Les amours de Ronsard

Rose pierre de ronsard

1/ Les Amours de Cassandre datent de l’année 1552 et comportent 183 sonnets.  

   En avril 1545, Ronsard rencontre dans une fête à la cour de Blois Cassandre Salviati, fille d’un banquier italien. Il a 20 ans et elle 13. Le surlendemain la cour quittait Blois et le jeune Ronsard « n’eut moyen que de la voir, de l’aimer et de la laisser au même instant ».  

   L’année suivante, elle épousa le seigneur de Pray. Mais Ronsard emportait le souvenir d’un beau nom antique et d’une vision radieuse qui devait encore s’embellir dans ses rêves d’étudiant à Coqueret. Du Bellay publiait alors les sonnets de l’Olive (1549). A son tour Ronsard composa les Amours de Cassandre, recueil de sonnets où triomphent la subtilité et la préciosité du pétrarquisme : jeux d’esprit, comparaisons mythologiques, lèvres de rose, mains d’ivoire, cheveux divins (tantôt bruns, tantôt blonds), soupirs, langueurs et martyres, soleils, chaleurs et glaces. Mais il s’agit généralement d’un amour fantasmé, littéraire.      

   Ne concevant pas la poésie sans la musique, Ronsard destinait ses poèmes à être chantés. Pour qu’une même mélodie pût convenir à plusieurs sonnets, il a contribué à fixer les lois du sonnet régulier. Il a imposé l’alternance des rimes masculines et féminines, considérée comme plus harmonieuse et n’admettait pour les tercets que les deux dispositions déjà admises par Marot (CCD, EED ou CCD, EDE).  

   Voici le sonnet « Prends cette rose », cité dans sa forme originale, permettant de constater que l’orthographe du temps était plus près de l’étymologie que la nôtre.  

Prends cette rose…

Pren ceste rose aimable comme toy

Qui sers de rose aux roses les plus belles,

Qui sers de fleur aux fleurs le plus nouvelles,

Dont la senteur me ravist[1] tout de moy.

*

Pren ceste rose et ensemble reçoy

Dedans ton sein mon cœur qui n’a point d’ailes :

Il est constant, et cent playes cruelles

N’ont empecshé qu’il ne gardait sa foy.

*

La rose et moy différons d’une chose :

Un Soleil voit naistre et mourir la rose,

Mille Soleils ont vu naistre m’amour[2],

*

Dont l’action jamais ne se repose.

Que pleust à Dieu que telle amour enclose

Comme une fleur, ne m’eust duré qu’un jour.

(XCVI)

_ _ _

    L’ode à Cassandre, « Mignonne allons voir si la rose » est universellement connue. Il s’agit d’un éternel lieu commun à l’épicurisme discret, à la mélancolie contenue, au style naturel.

Mignonne, allons voir si la rose

Mignonne, allons voir si la rose

Qui ce matin avait déclose[3]

Sa robe de pourpre au soleil,

A point perdu cette vesprée[4]

Les plis de sa robe pourprée,

Et son teint au vôtre pareil.

*

Las ! voyez comme en peu d’espace,

Mignonne, elle a dessus la place,

Las, las ses beautés laissé choir !

O vraiment marâtre Nature,

Puisqu’une telle fleur ne dure

Que du matin jusques au soir ! 

*

Donc, si vous me croyez, mignonne,

Tandis que votre âge fleuronne

En sa plus verte nouveauté,

Cueillez[5], cueillez votre jeunesse :

Comme à cette fleur, la vieillesse

Fera ternir votre beauté.

(Odes, I, 17)

_ _ _

2/ Les Amours de Marie (1555-1556)

   Diverses influences allaient, dès 1553 favoriser l’évolution de Ronsard vers un lyrisme plus familier. En 1553, la deuxième édition des Amours de Cassandre s’accompagnait d’un commentaire de l’érudit Muret qui expliquait en note les archaïsmes, les allusions mythologiques, les métaphores et les périphrases obscures. Voulant être plus directement accessible au public, Ronsard se corrigea dans le sens de la simplicité et de la clarté ; il fut encouragé dans cette voie par l’imitation d’Anacréon et par l’immense succès de l’odelette « Mignonne, allons voir si la rose » (1555).

En avril 1555, Ronsard s’éprend d‘une modeste paysanne de Bourgueil, « fleur angevine de quinze ans » : Marie Dupin. Abandonnant l’altière Cassandre et les complications pétrarquistes, il lui dédie des poèmes simples et clairs, sonnets et chansons, en langue familière :

« Marie, qui voudrait votre nom retourner,

Il trouverait aimer : aimez-moi donc, Marie. »  

   A ce style plus naturel répondaient des sentiments plus sincères : Ronsard a véritablement aimé Marie ; il jalousait ses rivaux et souffrit de se voir préférer le gentilhomme qu’elle épousa. Il lui a consacré la moitié de la Continuation des Amours (1555) et toute la Nouvelle Continuation des Amours (1556).     

