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Moyen Age et Renaissance

  • Aucassin et Nicolette

      Aucassin et Nicolette (Pissarro, 1903)

       Cette « chantefable » anonyme date de la première moitié du XIIIe. Son originalité est due à l’alternance de morceaux de prose et de laisses lyriques, assonancées, dont le manuscrit nous indique la mélodie.  Laisses et prose sont coupées de dialogues et de monologues. L’œuvre est composée en trois actes. Toutefois, le thème est courant : les amours contrariés de deux jeunes gens qui finissent par s’épouser. Sentiments naïfs et purs, sens de la nature, opposition des caractères - Aucassin est paralysé par la passion alors que Nicolette est énergique et rusée - , ironie de l’auteur qui n’est pas dupe de son sujet, parodiant les romans courtois.

    Les amours contrariés  

       Aucassin, fils du comte de Beaucaire, est amoureux de Nicolette, belle captive achetée à des Sarrasins par le vicomte de la ville qui l’a baptisée et en a fait sa filleule. Le comte ne veut pas entendre parler de cette mésalliance et ordonne au vicomte d’éloigner sa filleule. La voilà enfermée dans une chambre du palais. Aucassin la réclame en vain. Pour qu’on lui rende Nicolette, il accepte de guerroyer (alors qu’il n’a aucun goût pour les armes) : il fait prisonnier le comte de Valence (en guerre contre son père) mais le relâche puisque son père ne tient pas parole et refuse de lui accorder Nicolette. Celui-ci l’enferme dans un souterrain.

    La fuite des amants      

       Une nuit de mai, Nicolette s’évade à l’aide d’une corde faite de draps noués. Elle passe près de la tour où Aucassin est retenu prisonnier, l’entend gémir et lui annonce son intention de quitter le pays pour échapper au danger. Elle parvient à quitter la ville, se réfugie dans la forêt voisine et confie à des pastoureaux un message pour Aucassin. Nicolette disparue, Aucassin est remis en liberté et l’on célèbre une grande fête pour le réconforter, en vain. Triste, il parcourt la forêt et, renseigné par les pastoureaux, retrouve Nicolette.  

    Les aventures et le retour

       Ils arrivent au bord de la mer et s‘embarquent, abordant ensuite l’étrange pays de Torelore où tout se fait à l’inverse de nos usages et où ils vivent heureux. Mais une razzia de Sarrasins les jette, prisonniers, dans des bateaux différents, dispersés par la tempête. Aucassin, sur une épave, débarque à Beaucaire. Ses parents étant morts, il devient seigneur du pays mais reste inconsolable d’avoir perdu Nicolette qui, reconnue et fêtée par son père, le roi de Carthage, s’enfuit pour ne pas épouser un roi païen. Déguisée en jongleur, le visage noirci, elle revient à Beaucaire et, devant Aucassin accablé de tristesse, elle chante leur propre histoire en s’accompagnant de la vielle. Les deux amants se reconnaissent enfin, leur mariage est célébré dans la joie et le luxe. IIs ont enfin trouvé le bonheur.

    * * * 

  • Littérature courtoise

    Litterature courtoise

    INTRODUCTION  

       Dans la deuxième moitié du XIIe siècle, l’aristocratie, qui a évolué dans sa structure et dans ses mœurs, se tourne vers des œuvres moins rudes que les Chansons de Geste.

    Adoucissement des mœurs

       La noblesse devient une clase héréditaire de plus en plus fermée. Sous l’influence de l’Eglise (Paix de Dieu, Trêve de Dieu), générosité et politesse viennent adoucir les mœurs. Une vie mondaine se crée : les dames imposent des habitudes plus raffinées et les beaux usages se codifient.

    Les œuvres courtoises

       Les écoles épiscopales et monastiques forment un public de lecteurs attirés par des ouvrages en latin et surtout en français. Ces œuvres, écrites spécialement pour une élite civilisée, content des aventures sentimentales dans le cadre d’une vie élégante et luxueuse. 

       Cette littérature « courtoise » (destinée à un public de cour) se rattache à trois courants essentiels : influence antique, bretonne et méridionale.

    LES ROMANS ANTIQUES

       Au XIIe siècle, la littérature latine connaît un renouveau. Les clercs (les savants) recopient et commentent les œuvres des historiens et des poètes : Virgile, Stace et surtout Ovide, poète de l’amour et des légendes mythologiques.

       Entre 1130 et 1165, ce sont les romans antiques qui ont la faveur de l’aristocratie. Le Roman d’Alexandre (vers 1150), remaniement d’un Alexandre antérieur, est écrit en vers de 12 pieds (d’où leurs noms d’alexandrins). A la même époque, le Roman de Thèbes (en octosyllabes), inspiré de la Thébaïde de Stace, raconte l’histoire d’Œdipe et de ses enfants. En 1160, Le Roman d’Eneas tire de l’Enéide un conte romanesque et galant. Cette production antique aboutit, en 1165, à l’énorme Roman de Troie (30 000 vers) de Benoît de Saint-Maure, protégé de la reine Aliénor d’Aquitaine.

       Ces œuvres adaptent au goût du jour les légendes antiques, sans souci des anachronismes : les héros anciens deviennent des chevaliers héroïques et galants ; les devins sont des évêques, etc. Elles constituent une sorte de transition entre l’épopée et le roman courtois. 

    • Comme les Chansons de geste, elles contiennent des batailles, sièges et exploits chevaleresques.
    • Comme les Romans courtois, elles font déjà une grande place au merveilleux et aux aventures romanesques. L’amour occupe le centre du roman et parfois commande l’intrigue : les filles d’Œdipe sont amoureuses mais leurs amants sont tués. Un autre poète conte les amours d’Enée et de Didon d’après Virgile et, très longuement, ceux d’Enée et de Lavinie (1 600 vers). Achille refuse de combattre les Troyens parce qu’il aime Polyxène, fille de Priam.  

