loi humaine et de la religion. Tristan défend sa cause : comment se repentir si l’on n’est pas responsable ? D’ailleurs, les deux amants pourraient-ils vivre séparés ? La passion qui les torture s’affirme, farouche et douloureuse. La scène est pathétique : l’ermite, d’abord affectueux, se montre plus sévère et l’angoisse des deux amants, bouleversés, se fait encore plus déchirante.

    « … En l’ermitage de frère Ogrin, ils vinrent un jour par aventure. Ils mènent une vie âpre et dure. Mais ils s’entr’aiment de si grand amour qu’ils ne sentent pas la douleur… (Ogrin demande à Tristan de se repentir.) Tristan lui dit : « Sire, en vérité, si elle m’aime de toute sa foi, vous n’en connaissez pas la raison : si elle m’aime, c’est par le breuvage. Je ne puis me séparer d’elle, ni elle de moi, sans mentir » … L’ermite Ogrin les exhorte longuement et leur conseille de se repentir. Il leur répète souvent les prophéties de l’Ecriture et leur rappelle souvent l’heure du jugement… Iseut pleure aux pieds de l’ermite ; elle change maintes fois de couleur en peu de temps ; souvent elle lui crie miséricorde : « Sire, au nom de Dieu tout-puissant, il ne m’aime et je ne l’aime que par un philtre dont je bus et dont il but : ce fut notre erreur. C’est pour cela que le roi nous a chassés. » L’ermite lui répond aussitôt : « Allons, que Dieu qui fit le monde vous donne un vrai repentir ! » … Là où ils prennent leur repos, ils font leur cuisine avec un grand feu. Ils ne passent qu’une seule nuit au même endroit.        

       Pendant trois ans, en révolte contre les lois humaine et divines, ils mènent une vie difficile, compensée par leur amour. Au cours d’une chasse, le roi Mars les surprend endormis, mais il leur fit grâce et signale son passage en leur laissant ses gants, son épée et son anneau. Pris de remords, les deux amants décident de se séparer. Tristan rend Iseut à son oncle et s’exile.

    L’amour est plus fort que l’exil : vers 1487-1694   

       Iseut et Tristan ne peuvent s’oublier.  Pour vaincre sa passion fatale, Tristan a beau épouser en Bretagne Iseut aux blanches mains, le poison de l’amour est plus fort que sa volonté. Déguisé en pèlerin, en lépreux, en fou, il retourne invinciblement vers son amante ; il lui envoie des présents ; il se manifeste secrètement en imitant le chant des oiseaux, comme autrefois dans la forêt, ou encore en plaçant sur le chemin de la reine une branche de coudrier enlacée d’un brin de chèvrefeuille, symbole de leur amour indestructible (c’est le thème du Lai du Chèvrefeuille, de Marie de France).  Au roman d’amour se mêlent les échos de cruelles légendes celtiques : un à un, leurs ennemis périssent.

       « … Il désire la venue d’Iseut, iI ne convoite rien d’autre : sans elle, il ne peut éprouver aucun bien [Tristan a été blessé]. C’est pour elle qu’il vit : il languit ; il l’attend, en son lit, dans l’espoir qu’elle viendra et qu’elle guérira son mal. Il croit que sans elle il ne vivrait plus. [Iseut approche de la terre mais une violente tempête la retient au large].

    Iseut dit alors : « Hélas ! malheureuse ! Dieu ne veut pas que je vive assez pour voir mon ami Tristan : il veut que je sois noyée en mer. Tristan, si j’avais pu vous parler, peu m’importait de mourir ensuite. Bel ami, quand vous apprendrez ma mort, je sais bien que plus jamais vous n’aurez de consolation. De ma mort vous aurez une telle douleur, ajoutée à votre grande langueur, que jamais plus vous n’en pourrez guérir. Il ne tient pas à moi que je vienne. Si Dieu l’eût voulu, je serais venue ; de votre mal j’aurais pris soin ; car, pour moi, je n’ai pas d’autre douleur que de vous savoir sans secours. C’est ma douleur et ma peine, la grande torture de mon cœur, de penser que, si je meurs, vous n’aurez, ami, aucun soutien contre votre mort. La mort ne me fait rien : si Dieu le veut, je la veux bien. Mais dès que vous l’apprendrez, ami, je sais bien que vous en mourrez. Tel est notre amour : je ne puis, sans vous, éprouver de la douleur ; vous ne pouvez, sans moi, mourir, et je ne puis, sans vous, périr[1]. Si je dois périr en mer, c’est que vous devez aussi vous noyer. Or, vous ne pouvez vous noyer en terre : c’est donc que vous êtes venu en mer me chercher. Je vois votre mort devant moi, et je sais bien que je dois mourir bientôt. Ami, mon espoir est déçu, car je croyais mourir en vos bras, et être ensevelie avec vous en un même cercueil… [suit un dialogue fictif]

    • Eh ! si Dieu le veut, il en sera ainsi !
    • En mer, ami, que chercheriez-vous ? Je ne sais ce que vous y feriez ! Mais moi, moi, j’y suis et j’y mourrai ; sans vous, Tristan, je vais me noyer. Ce m’est une belle, douce et tendre consolation que ma mort vous soit toujours ignorée. Loin d’ici, elle ne sera jamais connue : je ne sais personne, ami, qui vous la dise.

                 Après moi, vous vivrez longuement et vous attendrez ma venue. S’il plaît à Dieu, vous pouvez guérir : c’est ce que je désire le plus. Je souhaite bien plus votre santé que je ne désire aborder à terre. Mais pour vous j’ai si tendre amour, ami, que je dois craindre après ma mort, si vous guérissez, qu’en votre vie vous ne m’oubliiez ; ou que vous n’ayez l’amour d’une autre femme, Tristan, après ma mort. Ami, certes, je crains au moins et je redoute Iseut aux blanches mains. Dois-je la redouter ? Je ne sais. Mais si vous étiez mort avant moi, après vous je vivrais peu de temps. Certes, je ne sais que faire, mais par-dessus tout, je vous désire. Dieu nous donne de nous réunir, pour que je puisse, ami, vous guérir, ou que nous mourrions tous deux de même angoisse ! »        

    L’amour est plus fort que la mort (t. III, vers 558-680)

       Cette page est célèbre. Ces dernières scènes restent discrètes : les sentiments le plus forts s’y expriment autant par les attitudes que par les paroles. Seule la mort pouvait servir de terme à cette passion jalouse d’absolu, en marge de toutes les conventions humaines. Si le philtre n’a qu’une valeur symbolique, qui ne voit la portée philosophique, décevante sans doute, d’un tel dénouement ? 