   Dans cette pette pastourelle, Ronsard donne le meilleur de sa poésie amoureuse : ni emphase, ni obscurité, de la délicatesse, de l’élégance et une charmante naïveté. Le « servage de Bourgueil » dura jusqu’en 1558, puis le poète volage se tourna vers d’autres amours : dans ses Œuvres complètes de 1560, le Second livre des Amours, consacré en principe à Marie, contient déjà des sonnets dédiés à la mystérieuse Sinope ; d’autres inspiratrices suivirent. Mais, apprenant la mort de Marie, Ronsard s’émeut et les sonnets Sur la Mort de Marie (1578) assurent à Marie l’immortalité littéraire. En voici un exemple :

Comme on voit sur la branche

« Comme on voit sur la branche, au mois de mai, la rose,

En sa belle jeunesse, en sa première fleur,

Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,

Quand l’aube, de ses pleurs, au point du jour l’arrose ;

*

La Grâce dans sa feuille, et l’Amour se repose[6],

Embaumant les jardins et les arbres d’odeur ;

Mais, battue ou de pluie ou d’excessive ardeur,

Languissante, elle meurt, feuille à feuille déclose ;   

*

Ainsi, en ta première et jeune nouveauté,

Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,

La Parque t’a tuée, et cendre tu reposes,

*

Pour obsèques[7] reçois mes larmes et mes pleurs,

Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,

Afin que, vif et mort, ton corps ne soit que rose. »

3/ Pièces retranchées des Amours    

Rossignol, mon mignon

« Rossignol mon mignon, qui par cette saulaie

Vas seul de branche en branche à ton gré voletant,

Et chantes à l’envi de moi qui vais chantant

Celle qu’il faut toujours que dans la bouche j’aie,

*

Nous soupirons tous deux ; ta douce voie s’essaie

De sonner l’amitié d’une qui t’aime tant,

Et moi, triste, je vais la beauté regrettant

Qui m’a fait dans le cœur une si aigre plaie.

*

Toutefois, Rossignol, nous différons d’un point,

C’est que tu es aimé, et je ne le suis point,

Bien que tous deux ayons les musiques pareilles :

*

Car tu fléchis t’amie au doux bruit de tes sons,

Mais la mienne qui prend à dépit mes chansons,

Pour ne les écouter se bouche les oreilles. »

_ _ _

Je vous envoie un bouquet

Je vous envoie un bouquet que ma main

Vient de trier de ces fleurs épanis ;

Qui[8] ne les eût à ce vêpre cueillies,

Chutes à terre elles fussent demain.

*

Cela vous soit un exemple certain

Que vos beautés, bien qu’elles soient fleuries,

En peu de temps cherront toutes flétries,

Et, comme fleurs, périront tout soudain.

*

Le temps s’en va, le temps s’en va, ma dame ;

Las ! le temps, non, mais nous nous en allons,

Et tôt serons étendus sous la lame[9] ;

*

ET des amours desquelles nous parlons,

Quand serons morts, n’en sera plus nouvelle.

Pour[10] c’aimez-moi cependant qu’êtes belle.  

_ _ _

   Le sonnet suivant est dédié à une mystérieuse inconnue (1560). IL exprime l’éblouissement de leur première rencontre et le souvenir ineffaçable qui transfigure la réalité présente. Quelques notations de galanterie précieuse, mais aussi simplicité et gravité d’une émotion sincère. 

L’an se rajeunissait

L’an se rajeunissait en sa verte jouvence

Quand je m’épris de vous ma Sinope[11] cruelle :

Seize ans était la fleur de votre âge nouvelle,

Et votre teint sentait encore son enfance.

*

Vous aviez d’une infante encor la contenance,

La parole et les pas ; votre bouche était belle,

Votre front[12] et vos mains dignes d’une immortelle,

Et votre œil, qui me fait trépasser quand j’y pense.

*

Amour, qui ce jour-là si grandes beautés vit,

Dans un marbre, en mon cœur, d’un trait les écrivit ;

Et si pour le jour d’hui vos beautés si parfaites

*

Ne sont comme autrefois, je n’en suis moins ravi,

Car je n’ai pas égard à cela que vous êtes,

Maus au doux souvenir des beautés que je vi.

