Tristan et Iseut

Tristan et Iseut (John Duncan, 1912)

    Avant de nous attarder sur Iseut (bien qu'il paraisse diffiicle de traiter à part le sdeux personnages), abordons quelques généralités sur l’œuvre.

   Cette légende celtique a connu une large diffusion dans toute l’Europe. Aucun ouvrage original ne nous la présente dans son ensemble. C’est Bédier, après avoir confronté des fragments de versions française, anglaise, italienne, scandinave, allemande, qui a reconstitué Le Roman de Tristan et Iseut.

   Dans la deuxième moitié du XIIe siècle, s’inspirant semble-t-il d’un roman antérieur, Béroul et Thomas ont, chacun de leur côté, écrit un Tristan. Il nous en reste des fragments assez importants (environ 3 000 vers pour chacun) mais d’inspiration fort différente.

Béroul  

   C’était peut-être un jongleur, plus proche de la légende primitive, qui s’adressait à un auditoire assez fruste. Dans la partie centrale du roman qui nous est parvenue, il rappelle la manière simple et rude des Chansons de Geste, par exemple quand il nous peint l’âpre bonheur des amants dans la forêt du Morois. 

Thomas d’Angleterre

   Plus cultivé, il a vécu comme Marie de France, à la cour de la reine Aliénor d’Aquitaine. Le dénouement de son roman montre qu’il s’agissait d’une œuvre destinée à une société raffinée. Agencement dramatique du récit, recherche du pathétique et subtilité de l’analyse psychologique le caractérisent. Il a réussi à rendre le caractère obsédant de la passion qui consume deux êtres, occupe inlassablement leur esprit et ne peut leur laisser d’autre paix que celle de la mort.

  • La fatalité de la passion, telle est l’originalité de cette légende : l’amour s’est emparé de Tristan et Iseut en dépit de la raison et de leur volonté. Il s’impose à eux comme une fatalité tragique, malgré leurs remords et leurs efforts pour s’en libérer. Victimes de leur passion, ils se sentent coupables, luttent mais ne peuvent s’empêcher d’éprouver, dans l’amertume, le bonheur défendu. Les causes mystérieuses de cette passion irrésistible sont symbolisées par l’action du philtre magique, limitée à trois ans dans la légende primitive. L’idée géniale de Thomas a été de préciser la valeur symbolique du mythe en attribuant à un philtre une influence illimitée dans la vie comme dans la mort.  Cette histoire, où passe le souvenir des mythes antiques de Thésée et du Minotaure a inspirée au musicien Wagner son Tristan et Isolde.
  • Exploits romanesques : orphelin et neveu du roi de Cornouailles, Tristan de Loonois est élevé en parfait chevalier par l’écuyer Gorneval. Habile à tous les exercices physiques, charitable et loyal, il sait chanter et jouer de la harpe, et de plus expert en vénerie. A peine arrivé à la cour du roi Marc, il accomplit son premier exploit : il tue en duel le Morholt, géant venu exiger, au nom du roi d’Irlande, un tribut de 300 garçons et de 300 filles. Empoisonnées par l’épée du géant, les blessures de Tristan s’enveniment et dégagent une puanteur si forte que Tristan, à l’article de la mort, s’abandonne dans une barque aux hasards de la mer. Jeté sur la côte d’Irlande, il est guéri par les philtres magiques de la reine, sœur du Morholt, et de sa fille Iseut la Blonde. Mais il craint d’être reconnu comme le meurtrier du géant et s’empresse de retourner en Cornouailles. A Tintagel, Tristan a toute l’affection du roi Marc qui n’a pas d’enfant ; il paraît décidé à lui succéder mais les barons jaloux imposent au roi de prendre femme. Pour déjouer le piège, Marc décide d’épouser la femme à qui appartient un cheveu d’or apporté le matin même par deux hirondelles. Qui la retrouvera ? Les barons restent stupéfaits mais Tristan, soupçonné de basse ambition, veut se laver de cette injure et se souvient d’Iseut la Blonde : il la ramènera. Déguisé en marchand, il aborde en Irlande et délivre le royaume d’un dragon qui dévore les jeunes filles. Il tranche la langue empoisonnée du monstre, la glisse dans sa chausse et tombe évanoui. Or Iseut la Blonde était promise à qui triompherait du dragon. Le sénéchal du palais trouve la bête morte, lui tranche la tête se pose en libérateur du pays : il réclame la main de la jeune fille. Mais Iseut retrouve Tristan évanoui et le guérit une seconde fois, espérant que ce beau chevalier qu’elle admire confondra l’imposteur. Hélas ! l’épée de son héros est ébréchée et elle découvre qu’un fragment retrouvé autrefois dans la tête du Morholt s’y adapte parfaitement. La princesse devine qu’elle a sauvé Tristan, le meurtrier de son oncle. Furieuse, elle va le tuer dans son bain, de sa propre épée, mais le jeune homme sait lui parler si raisonnablement, il est si séduisant, qu’elle lui fait grâce. Il l’épousera, pense-t-elle, puisqu’il est le vainqueur du monstre. Mais non, Tristan obtient la main d’Iseut… pour son oncle, le roi Marc : grande déception d’Iseut.
  • Le philtre d’amour : mais voici que, sur na nef du retour, ils boivent par erreur un philtre magique destiné à unir d’un amour éternel la Blonde au roi Marc. Tristan et Iseut se sentent invinciblement attirés l’un vers l’autre. Ils seront unis, malgré leur volonté, dans la vie et dans la mort. Par loyauté pour le roi Marc qui vient d’épouser Iseut, ils luttent contre leur passion mais ne peuvent s’empêcher de se rencontrer en secret. Un jour, le roi, prévenu par les barons jaloux, surprend les amants et les condamne au bûcher. Cependant, Tristan parvient à se sauver. Iseut est abandonnée aux lépreux, Tristan la délivre et ils se réfugient, en compagnie de l’écuyer Gorneval, dans la forêt du Morois.   