       La tempête s’apaise ; on hisse la voile blanche car c’est le dernier jour du délai fixé par Tristan. Hélas ! il ne verra pas lui-même cette voile : son mal l’immobilise au palais. Pour comble d’infortune, les éléments s’acharnent à les séparer : en mer, c’est maintenant le calme plat, et le navire ne peut approcher du rivage, au grand désespoir d’Iseut.  

       « Souvent Iseut se plint de son malheur : ils désirent aborder au rivage, mais ne peuvent l’atteindre. Tristan en est dolent et las. Souvent il se plaint, souvent il soupire pour Iseut tant il désire : ses yeux pleurent, son corps se tord ; peu s’en faut qu’il ne meure de désir.

       En cette angoisse, en cet ennui[2], Iseut, sa femme, vient à lui, méditant une ruse perfide[3]. Elle dit : « Ami, voici Kaherdin. J’ai vu sa nef, sur la mer, cingler à grand ’peine. Néanmoins, je l’ai si bien vue que je l’ai reconnue. Dieu donne qu’il apporte une nouvelle à vous réconforter le cœur ! » Tristan tressaille à cette nouvelle. Il dit à Iseut : « Belle amie, êtes-vous sûre que c’est la nef ? Dites-moi donc comment est la voile ? » Iseut répond : « J’en suis sûre. Sachez que la voile est toute noire[4]. Ils l’ont levée haut, car le vent leur fait défaut.

       Tristan en a si grande douleur que jamais il n’en eut et n’en aura de plus grande. Il se tourne vers la muraille et dit : « Dieu sauve Iseut et moi ! Puisqu’à moi vous ne voulez venir, par amour pour vous il me faut mourir. Je ne puis plus retenir ma vie. C’est pour vous que je meurs, Iseut, belle amie. Vous n’avez pas pitié de ma langueur, mais de ma mort vous aurez douleur. Ce m’est, amie, grand réconfort, de savoir que vous aurez pitié de ma mort. » « Amie Iseut ! » dit-il trois fois. A la quatrième, il rend l’esprit.

    […]

    Iseut est sortie de la nef ; elle entend les grandes plaintes dans la rue, les cloches des moutiers, des chapelles. Elle demande aux hommes les nouvelles : pourquoi sonner, pourquoi ces pleurs ? Alors un ancien lui dit : « Belle dame, que Dieu m’aide, nous avons ici grande douleur : nul n’en connut de plus grande. Tristan le preux, le franc, est mort : c’était le soutien de ceux du royaume. Il était généreux pour les pauvres et secourable aux affligés. D’une plaie qu’il avait au corps, en son lit il vient de mourir. Jamais si grand malheur n’advint à notre pauvre peuple ! »

       Dès qu’Iseut apprend la nouvelle, de douleur elle ne peut dire un mot. Cette mort l’accable d’une telle souffrance qu’elle va par la rue, vêtements en désordre, devançant les autres, vers le palais. Les Bretons ne virent jamais femme d’une telle beauté : ils se demandent, émerveillés, par la cité, d’où elle vient et qui elle est. Iseut arrive devant le corps ; elle se tourne vers l’Orient[5] et, pour lui, elle prie, en grande pitié : « Ami Tristan, quand vous êtes mort, en raison je ne puis, je ne dois plus vivre. Vous êtes mort par amour pour moi, et je meurs, ami, par tendresse pour vous, puisque je n’ai pu venir à temps pour vous guérir, vous et votre mal. Ami, ami ! de votre mort, jamais rien ne me consolera, ni joie, ni liesse, ni plaisir. Maudit soit cet orage qui m’a tant retenue en mer, ami, que je n’ai pu venir ici ! Si j’étais arrivée à temps, ami, je vous aurais rendu la vie ; je vous aurais parlé doucement de l’amour qui fut entre nous ; j’aurais pleuré notre aventure, notre joie, notre bonheur, la peine et la grande douleur qui ont été en notre amour : j’aurais rappelé tout cela, je vous aurais embrassé, enlacé. Si je n’ai pu vous guérir, ensemble puissions-nous mourir ! Puisque je n’ai pu venir à temps, que je n’ai pu savoir votre aventure et que je suis venue pour votre mort, le même breuvage me consolera. Pour moi vous avez perdu la vie, et j’agirai en vraie amie : pour vous je veux mourir également.

       Elle l’embrasse ; elle s’étend, lui baise la bouche et la face ; elle l’embrasse étroitement, corps contre corps, bouche contre bouche. Aussitôt elle rend l’âme et meurt ainsi, tout contre lui, pour la douleur de son ami. »         

       Le roi Marc, apprenant le secret de cet amour fatal, pardonne aux amants et les ensevelit dans deux tombes voisines. Une ronce jaillit du tombeau de Tristan et s’enfonce dans celui d’Iseut. Elle repousse plus vivace chaque fois qu’on la coupe : Tristan et Iseut sont unis dans la mort comme dans la vie.     

      


    [1] Marie de France, dans le Lai du Chèvrefeuille, exprime aussi en un distique, cette union totale de deux êtres : « Belle amie, si est de nous : / Ni vous sans moi, ni moi sans vous. »

    [2] Au sens fort : tourment, torture.

    [3] Jalouse, elle a surpris la conversation entre Tristan et son propre frère et elle sait que le malade attend une voile blanche.

    [4] Dans la légende de Thésée, le héros oublie de hisser la voile blanche qui doit annoncer à son vieux père Egée sa victoire sur le Minotaure ; croyant son fils tué, le vieillard se jette dans la mer qui, depuis, porte son nom.

    [5] Pour prier : attitude rituelle.

    * * * 

  • Aude et Roland

    La mort de la belle Aude

    La mort de la belle Aude dans La Chanson de Roland

       L’amour n’occupe guère de place dans les Chansons de Geste : avant de mourir, Roland n’a pas eu une pensée pour sa fiancée. Le court récit qui suit évoque (avec des moyens fort différents) pourtant une passion aussi fatale et totale que celle de Tristan et Iseut. Le pathétique reste sobre : si l’on meurt stoïquement pour l’honneur, on meurt aussi, sans une plainte, pour l’amour.