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4/ Les Sonnets pour Hélène

   A la maturité, Ronsard fit preuve de constance amoureuse : il célébra pendant plusieurs années l’inspiratrice des Sonnet pour Hélène (130 sonnets, 1578). Fille d’honneur de Catherine de Médicis, spirituelle, vertueuse et belle, Hélène de Surgères avait perdu son fiancé dans la guerre civile (1570) et restait inconsolable. La reine invita Ronsard à l’immortaliser. Ce qu’il fit, d’abord « par ordre » et retrouva (c’était de nouveau la mode) l’inspiration pétrarquiste des Amours de Cassandre, quoiqu’avec moins d’artifice et de fougue. Peu à peu, en dépit de leur différence d’âge et de la réserve d’Hélène, Ronsard se mit à l’aimer sincèrement. Ces sonnets sont comme un aboutissement.   

Te regardant assise

« Te regardant assise auprès de ta cousine

Belle comme une Aurore et toi comme un Soleil,

Je pensai voir deux fleurs d’un même teint pareil,

Croissantes en beauté l’une à l’autre voisine.

*

La chaste, sainte, belle et unique Angevine[13],

Vite comme un éclair sur moi jeta son œil :

Toi, comme paresseuse et pleine de sommeil,

D’un seul petit regard tu ne m’estimas digne.

*

Tu t’entretenais, seule, au visage abaissé,

Pensive toute à toi, n’aimant rien que toi-même,

Dédaignant un chacun d’un sourcil ramassé,

*

Comme une qui ne veut qu’on la cherche ou qu’on l’aime.

J’eus peur de ton silence, et m’en allai tout blême,

Craignant que mon salut n’eût ton œil offensé.

_ _ _  

   Dans le poème suivant, le nom d’Hélène (comme celui de Cassandre) invite Ronsard à réveiller la légende homérique. Il s’inspire ici directement d’un passage de l’Iliade mais on peut noter à quel point son érudition s’est assagie et avec quelle maîtrise il domine ses sources. Il suffit à Ronsard d’évoquer ce chuchotement de vieillards pour traduire indirectement une passion qui se veut plus discrète.

Il ne faut s’ébahir, disaient ces bons vieillards

« Il ne faut s’ébahir, disaient ces bons vieillards[14]

Dessus le mur troyen, voyant passer Hélène,

Si pour telle beauté nous souffrons tant de peine :

Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards.

*

Toutefois il vaut mieux, pour n’irriter point Mars,

La rendre à son époux, afin qu’il la remmène,

Que voir de tant de sang notre campagne pleine,

Notre havre gagné, l’assaut à nos remparts. »

*

Pères, il ne fallait, à qui la force tremble,

Par un mauvais conseil les jeunes retarder ;

Mais, et jeunes et vieux, vous deviez tous ensemble

*

Et le corps et les biens pour elle hasarder.

Ménélas fut bien sage et Pâris, ce me semble,

L’un de la demander, l’autre de la garder.

(II, LXVII)

_ _ _

   Ronsard reprend ici le thème épicurien du Carpe Diem d’Horace. Discrétion et délicatesse pour évoquer l’heure des souvenirs mélancoliques et de inutiles regrets, moment pénible dans la vie d’une femme qui fut jolie. Ronsard revient même avec quelque cruauté sur cette « vieille accroupie ».

Quand vous serez bien vieille

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle[15],

Assise auprès du feu, dévidant[16] et filant,

Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :

« Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle ! »

*

Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,

Déjà sous le labeur à demi sommeillant,

Qui au bruit de Ronsard ne s’aille réveillant,

Bénissant votre nom de louange immortelle.

*

Je serai sous la terre, et, fantôme sans os,

Par les ombres myrteux[17] je prendrai mon repos :

Vous serez au foyer une vielle accroupie,

*

Regrettant mon amour et voter fier dédain.

Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :

Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

(II, XLIII)


[1] Me transporte hors de moi.

[2] Mon amour. Le mot est féminin.

[3] Ouvert. Accord selon l’ancienne règle.

[4] Soirée (cf. vêpres)

[5] Cf. Horace : Carpe Diem (cueille le jour).

[6] Accord avec le sujet le plus proche.

[7] Offrandes antiques « pour accompagner la mort ».

[8] Si on ne les avait.

[9] La pierre du tombeau.

[10] C’est pourquoi.

[11] Mot grec qui signifie « Qui éblouit les yeux »

[12] Votre visage.

[13] Peut-être Jeanne de Brissac, le dernier amour de Ronsard.

[14] Les Troyens.

[15] Harmonie entre l’âge, le moment et l’occupation.

[16] Mettre le fil en écheveau à l’aide du dévidoir.

[17] A l’ombre (mot masculin) des myrtes, consacrés à Vénus et hantés, selon Virgile par les amoureux.

* * *

 

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