EXTRAITS

L’amour est plus fort que les lois humaines : vers 1315-1394.

   Béroul a su poser les données du problème moral. L’ermite Ogrin souligne les exigences de la loi humaine et de la religion. Tristan défend sa cause : comment se repentir si l’on n’est pas responsable ? D’ailleurs, les deux amants pourraient-ils vivre séparés ? La passion qui les torture s’affirme, farouche et douloureuse. La scène est pathétique : l’ermite, d’abord affectueux, se montre plus sévère et l’angoisse des deux amants, bouleversés, se fait encore plus déchirante.

« … En l’ermitage de frère Ogrin, ils vinrent un jour par aventure. Ils mènent une vie âpre et dure. Mais ils s’entr’aiment de si grand amour qu’ils ne sentent pas la douleur… (Ogrin demande à Tristan de se repentir.) Tristan lui dit : « Sire, en vérité, si elle m’aime de toute sa foi, vous n’en connaissez pas la raison : si elle m’aime, c’est par le breuvage. Je ne puis me séparer d’elle, ni elle de moi, sans mentir » … L’ermite Ogrin les exhorte longuement et leur conseille de se repentir. Il leur répète souvent les prophéties de l’Ecriture et leur rappelle souvent l’heure du jugement… Iseut pleure aux pieds de l’ermite ; elle change maintes fois de couleur en peu de temps ; souvent elle lui crie miséricorde : « Sire, au nom de Dieu tout-puissant, il ne m’aime et je ne l’aime que par un philtre dont je bus et dont il but : ce fut notre erreur. C’est pour cela que le roi nous a chassés. » L’ermite lui répond aussitôt : « Allons, que Dieu qui fit le monde vous donne un vrai repentir ! » … Là où ils prennent leur repos, ils font leur cuisine avec un grand feu. Ils ne passent qu’une seule nuit au même endroit.        

   Pendant trois ans, en révolte contre les lois humaine et divines, ils mènent une vie difficile, compensée par leur amour. Au cours d’une chasse, le roi Mars les surprend endormis, mais il leur fit grâce et signale son passage en leur laissant ses gants, son épée et son anneau. Pris de remords, les deux amants décident de se séparer. Tristan rend Iseut à son oncle et s’exile.

L’amour est plus fort que l’exil : vers 1487-1694   

   Iseut et Tristan ne peuvent s’oublier.  Pour vaincre sa passion fatale, Tristan a beau épouser en Bretagne Iseut aux blanches mains, le poison de l’amour est plus fort que sa volonté. Déguisé en pèlerin, en lépreux, en fou, il retourne invinciblement vers son amante ; il lui envoie des présents ; il se manifeste secrètement en imitant le chant des oiseaux, comme autrefois dans la forêt, ou encore en plaçant sur le chemin de la reine une branche de coudrier enlacée d’un brin de chèvrefeuille, symbole de leur amour indestructible (c’est le thème du Lai du Chèvrefeuille, de Marie de France).  Au roman d’amour se mêlent les échos de cruelles légendes celtiques : un à un, leurs ennemis périssent.