    « L’empereur est revenu d’Espagne. Il vient à Aix[1], le meilleur siège[2] de France. Il monte au palais, il est entré dans la salle. Vers lui est venue Aude[3], une belle demoiselle. Elle dit au roi : « Où est Roland le capitaine, qui me jura de me prendre pour femme ? » Charles en a douleur et peine. Ses yeux pleurent ; il tire sa barbe blanche : « Sœur, chère amie, c’est d’un home mort que tu t’enquiers. Je t’en donnerai un plus considérable en échange[4] : c’est Louis[5], je ne peux mieux te dire, c’est mon fils et c’est lui qui tiendra mes marches ». Aude répond : « Cette parole m’est étrange[6]. Ne plaise à Dieu, ni à ses saints, ni à ses anges, qu’après Roland je demeure vivante ! » Elle perd la couleur, tombe aux pieds de Charlemagne : elle est morte…     

       Aude la Belle est à sa fin allée. Le roi croit qu’elle s’est évanouie ; il a pitié d’elle, l’empereur. Il la prend par les mains, il la relève. Sur ses épaules, elle a la tête penchée. Quand Charles voit qu’elle est morte, il mande aussitôt quatre comtesses : elles la portent jusqu’au moutier[7] de nonnes : toute la nuit elles la veillent, jusqu’au jour. Au pied d’un autel, on l’enterre magnifiquement : le roi lui a rendu les grands honneurs. » 


    [1] Aix-la-Chapelle.

    [2] Siège du pouvoir, capitale.

    [3] Sœur d’Olivier et fiancée de Roland.

    [4] Cette offre n’a rien d’insultant pour la jeune fille ni pour la mémoire de Roland : dans la société féodale, le seigneur est avant tout le protecteur du fief et de sa dame.

    [5] Louis le Débonnaire. En réalité, il n’est pas encore né !

    [6] Incompréhensible.

    [7] Monastère.

    * * * 

  • La Cléopâtre de Jodelle

       Jodelle (1532-1573) avait 20 ans lorsqu’il fit jouer devant la cour sa Cléopâtre captive, notre première tragédie. Cet événement fut célébré avec enthousiasme par Ronsard et les autres poètes de la Pléiade. Cléopâtre décide de se tuer plutôt que d’orner le triomphe d’Octave. Les chants du chœur, les plaintes de Cléopâtre en font une pièce essentiellement lyrique. Il en sera de même de toutes les tragédies du XVIe siècle. Cependant, cette œuvre annonce le théâtre classique : composition en 5 actes (les entractes étaient occupés par des chœurs comme dans Athalie) et apparition des 3 unités :

    « Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli

    Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. »

    (Boileau, Art poétique)

       La rupture est totale avec la tradition médiévale.

    * * * 

  • Les amours de Ronsard

    Rose pierre de ronsard

    1/ Les Amours de Cassandre datent de l’année 1552 et comportent 183 sonnets.  

       En avril 1545, Ronsard rencontre dans une fête à la cour de Blois Cassandre Salviati, fille d’un banquier italien. Il a 20 ans et elle 13. Le surlendemain la cour quittait Blois et le jeune Ronsard « n’eut moyen que de la voir, de l’aimer et de la laisser au même instant ».  

       L’année suivante, elle épousa le seigneur de Pray. Mais Ronsard emportait le souvenir d’un beau nom antique et d’une vision radieuse qui devait encore s’embellir dans ses rêves d’étudiant à Coqueret. Du Bellay publiait alors les sonnets de l’Olive (1549). A son tour Ronsard composa les Amours de Cassandre, recueil de sonnets où triomphent la subtilité et la préciosité du pétrarquisme : jeux d’esprit, comparaisons mythologiques, lèvres de rose, mains d’ivoire, cheveux divins (tantôt bruns, tantôt blonds), soupirs, langueurs et martyres, soleils, chaleurs et glaces. Mais il s’agit généralement d’un amour fantasmé, littéraire.      

       Ne concevant pas la poésie sans la musique, Ronsard destinait ses poèmes à être chantés. Pour qu’une même mélodie pût convenir à plusieurs sonnets, il a contribué à fixer les lois du sonnet régulier. Il a imposé l’alternance des rimes masculines et féminines, considérée comme plus harmonieuse et n’admettait pour les tercets que les deux dispositions déjà admises par Marot (CCD, EED ou CCD, EDE).  

       Voici le sonnet « Prends cette rose », cité dans sa forme originale, permettant de constater que l’orthographe du temps était plus près de l’étymologie que la nôtre.  

    Prends cette rose…

    Pren ceste rose aimable comme toy

    Qui sers de rose aux roses les plus belles,

    Qui sers de fleur aux fleurs le plus nouvelles,

    Dont la senteur me ravist[1] tout de moy.

    *

    Pren ceste rose et ensemble reçoy

    Dedans ton sein mon cœur qui n’a point d’ailes :

    Il est constant, et cent playes cruelles

    N’ont empecshé qu’il ne gardait sa foy.

    *

    La rose et moy différons d’une chose :

    Un Soleil voit naistre et mourir la rose,

    Mille Soleils ont vu naistre m’amour[2],

    *

    Dont l’action jamais ne se repose.

    Que pleust à Dieu que telle amour enclose

    Comme une fleur, ne m’eust duré qu’un jour.

    (XCVI)

    _ _ _

        L’ode à Cassandre, « Mignonne allons voir si la rose » est universellement connue. Il s’agit d’un éternel lieu commun à l’épicurisme discret, à la mélancolie contenue, au style naturel.

    Mignonne, allons voir si la rose

    Mignonne, allons voir si la rose

    Qui ce matin avait déclose[3]

    Sa robe de pourpre au soleil,

    A point perdu cette vesprée[4]

    Les plis de sa robe pourprée,

    Et son teint au vôtre pareil.

    *

    Las ! voyez comme en peu d’espace,

    Mignonne, elle a dessus la place,

    Las, las ses beautés laissé choir !

    O vraiment marâtre Nature,

    Puisqu’une telle fleur ne dure

    Que du matin jusques au soir ! 

    *

    Donc, si vous me croyez, mignonne,

    Tandis que votre âge fleuronne

    En sa plus verte nouveauté,

    Cueillez[5], cueillez votre jeunesse :

    Comme à cette fleur, la vieillesse

    Fera ternir votre beauté.

