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Eve et Le Jeu d’Adam

  Adam et Eve

   C’est le plus ancien texte dramatique qui nous soit parvenu. Ce Jeu (le mot signifie drame et, plus tard, il s’appliquera aussi aux premières comédies => jouer une pièce, le jeu des acteurs) date de la fin du XIIe siècle. Nous ne savons rien de son auteur, sinon que c’était un Normand de France ou du Sud de l’Angleterre. L’œuvre contient trois parties : la chute d’Adam et Eve, le meurtre d’Abel par Caïn et l’annonce, par les prophètes, de la venue du Messie.  Le lien est constitué par le drame de la chute qu’adoucit l’espoir de la Rédemption. Le Jeu d’Adam ouvre la série des mystères.

   Dialogue vivant, rythme aisé et varié. La pièce est écrite en vers (comme toutes les pièces du Moyen Age) : octosyllabes à rimes plates la plupart du temps et, dans les passages graves ou lyriques, quatrains de décasyllabes monorimes. On peut noter, face aux flatteries habiles du diable, la faiblesse et la douceur d’Eve.  

La tentation

Le Diable

Eve, je suis venu vers toi.

Eve

Dis-moi, Satan, et ce pourquoi ?

Le Diable

Je cherche ton bien, ton honneur.

Eve

Ainsi soit-il !

Le Diable

Sois donc sans peur.

Voici longtemps que j’ai appris

Tous les secrets du Paradis :

Or une part je t’en dirai.

Eve

Commence donc, j’écouterai.

Le Diable

M’entendras-tu ?

Eve

Mais oui, fort bien ;

Je ne te fâcherai en rien.

Le Diable

Te tairas-tu ?

Eve

Oui, par ma foi.

Le Diable

Rien n’en dira ?

Eve

Nenni, pour moi.

Le Diable

Je te ferai donc confiance,

Et ne veux pas d’autre assurance.

Eve

Bien tu peux croire à ma parole

Le Diable

Tu as été à bonne école

J’ai vu Adam, mais il est fou.

Eve

Un peu dur.

Le Diable

Il sera mou[1].

Il est plus dur que n’est le fer.

Eve

Il est très franc.[2]

Le Diable

Plutôt très serf.

Nul soin ne veut prendre de soi :

Qu’il ait au moins souci de toi.

Tu es faiblette et tendre chose,

Tu es plus fraîche que la rose ;

Tu es plus blanche que cristal,

Que neige sur glace en un val ;

Mal vous unit le Créateur :

Tu es tendre, dur est son cœur ;

Mais néanmoins tu es plus sage ;

En grand sens a mis ton courage[3] ;

Il fait bon traiter avec toi.

Te parler veux.

Eve

En moi aie foi.

Le Diable

Tiens-le secret.

Eve

Qui le saurait ?

Le Diable

Pas même Adam !

Eve

Oh ! non, de vrai.

Le Diable

Je vais te dire, écoute bien ;

Nul n’assiste à notre entretien,

Adam, là-bas, point n’entendra.

Eve

Parle bien haut, rien ne saura.

Le Diable

Je vous préviens d’un grand engin

Qui vous est fait en ce jardin :

Le fruit que Dieu vous a donné

En soi a bien peu de bonté ;

Celui qu’il vous a défendu

Possède très grande vertu :

En lui est la grâce de vie,

De puissance et de seigneurie,

De bien et mal la connaissance.

Eve

Quel est son goût ?

Le Diable

Céleste essence.

A ton beau corps, à ta figure

Bien conviendrait cette aventure

Que tu fusses du monde reine,

Du ciel, de l’enfer souveraine,

Que tu connaisses l’avenir.

Eve

Tel est ce fruit ?

Le Diable

Ne t’en déplaise

(Ici Eve regardera le fruit défendu)

Eve

Rien qu’à le voir je suis tout aise.

Le Diable

Que sera-ce, si tu le goûtes !

Eve

Comment savoir ?

Le Diable

N’aie point de doutes,

Prends-le vite, à Adam le donne.

Du ciel aurez lors la couronne.

Au Créateur serez pareils,

Vous percerez tous ses conseils ;

Quand vous aurez du fruit mangé,

Lors sera votre cœur changé :

Egaux à Dieu, sas défaillance,

Aurez sa bonté, sa puissance.

Goûte du fruit !

Eve

Envie en ai.

Le Diable

N’en crois Adam.

Eve

J’y goûterai.

Le Diable

Quand, s’il te plaît ?

Eve

Me faut attendre

Qu’Adam se soit allé étendre.


[1] Il s’adoucira. Aussi : il sera brisé par le péché.

[2] Noble.

[3] Cœur ou esprit : ton esprit est plein de sagesse.

* * * 

 

Moyen Age Dieu

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