   « … Il désire la venue d’Iseut, iI ne convoite rien d’autre : sans elle, il ne peut éprouver aucun bien [Tristan a été blessé]. C’est pour elle qu’il vit : il languit ; il l’attend, en son lit, dans l’espoir qu’elle viendra et qu’elle guérira son mal. Il croit que sans elle il ne vivrait plus. [Iseut approche de la terre mais une violente tempête la retient au large].

Iseut dit alors : « Hélas ! malheureuse ! Dieu ne veut pas que je vive assez pour voir mon ami Tristan : il veut que je sois noyée en mer. Tristan, si j’avais pu vous parler, peu m’importait de mourir ensuite. Bel ami, quand vous apprendrez ma mort, je sais bien que plus jamais vous n’aurez de consolation. De ma mort vous aurez une telle douleur, ajoutée à votre grande langueur, que jamais plus vous n’en pourrez guérir. Il ne tient pas à moi que je vienne. Si Dieu l’eût voulu, je serais venue ; de votre mal j’aurais pris soin ; car, pour moi, je n’ai pas d’autre douleur que de vous savoir sans secours. C’est ma douleur et ma peine, la grande torture de mon cœur, de penser que, si je meurs, vous n’aurez, ami, aucun soutien contre votre mort. La mort ne me fait rien : si Dieu le veut, je la veux bien. Mais dès que vous l’apprendrez, ami, je sais bien que vous en mourrez. Tel est notre amour : je ne puis, sans vous, éprouver de la douleur ; vous ne pouvez, sans moi, mourir, et je ne puis, sans vous, périr[1]. Si je dois périr en mer, c’est que vous devez aussi vous noyer. Or, vous ne pouvez vous noyer en terre : c’est donc que vous êtes venu en mer me chercher. Je vois votre mort devant moi, et je sais bien que je dois mourir bientôt. Ami, mon espoir est déçu, car je croyais mourir en vos bras, et être ensevelie avec vous en un même cercueil… [suit un dialogue fictif]

  • Eh ! si Dieu le veut, il en sera ainsi !
  • En mer, ami, que chercheriez-vous ? Je ne sais ce que vous y feriez ! Mais moi, moi, j’y suis et j’y mourrai ; sans vous, Tristan, je vais me noyer. Ce m’est une belle, douce et tendre consolation que ma mort vous soit toujours ignorée. Loin d’ici, elle ne sera jamais connue : je ne sais personne, ami, qui vous la dise.

             Après moi, vous vivrez longuement et vous attendrez ma venue. S’il plaît à Dieu, vous pouvez guérir : c’est ce que je désire le plus. Je souhaite bien plus votre santé que je ne désire aborder à terre. Mais pour vous j’ai si tendre amour, ami, que je dois craindre après ma mort, si vous guérissez, qu’en votre vie vous ne m’oubliiez ; ou que vous n’ayez l’amour d’une autre femme, Tristan, après ma mort. Ami, certes, je crains au moins et je redoute Iseut aux blanches mains. Dois-je la redouter ? Je ne sais. Mais si vous étiez mort avant moi, après vous je vivrais peu de temps. Certes, je ne sais que faire, mais par-dessus tout, je vous désire. Dieu nous donne de nous réunir, pour que je puisse, ami, vous guérir, ou que nous mourrions tous deux de même angoisse ! »        

L’amour est plus fort que la mort (t. III, vers 558-680)

   Cette page est célèbre. Ces dernières scènes restent discrètes : les sentiments le plus forts s’y expriment autant par les attitudes que par les paroles. Seule la mort pouvait servir de terme à cette passion jalouse d’absolu, en marge de toutes les conventions humaines. Si le philtre n’a qu’une valeur symbolique, qui ne voit la portée philosophique, décevante sans doute, d’un tel dénouement ? 

   La tempête s’apaise ; on hisse la voile blanche car c’est le dernier jour du délai fixé par Tristan. Hélas ! il ne verra pas lui-même cette voile : son mal l’immobilise au palais. Pour comble d’infortune, les éléments s’acharnent à les séparer : en mer, c’est maintenant le calme plat, et le navire ne peut approcher du rivage, au grand désespoir d’Iseut.  

   « Souvent Iseut se plint de son malheur : ils désirent aborder au rivage, mais ne peuvent l’atteindre. Tristan en est dolent et las. Souvent il se plaint, souvent il soupire pour Iseut tant il désire : ses yeux pleurent, son corps se tord ; peu s’en faut qu’il ne meure de désir.