    (Odes, I, 17)

    _ _ _

    2/ Les Amours de Marie (1555-1556)

       Diverses influences allaient, dès 1553 favoriser l’évolution de Ronsard vers un lyrisme plus familier. En 1553, la deuxième édition des Amours de Cassandre s’accompagnait d’un commentaire de l’érudit Muret qui expliquait en note les archaïsmes, les allusions mythologiques, les métaphores et les périphrases obscures. Voulant être plus directement accessible au public, Ronsard se corrigea dans le sens de la simplicité et de la clarté ; il fut encouragé dans cette voie par l’imitation d’Anacréon et par l’immense succès de l’odelette « Mignonne, allons voir si la rose » (1555).

    En avril 1555, Ronsard s’éprend d‘une modeste paysanne de Bourgueil, « fleur angevine de quinze ans » : Marie Dupin. Abandonnant l’altière Cassandre et les complications pétrarquistes, il lui dédie des poèmes simples et clairs, sonnets et chansons, en langue familière :

    « Marie, qui voudrait votre nom retourner,

    Il trouverait aimer : aimez-moi donc, Marie. »  

       A ce style plus naturel répondaient des sentiments plus sincères : Ronsard a véritablement aimé Marie ; il jalousait ses rivaux et souffrit de se voir préférer le gentilhomme qu’elle épousa. Il lui a consacré la moitié de la Continuation des Amours (1555) et toute la Nouvelle Continuation des Amours (1556).     

       Dans cette pette pastourelle, Ronsard donne le meilleur de sa poésie amoureuse : ni emphase, ni obscurité, de la délicatesse, de l’élégance et une charmante naïveté. Le « servage de Bourgueil » dura jusqu’en 1558, puis le poète volage se tourna vers d’autres amours : dans ses Œuvres complètes de 1560, le Second livre des Amours, consacré en principe à Marie, contient déjà des sonnets dédiés à la mystérieuse Sinope ; d’autres inspiratrices suivirent. Mais, apprenant la mort de Marie, Ronsard s’émeut et les sonnets Sur la Mort de Marie (1578) assurent à Marie l’immortalité littéraire. En voici un exemple :

    Comme on voit sur la branche

    « Comme on voit sur la branche, au mois de mai, la rose,

    En sa belle jeunesse, en sa première fleur,

    Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,

    Quand l’aube, de ses pleurs, au point du jour l’arrose ;

    *

    La Grâce dans sa feuille, et l’Amour se repose[6],

    Embaumant les jardins et les arbres d’odeur ;

    Mais, battue ou de pluie ou d’excessive ardeur,

    Languissante, elle meurt, feuille à feuille déclose ;   

    *

    Ainsi, en ta première et jeune nouveauté,

    Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,

    La Parque t’a tuée, et cendre tu reposes,

    *

    Pour obsèques[7] reçois mes larmes et mes pleurs,

    Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,

    Afin que, vif et mort, ton corps ne soit que rose. »

    3/ Pièces retranchées des Amours    

    Rossignol, mon mignon

    « Rossignol mon mignon, qui par cette saulaie

    Vas seul de branche en branche à ton gré voletant,

    Et chantes à l’envi de moi qui vais chantant

    Celle qu’il faut toujours que dans la bouche j’aie,

    *

    Nous soupirons tous deux ; ta douce voie s’essaie

    De sonner l’amitié d’une qui t’aime tant,

    Et moi, triste, je vais la beauté regrettant

    Qui m’a fait dans le cœur une si aigre plaie.

    *

    Toutefois, Rossignol, nous différons d’un point,

    C’est que tu es aimé, et je ne le suis point,

    Bien que tous deux ayons les musiques pareilles :

    *

    Car tu fléchis t’amie au doux bruit de tes sons,

    Mais la mienne qui prend à dépit mes chansons,

    Pour ne les écouter se bouche les oreilles. »

    _ _ _

    Je vous envoie un bouquet

    Je vous envoie un bouquet que ma main

    Vient de trier de ces fleurs épanis ;

    Qui[8] ne les eût à ce vêpre cueillies,

    Chutes à terre elles fussent demain.

    *

    Cela vous soit un exemple certain

    Que vos beautés, bien qu’elles soient fleuries,

    En peu de temps cherront toutes flétries,

    Et, comme fleurs, périront tout soudain.

    *

    Le temps s’en va, le temps s’en va, ma dame ;

    Las ! le temps, non, mais nous nous en allons,

    Et tôt serons étendus sous la lame[9] ;

    *

    ET des amours desquelles nous parlons,

    Quand serons morts, n’en sera plus nouvelle.

    Pour[10] c’aimez-moi cependant qu’êtes belle.  

    _ _ _

       Le sonnet suivant est dédié à une mystérieuse inconnue (1560). IL exprime l’éblouissement de leur première rencontre et le souvenir ineffaçable qui transfigure la réalité présente. Quelques notations de galanterie précieuse, mais aussi simplicité et gravité d’une émotion sincère. 

    L’an se rajeunissait

    L’an se rajeunissait en sa verte jouvence

    Quand je m’épris de vous ma Sinope[11] cruelle :

    Seize ans était la fleur de votre âge nouvelle,

    Et votre teint sentait encore son enfance.

    *

    Vous aviez d’une infante encor la contenance,

    La parole et les pas ; votre bouche était belle,

    Votre front[12] et vos mains dignes d’une immortelle,

    Et votre œil, qui me fait trépasser quand j’y pense.

    *

    Amour, qui ce jour-là si grandes beautés vit,

    Dans un marbre, en mon cœur, d’un trait les écrivit ;

    Et si pour le jour d’hui vos beautés si parfaites

    *

    Ne sont comme autrefois, je n’en suis moins ravi,

    Car je n’ai pas égard à cela que vous êtes,

    Maus au doux souvenir des beautés que je vi.

    _ _ _

    4/ Les Sonnets pour Hélène

       A la maturité, Ronsard fit preuve de constance amoureuse : il célébra pendant plusieurs années l’inspiratrice des Sonnet pour Hélène (130 sonnets, 1578). Fille d’honneur de Catherine de Médicis, spirituelle, vertueuse et belle, Hélène de Surgères avait perdu son fiancé dans la guerre civile (1570) et restait inconsolable. La reine invita Ronsard à l’immortaliser. Ce qu’il fit, d’abord « par ordre » et retrouva (c’était de nouveau la mode) l’inspiration pétrarquiste des Amours de Cassandre, quoiqu’avec moins d’artifice et de fougue. Peu à peu, en dépit de leur différence d’âge et de la réserve d’Hélène, Ronsard se mit à l’aimer sincèrement. Ces sonnets sont comme un aboutissement.   

    Te regardant assise

    « Te regardant assise auprès de ta cousine

    Belle comme une Aurore et toi comme un Soleil,

    Je pensai voir deux fleurs d’un même teint pareil,

    Croissantes en beauté l’une à l’autre voisine.

    *

    La chaste, sainte, belle et unique Angevine[13],

    Vite comme un éclair sur moi jeta son œil :

    Toi, comme paresseuse et pleine de sommeil,

    D’un seul petit regard tu ne m’estimas digne.

    *

    Tu t’entretenais, seule, au visage abaissé,

    Pensive toute à toi, n’aimant rien que toi-même,

    Dédaignant un chacun d’un sourcil ramassé,

    *

    Comme une qui ne veut qu’on la cherche ou qu’on l’aime.

    J’eus peur de ton silence, et m’en allai tout blême,

    Craignant que mon salut n’eût ton œil offensé.

    _ _ _  

       Dans le poème suivant, le nom d’Hélène (comme celui de Cassandre) invite Ronsard à réveiller la légende homérique. Il s’inspire ici directement d’un passage de l’Iliade mais on peut noter à quel point son érudition s’est assagie et avec quelle maîtrise il domine ses sources. Il suffit à Ronsard d’évoquer ce chuchotement de vieillards pour traduire indirectement une passion qui se veut plus discrète.

    Il ne faut s’ébahir, disaient ces bons vieillards

    « Il ne faut s’ébahir, disaient ces bons vieillards[14]

    Dessus le mur troyen, voyant passer Hélène,

    Si pour telle beauté nous souffrons tant de peine :

    Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards.

    *

    Toutefois il vaut mieux, pour n’irriter point Mars,

    La rendre à son époux, afin qu’il la remmène,

    Que voir de tant de sang notre campagne pleine,

    Notre havre gagné, l’assaut à nos remparts. »

    *

    Pères, il ne fallait, à qui la force tremble,

    Par un mauvais conseil les jeunes retarder ;

    Mais, et jeunes et vieux, vous deviez tous ensemble

    *

    Et le corps et les biens pour elle hasarder.

    Ménélas fut bien sage et Pâris, ce me semble,

    L’un de la demander, l’autre de la garder.

    (II, LXVII)

    _ _ _

       Ronsard reprend ici le thème épicurien du Carpe Diem d’Horace. Discrétion et délicatesse pour évoquer l’heure des souvenirs mélancoliques et de inutiles regrets, moment pénible dans la vie d’une femme qui fut jolie. Ronsard revient même avec quelque cruauté sur cette « vieille accroupie ».

    Quand vous serez bien vieille

    Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle[15],

    Assise auprès du feu, dévidant[16] et filant,

    Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :

    « Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle ! »

    *

    Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,

    Déjà sous le labeur à demi sommeillant,

    Qui au bruit de Ronsard ne s’aille réveillant,

    Bénissant votre nom de louange immortelle.

    *

    Je serai sous la terre, et, fantôme sans os,

    Par les ombres myrteux[17] je prendrai mon repos :

    Vous serez au foyer une vielle accroupie,

    *

    Regrettant mon amour et voter fier dédain.

    Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :

    Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

    (II, XLIII)


    [1] Me transporte hors de moi.

    [2] Mon amour. Le mot est féminin.

    [3] Ouvert. Accord selon l’ancienne règle.

    [4] Soirée (cf. vêpres)

    [5] Cf. Horace : Carpe Diem (cueille le jour).

    [6] Accord avec le sujet le plus proche.

    [7] Offrandes antiques « pour accompagner la mort ».

    [8] Si on ne les avait.

    [9] La pierre du tombeau.

    [10] C’est pourquoi.

    [11] Mot grec qui signifie « Qui éblouit les yeux »

    [12] Votre visage.

    [13] Peut-être Jeanne de Brissac, le dernier amour de Ronsard.

    [14] Les Troyens.

    [15] Harmonie entre l’âge, le moment et l’occupation.

    [16] Mettre le fil en écheveau à l’aide du dévidoir.

    [17] A l’ombre (mot masculin) des myrtes, consacrés à Vénus et hantés, selon Virgile par les amoureux.

    * * *

  • Le pétrarquisme de du Bellay

    L’Olive de du Bellay

       Il s’agit d’un recueil de 50 sonnets (1549), dont le nombre fut porté à 115 dans la seconde édition (1550).

       Ce titre était-il l’anagramme de Mlle Viole ? Désignait-il l’une des trois parentes de du Bellay qui ont porté le prénom d’Olive ? Rien n’est élucidé ». Il s’agit vraisemblablement d’une passion toute littéraire et platonique où la sincérité des sentiments tient peu de place : du Belley glorifie une maîtresse idéale en s’inspirant de Pétrarque et de ses disciples. Rien d’original, donc.

       Faut-il chanter les beautés de sa dame ? C’est une suite de comparaisons avec les métaux précieux, les astres et les divinités. Elle a pris « son teint des beaux lis blanchissants, / Son chef de l’or, ses deux lèvres des roses, / Et du soleil ses yeux resplendissants. »

       Faut-il traduire l’ardente passion du poète ? Il est blessé par une flèche meurtrière ; il est prisonnier ; il n’y a pas dans toute la mythologie de victime plus torturées que cet amant fidèle ! Souffrances physiques, tourments moraux, torrents de larmes, appels à la mort ne l’empêchent ni de se chérir celle qui le torture ni d’être heureux de sa servitude. Sans ces 115 sonnets, c’est un défilé fastidieux de figures de rhétorique : allégories, périphrases, hyperboles, antithèses, jeux de mots et métaphores, le tout plus ou moins incohérent.

       La meilleure critique de cette poésie conventionnelle a été faite par du Bellay lui-même dans son poème satirique « Contre les Pétrarquistes » (voir plus bas) .     