   En cette angoisse, en cet ennui[2], Iseut, sa femme, vient à lui, méditant une ruse perfide[3]. Elle dit : « Ami, voici Kaherdin. J’ai vu sa nef, sur la mer, cingler à grand ’peine. Néanmoins, je l’ai si bien vue que je l’ai reconnue. Dieu donne qu’il apporte une nouvelle à vous réconforter le cœur ! » Tristan tressaille à cette nouvelle. Il dit à Iseut : « Belle amie, êtes-vous sûre que c’est la nef ? Dites-moi donc comment est la voile ? » Iseut répond : « J’en suis sûre. Sachez que la voile est toute noire[4]. Ils l’ont levée haut, car le vent leur fait défaut.

   Tristan en a si grande douleur que jamais il n’en eut et n’en aura de plus grande. Il se tourne vers la muraille et dit : « Dieu sauve Iseut et moi ! Puisqu’à moi vous ne voulez venir, par amour pour vous il me faut mourir. Je ne puis plus retenir ma vie. C’est pour vous que je meurs, Iseut, belle amie. Vous n’avez pas pitié de ma langueur, mais de ma mort vous aurez douleur. Ce m’est, amie, grand réconfort, de savoir que vous aurez pitié de ma mort. » « Amie Iseut ! » dit-il trois fois. A la quatrième, il rend l’esprit.

[…]

Iseut est sortie de la nef ; elle entend les grandes plaintes dans la rue, les cloches des moutiers, des chapelles. Elle demande aux hommes les nouvelles : pourquoi sonner, pourquoi ces pleurs ? Alors un ancien lui dit : « Belle dame, que Dieu m’aide, nous avons ici grande douleur : nul n’en connut de plus grande. Tristan le preux, le franc, est mort : c’était le soutien de ceux du royaume. Il était généreux pour les pauvres et secourable aux affligés. D’une plaie qu’il avait au corps, en son lit il vient de mourir. Jamais si grand malheur n’advint à notre pauvre peuple ! »

   Dès qu’Iseut apprend la nouvelle, de douleur elle ne peut dire un mot. Cette mort l’accable d’une telle souffrance qu’elle va par la rue, vêtements en désordre, devançant les autres, vers le palais. Les Bretons ne virent jamais femme d’une telle beauté : ils se demandent, émerveillés, par la cité, d’où elle vient et qui elle est. Iseut arrive devant le corps ; elle se tourne vers l’Orient[5] et, pour lui, elle prie, en grande pitié : « Ami Tristan, quand vous êtes mort, en raison je ne puis, je ne dois plus vivre. Vous êtes mort par amour pour moi, et je meurs, ami, par tendresse pour vous, puisque je n’ai pu venir à temps pour vous guérir, vous et votre mal. Ami, ami ! de votre mort, jamais rien ne me consolera, ni joie, ni liesse, ni plaisir. Maudit soit cet orage qui m’a tant retenue en mer, ami, que je n’ai pu venir ici ! Si j’étais arrivée à temps, ami, je vous aurais rendu la vie ; je vous aurais parlé doucement de l’amour qui fut entre nous ; j’aurais pleuré notre aventure, notre joie, notre bonheur, la peine et la grande douleur qui ont été en notre amour : j’aurais rappelé tout cela, je vous aurais embrassé, enlacé. Si je n’ai pu vous guérir, ensemble puissions-nous mourir ! Puisque je n’ai pu venir à temps, que je n’ai pu savoir votre aventure et que je suis venue pour votre mort, le même breuvage me consolera. Pour moi vous avez perdu la vie, et j’agirai en vraie amie : pour vous je veux mourir également.

   Elle l’embrasse ; elle s’étend, lui baise la bouche et la face ; elle l’embrasse étroitement, corps contre corps, bouche contre bouche. Aussitôt elle rend l’âme et meurt ainsi, tout contre lui, pour la douleur de son ami. »         

   Le roi Marc, apprenant le secret de cet amour fatal, pardonne aux amants et les ensevelit dans deux tombes voisines. Une ronce jaillit du tombeau de Tristan et s’enfonce dans celui d’Iseut. Elle repousse plus vivace chaque fois qu’on la coupe : Tristan et Iseut sont unis dans la mort comme dans la vie.     

  


[1] Marie de France, dans le Lai du Chèvrefeuille, exprime aussi en un distique, cette union totale de deux êtres : « Belle amie, si est de nous : / Ni vous sans moi, ni moi sans vous. »

[2] Au sens fort : tourment, torture.

[3] Jalouse, elle a surpris la conversation entre Tristan et son propre frère et elle sait que le malade attend une voile blanche.

[4] Dans la légende de Thésée, le héros oublie de hisser la voile blanche qui doit annoncer à son vieux père Egée sa victoire sur le Minotaure ; croyant son fils tué, le vieillard se jette dans la mer qui, depuis, porte son nom.

[5] Pour prier : attitude rituelle.

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Moyen Age amour légende