       Cette œuvre artificielle repose sur une convention nouvelle de l’amour et de la beauté, écho lointain de Platon, qui avait déjà inspiré les poètes de l’Ecole lyonnaise (Maurice Scève). Du Bellay a formulé cette idée que l’amour pour la beauté terrestre traduit l’aspiration de l’âme prisonnière ici-bas vers la beauté divine et idéale. A l’aide d’un amour purement physique se substitue celle d’un amour chaste et pur, d’un élan vers la beauté et la perfection. En ce sens, cette œuvre occupe une place importante dans l’histoire de notre poésie.

    Ces cheveux d’or

       Noter l’artifice des trois métaphores (lien, flamme, et glaive) développées parallèlement au mépris de toute cohérence. Remarquer aussi les quatrains entièrement en rimes féminines.

    Ces cheveux d’or sont le liens, Madame,

    Dont fut premier[1] ma liberté surprise,

    Amour la flamme autour du cœur éprise[2],

    Ces yeux le trait qui me transperce l’âme.

    *

    Forts sont le nœuds, âpre et vive la flamme,

    Le coup de main[3] à tirer bien apprise,

    Et toutefois j’aime, j’adore et prise

    Ce qui m’étreint, qui me brûle et entame.

    *

    Pour briser donc, pour éteindre et guérir

    Ce dur lien, cette ardeur[4], cette plaie,

    Je ne quiers[5] fer, liqueur, ni médecine[6] :

    *

    L’heur[7] et plaisir que ce m’est de périr

    De telle main ne permet que j’essaie

    Glaive tranchant, ni froideur, ni racine.

    _ _ _

    Déjà la nuit en son parc…

       Ce sonnet traite du thème de la Belle Matineuse, un de plus connus de la poésie précieuse, repris avec diverses variantes au XVIIe par Desportes, Maleville, Voiture, etc. Le soleil se lève mais son éclat se trouve éclipsé par la beauté radieuse de la femme aimée.

    Déjà la nuit en son parc amassait

    Un grand troupeau d’étoiles vagabondes,

    Et pour entrer aux cavernes profondes,

    Fuyant le jour, ses noirs chevauls chassait.

    *

    Déjà le ciel aux Indes[8] rougissait,

    Et l’aulbe encor’ de ses tresses tant blondes,

    Faisant gresler mille perlettes[9] rondes,

    De ses thésors les prez enrichissait :

    *

    Quand d’occident, comme une étoile vive,

    Je vy sortir dessus ta verde rive,

    O fleuve mien[10] ! une nymphe en rient.

    *

    Alors voyant cette nouvelle Aurore,

    Le jour honteux d’un double teint colore

    Et l’Angevin et L’Indique orient.   

    _ _ _

    Contre les Pétrarquistes

       Après le succès de l’Olive, tout un flot de poésie pétrarquiste déferle sur la France, avec les Amours de Cassandre (Ronsard), les Erreurs amoureuses (Pontus de Tyard), la Méline (Baïf), la Castianire (Magny), la Diane (Jodelle) etc. C’est à qui chantera avec le plus d’ingéniosité et de subtilité les perfections de maîtresses réelles ou imaginaires. Du Bellay, vite revenu du pétrarquisme, publia en 1553 la satire suivante (nous en donnons quelques strophes). Avec malice, il ridiculise l’excessive préciosité des sentiments et de l’expression dans son Olive et dans les Amours de Ronsard. Il reviendra au pétrarquisme à la fin de sa vie dans une trentaine de sonnets qui ne se distinguent guère de ceux de l’Olive.

    J’ai oublié l’art de pétrarquiser,

    Je veux d’amour franchement deviser,

    Sans vous flatter et sans me déguiser :

    Ceux qui font tant de plaintes

    N’ont pas le quart d’une vraie amitié,

    Et n’ont pas tant de peine la moitié,

    Comme leurs yeux, pour vous faire pitié,

    Jettent des larmes feintes.

    *

    Ce n’est que feu[11] de leurs froides chaleurs,

    Ce n’est qu’horreur de leurs feintes douleurs

    Ce n’est encor de leurs soupirs et pleurs

    Que vent, pluie et orages,

    Et bref, ce n’est, à ouïr leurs chansons,

    De leurs amours que flammes et glaçons,

    Flèches, liens, et mille autres façons

    De semblables outrages.

    *

    De vos beautés, ce n’est que tout fin or,

    Perles, cristal, marbre et ivoire encor,

    Et tout l’honneur de l’Indique trésor,

    Fleurs, lis, œillets, et roses :

    De vos douceurs, ce n’est que sucre te mile,

    De vos rigueurs, n’est qu’aloès et fiel,

    De vos esprits, c’est tout ce que le ciel

    Tient de grâces encloses…

    *

    Je ris souvent, voyant pleurer ces fous

    Qui mille fois voudraient mourir pour vous,

    Si vous croyez de leur parler si doux

    Le parjure artifice ;

    Mais, quant à moi, san feindre ni pleurer,

    Touchant ce point je vous puis assurer

    Que je veux sain et dispos demeurer,

    Pour vous faire service.

    *

    De vos beautés je dirai seulement

    Que, si mon œil me juge follement,

    Votre beauté est jointe également

    A votre bonne grâce ;

    De mon amour, que mon affection

    Est arrivée à la perfection

    De ce qu’on peut avoir de passion

    Pour une belle face.

    *

    Si toutefois Pétrarque vous plaît mieux,

    Je reprendrai mon chant mélodieux,

    Et volerai jusqu’au séjour des dieux

    D’une aile mieux guidée

    Là, dans le sien de leurs divinités,

    Je choisirai cent mille nouveautés

    Dont je peindrai vos plus grandes beautés

    Sur la plus belle Idée.

     


    [1] D’abord.

    [2] Allumée.

    [3] Voir v. 4 et 14 : l’image est-elle cohérente ?

    [4] Flamme (cf. ardent).

    [5] Cherche (latin : quareo).

    [6] Remède.

    [7] Bonheur.

    [8] A l’Orient.

    [9] De rosée.

    [10] Apostrophe à la Loire.

    * * * 

  • Panurge et le mariage  

       A partir du chapitre VII, se pose me problème central du Tiers Livre : Panurge annonce son intention de se marier. Sera-t-il heureux ? Sa femme lui sera-t-elle fidèle ? Il découvre alternativement les avantages et les inconvénients du mariage et Pantagruel lui répond en écho, tantôt : « Mariez-vous donc », et tantôt : « Point donc ne vous mariez ».  Ils interrogent les uns et les autres. Consultations burlesques qui aboutissent à chaque fois au même résultat : selon Pantagruel et frère Jean, les réponses obscures des uns et des autres prédisent à Panurge qu’il sera malheureux en ménage ; ce dernier, au contraire, interprète favorablement toutes les prédictions et se berce d’illusions.

       Pantagruel et Panurge décident enfin d’aller consulter l’oracle de la « Dive Bouteille ». Le bon sens de Pantagruel lui fait condamner les mariages sans le consentement des parents et Panurge s’en remet entièrement à la décision de son père pour le choix de son épouse.

    * * * 

  • L'abbaye de Thélème

      L'abbaye de Thélème

       Dans Gargantua, Rabelais évoque un endroit idéal qui a pour devise « Fais ce que tu voudras ».

       L’abbaye de Thélème « accueille les femmes « depuis 10 jusqu’à 15 ans ; les hommes depuis 12 jusqu’à 18 […]. Fut ordonné que là ne seraient reçues sinon les belles, bien formées et bien naturées, et les beaux bien formés et bien naturés… Fut constitué que là honnêtement on pût être marié, que chacun fût riche et vécût en liberté… A l’issue des salles du logis des dames étaient les parfumeurs et les testonneurs (coiffeurs), par les mains desquels passaient les hommes quand ils visitaient les dames. Iceux fournissaient chaque matin la chambre des dames d’eau de rose, d’eau de naphte et d’eau d’ange… Jamais ne furent vues dames tant propres[1], tant mignonnes, moins fâcheuses, plus doctes à la main, à l’aiguille, à tout acte mulièbre[2] honnête et libère, que là étaient. Par cette raison quand le temps venu était que aucun d’icelle abbaye, ou à la requête de ses parents, ou pour autre cause, voulût issir hors, avec soi il emmenait une des dames, celle laquelle l’aurait pris pour son dévot, et étaient ensemble mariés ; et si bien avaient vécu à Thélème en dévotion et amitié, encore mieux la continuaient-ils en mariage ; d’autant s’entr’aimaient ils à la fin de leurs jours comme le premier de leurs noces… »       


    [1] Elégantes.

    [2] De femme.

    * * * 

  • Délie et Scève

       Une haute conception de l’amour inspire l’œuvre principale de Maurice Scève, Délie, objet de plus haute vertu (1544), longue suite de dizaines en décasyllabes.

       Qui est Délie ? Sans doute la poétesse lyonnaise (Autres écrivaines de la Renaissance (XVe siècle) Pernette de Guillet, peut-être aussi la femme idéale. Dans sa jeunesse, Scève avait cru découvrir en Avignon le tombeau de Laure de Noves, chantée par Pétrarque au XIVe siècle.

       Il imite Pétrarque et ses disciples italiens, tout en restant fidèle à la rhétorique et à la scolastique médiévales. Rien d’original donc, mais de la grandeur, de la fraîcheur et du mystère.

       Après les symbolistes du XIXe siècle, après Mallarmé et Valéry, cette poésie a connu un renouveau de jeunesse. Un art un peu hautain, une syntaxe hardie, une obscurité volontaire, les résonnances de la pensée ont permis de voir en Scève un ancêtre de la poésie pure et de l’hermétisme. Sa langue annonce en tout cas la rénovation de la Pléiade : la poésie n’est plus un jeu mais un culte, et il apparaît comme un précurseur de Du Bellay et de Ronsard qui pétrarquisent à qui mieux mieux.

    Délie

    Une scène pittoresque illustre avec humour le thème de l’amour captif (I) dont une série de comparaisons souligne le triste sort (II). Mais que de consolation aussi ! Le visage de la bien-aimée est radieux comme le soleil printanier ; l’amour la rend toujours présente à la pensée (III) et, lorsqu’elle est vraiment là (IV), le cœur de l’amant s’épanouit (Dizains 221, 396, 141 et 309).

    « Sur le printemps, que les aloses montent,

    Ma Dame et moi sautons dans le bateau

    Où les pêcheurs entre eux leur prise comptent,

    Et une en prend, qui, sentant l’air nouveau,

    Tant se débat qu’enfin se sauve en l’eau ;

    Dont ma Maîtresse et pleure et se tourmente.

    « Cesse, lui dis-je, il faut que je lamente

    L’heur du poisson, que n’as su attraper,

    Car il est hors de prison véhémente,

    [1] de tes mains ne peut onc échapper. »

    *

    Le laboureur de sueur tout rempli

    A son repos sur le soir se retire :

    Le pèlerin, son voyage accompli,

    Retourne en paix et vers sa maison tire.

    Et toi, ô Rhône, en fureur, en grande ire,

    Tu viens courant des Alpes roidement

    Vers celle-là qui t’attend froidement[2],

    Pour en son sein tant doux te revoir.

    Et moi, suant à ma fin grandement,

    Ne puis ni paix ni repos d’elle avoir.

    *

    Comme des rais du soleil gracieux

    Se paissent fleurs durant la primevère[3],

    Je me recrée aux rayons de ses yeux,

    Et loin et près autour d’eux persévère ;

    Si que le cœur, qui en moi la révère,

    La me fait voir en celle[4] même essence

    Que ferait l’œil par sa belle présence,

    Que tant j’honore et que tant je poursuis :

    Par quoi de rien ne me nuit son absence,

    Vu qu’en tous lieux, malgré moi, je la suis.

    *

    Apercevant cet ange en forme humaine,

    Qui aux plus forts ravit le dur courage

    Pour le porter au gracieux domaine

    Du paradis terrestre en son visage,

    Ses beaux yeux clairs par leur privé usage

    Me dorent tout de leurs rais épandus.

    Et quand les miens j’ai vers les siens tendus,

    Je me recrée au mal où je m’ennuie,

    Comme bourgeons au soleil étendus,

    Qui se refont aux gouttes de la pluie.  

      


    [1] Tandis que… je ne peux jamais.

    [2] La Saône. Scève était lyonnais.

    [3] Le printemps (italianisme).

    [4] Cette.

  • Les amours de Marot

    Anne d'Alençon

    1/Clément Marot écrivit des Ballades (genre hérité du Moyen Age).  

       La première qui suit est dédiée à Mme d’Alençon[1] (1518) « pour être couché en son état », c’est-à-dire pour être inscrit sur la liste de son budget.

    A Madame d’Alençon

    I

    « Princesse au cœur noble et rassis[2],

    La fortune que j’ai suivie,

    Par force m’a souvent assis

    Au froid giron de triste vie ;

    De m’y seoir encor me convie,

    Mais je réponds, comme fâché :

    D’être assis je n’ai plus envie,

    Il n’est que d’être bien couché…

    Envoi

    Princesse de vertu[3] remplie

    Dire puis[4], comme j’ai touché[5],

    Si promesse m’est accomplie :

    Il n’est que d’être bien couché. »

    _ _ _

       La suivante fut publiée en 1538, comme un écho attardé du lyrisme médiéval : poésie artificielle de la nature, allégorie, banalité des thèmes moraux (fragilité du corps, éternité de la vertu). L’originalité de Marot consiste ici à égarer le lecteur (strophes 1 et 2), à user habilement du refrain et surtout de l’Envoi.

    II

    Chant de Mai et de Vertu

    « Volontiers en ce mois ici

    La terre mue et renouvelle ;

    Maints amoureux en font ainsi,

    Sujets à faire amour nouvelle

    Par légèreté de cervelle,

    Ou pour être ailleurs plus contents ;

    Ma façon d’aimer n’est pas telle,

    Mes amours durent en tout temps.

    *

    N’y a si belle dame aussi

    De qui la beauté ne chancelle ;

    Par temps, maladie ou souci,

    Laideur les tire en sa nacelle ;

    Mais rien ne peut enlaidir celle

    Que servir sans fin je prétends ;

    Et pour ce[6] qu’elle est toujours belle,

    Mes amours durent en tout temps.  

    *

    Celle dont je dis tout ceci,

    C’est Vertu, la nymphe éternelle,

    Qui au mont d’honneur éclairci[7]

    Tous les vrais amoureux appelle :

    « Venez, amants, venez, dit-elle,

    Venez à moi, je vous attends ;

    Venez, ce[8] dit la jouvencelle,

    Mes amours durent en tout temps. 

    *

    Envoi

    Prince, fais[9] amie immortelle,

    Et à la bien aimer entends ;

    Lors pourras dire sans cautelle[10] :

    « Mes amours durent en tout temps. »

    *

    2/ Il écrivit également des rondeaux. Celui-ci est demeuré célèbre : il traduit une illusion permanente de l’âme humaine, il y règne une parfaite harmonie entre le thème, la simplicité de l’expression et la naïveté un peu vieillotte du genre lui-même.

    Au bon vieux temps

    « Au bon vieux temps un train d’amour régnait

    Qui sans grand art et dons se démenait,

    Si[11] qu’un baiser, donné d’amour profonde,

    C’était donné[12] toute la terre ronde :

    Car seulement au cœur on se prenait.

    Et si, par cas, à jouir[13] on venait,

    Savez-vous bien comme on s’entretenait ?

    Vint ans trente ans : cela durait un monde,

    Au bon vieux temps.

    Or[14] est perdu ce qu’amour ordonnait :

    Rien que pleurs feints, rien que changes on n’oué[15].

    Qui voudra donc qu’à aimer je me fonde ?

    Il faut premier[16] que l’amour on refonde,

    Et qu’on la[17] mène ainsi qu’on la menait

    Au bon vieux temps. »

    *

    3/ Encore un rondeau (« Dedans Paris ») et deux épigrammes à la gloire de sa « grande amye », Anne d’Alençon.

    Dedans Paris

    « Dedans Paris, ville jolie,

    Un jour passant[18] mélancolie,

    Je pris alliance nouvelle

    A la plus gaie[19] demoiselle

    Qui soit d’ici en Italie.

    *

    D’honnêteté elle est saisie,

    Et crois, selon ma fantaisie[20],

    Qu’il n’est guère de plus belle

    Dedans Paris.  

    *

    Je ne vous la nommerai mie,

    Sinon qu’elle est ma grand[21] amie,

    Car l’alliance se fit telle[22],

    Par un doux baiser que j’eus d’elle,

    Sans penser aucune infamie,

    Dedans Paris. »

    *

    Le dizain de neige

    Anne, par jeu, me jeta de la neige,

    Que je cuidais[23] froide certainement ;

    Mais c’était feu ; l’expérience en ai-je,

    Car embrasé je fus soudainement.

    Puisque le feu loge secrètement

    Dedans la neige, où trouverais-je place

    Pour n’ardre[24] point ? Anne, ta seule grâce[25]

    Eteindre pour le feu que je sens bien,

    Non point par eau, par neige, ni par glace,

    Mais par sentir[26] un feu pareil au mien. »

    *

    Du partement d’Anne

    « Où allez-vous, Anne ? que je le sache,

    Et m’enseignez avant que de partir

    Comme ferai[27], afin que mon œil cache

    Le dur regret du cœur triste et martyr,

    Je sais comment ; point ne faut m’avertir :

    Vous le prendrez, ce cœur je le vous livre ;

    L’emporterez pour le rendre délivre[28]

    Du deuil qu’aurait loin de vous en ce lieu ;

    Et pour autant qu’on ne peut sans cœur vivre

    Me laisserez le vôtre, et puis adieu.

    _ _ _

       Marot dit des riens avec grâce : il le doit à la Cour, sa « maîtresse d’école », et à l’influence de la préciosité italienne.

      


    [1] Anne d’Alençon est le grand amour de Marot.

    [2] Sage.

    [3] Valeur.

    [4] Je puis dire.

    [5] J’en touché (dit) un mot.

    [6] Parce que.

    [7] Célèbre.

    [8] Se ?

    [9] Prends une amie.

    [10] Orthographe moderne : cautèle.

    [11] Si bien que.

    [12] Comme si on avait donné.

    [13] A s’aimer mutuellement.

    [14] Maintenant.

    [15] On n’entend parler que d‘infidélités.

    [16] D’abord.

    [17] Amour est féminin.

    [18] Traversant mélancolie (sans m’y arrêter). Image élégante.  

    [19] Deux syllabes : A = avec.

    [20] Imagination.

    [21] Féminin semblable au masculin comme au Moyen Age.

    [22] A cette condition (de ne pas la nommer).

    [23] Trouvais.

    [24] Brûler (ardere).

    [25] Seule ta grâce.

    [26] En sentant.

    [27] Comment je ferai.

    [28] Pour le délivrer.

    * * *