        Ces intrigues amoureuses incitent les auteurs à tracer des portraits psychologiques et, dans certains monologues, à présenter des analyses de sentiments. Autre élément précurseur du roman courtois : la peinture de la vie matérielle contemporaine, notamment des vêtements à la dernière mode, décrits avec un grand luxe de détails.

    LA « MATIERE DE BRETAGNE »

       Cette expression d’un poète du XIIIe siècle désigne l’inspiration celtique, et plus spécialement la légende arthurienne qui fournira le cadre des romans courtois.   

       En 1135, Geoffroy de Monmouth publie son Historia regum Brittaniae (Histoire des Rois de Bretagne) en latin. Cette œuvre fut traduite librement en octosyllabes pour la reine Aliénor d’Aquitaine par l’anglo-normand Wace, chanoine de Bayeux, dan son Roman de Brut (1155).    

       Wace révélait notamment aux Français la légende du roi Arthur, chef celtique de la résistance bretonne contre l’invasion saxonne au VIe siècle, très populaire en Grande-Bretagne. Figure à moitié mythique sans doute. La légende en a fait un roi puissant et raffiné, tenant une cour luxueuse, entouré des chevaliers de la Table Ronde. Une telle table permet d’éviter les querelles de préséance.

       Les romanciers courtois puisent à cette source : ils lui doivent leurs héros, le cadre de leurs aventures (la Bretagne : Cornouailles, pays de Galles, Irlande, Armorique), les détails romanesques et féériques caractéristiques de la mythologie celtique. Ces éléments apparaissent déjà dans des œuvres antérieures au développement des romans courtois, comme les Lais de Marie de France ou le roman de Tristan et Iseut.   

    L’INFLUENCE PROVENCALE

       Le Midi de la France a connu avant le Nord une civilisation plus douce et plus aimable : climat moins rude, vie plus sereine. Initiés par les croisades aux splendeurs orientales, les seigneurs méridionaux s’habituèrent à une vie plus douce, dans un cadre plus luxueux où la femme occupait une place importante. Ils attiraient à eux artistes, poètes et troubadours, comme Jaufré Rudel, Bertan de Born, Raimbaut de Vaqueyras, Bernard de Ventadour ou Giraut de Borneil. Leur œuvre lyrique chante le printemps, les fleurs, l’amour heureux, lointain ou perdu.      

       Dans la deuxième partie du XIIe siècle, ces mœurs plus polies ont gagné lentement le Nord de la France. Aliénor d’Aquitaine a contribué à acclimater la courtoisie du Midi, d’abord comme reine de France (épouse d Louis VII), puis comme reine d’Angleterre, deux ans après son second mariage avec Henri Plantagenet, comte d’Anjou et duc de Normandie, devenu roi d’Angleterre en 1154. Aliénor aimait les artistes et s’entourait d’une cour cultivée et raffinée. Cette influence s’agrandit grâce à ses deux filles, Aélis de Blois et Marie, comtesse de Champagne. Cette dernière, protectrice de Chrétien de Troyes, lui imposait certains thèmes courtois : elle organisait des « tribunaux » ou « Cours d’amour » où l’on discutait de subtils problèmes de sentiments, prélude aux salons des Précieuses du XVIIe siècle.

    LA COURTOISIE

       Elle apparaît dans les romans à la rencontre de ces trois influences et place la préoccupation amoureuse au centre de toute activité humaine.         

    • Le service d’amour : les chevaliers se doivent d’être aussi vaillants et aventureux que dans les Chansons de geste. Mais leurs exploits ne sont plus dictés par leur fidélité à Dieu à leur suzerain : ils sont désormais dictés par le « service d’amour », soumission absolue du chevalier à sa dame, souveraine maîtresse (le mot vient du latin domina, maîtresse).
    • Le code de l’amour courtois : ce service d’amour se codifie en un certain nombre de règles artificielles qui honorent l’amour terrestre de tous les rites de l’amour divin. C’est pour plaire à sa dame que le chevalier recherche la perfection : vaillance et hardiesse mais aussi élégance de l’homme de cour. La dame ennoblit son héros en le soumettant à des épreuves pour lui permettre de manifester sa valeur : l’amour qui peut faire agir contre la raison et même contre l’honneur est aussi la source de toute vertu et de toute prouesse. Mais les exploits ne suffisent pas à fléchir une dame altière et inaccessible : il fait encore savoir aimer et souffrir en silence, avec discrétion et patience, être ingénieux pour exprimer sa passion, s’humilier pour traduire son adoration. C’est seulement quand le chevalier a souscrit aux caprices despotiques de son idole qu’il est récompensé de sa constance et payé de retour. Cette courtoisie était-elle à l’image de mœurs qui régnaient, même dans l’élite ? Certainement pas : c’était un idéal capable de séduire les femmes et peut-être de contribuer à adoucir les mœurs d’une société où commençait le règne des femmes.

     

    * * *

  • Aude et Roland

    La mort de la belle Aude

    La mort de la belle Aude dans La Chanson de Roland

       L’amour n’occupe guère de place dans les Chansons de Geste : avant de mourir, Roland n’a pas eu une pensée pour sa fiancée. Le court récit qui suit évoque (avec des moyens fort différents) pourtant une passion aussi fatale et totale que celle de Tristan et Iseut. Le pathétique reste sobre : si l’on meurt stoïquement pour l’honneur, on meurt aussi, sans une plainte, pour l’amour.

    « L’empereur est revenu d’Espagne. Il vient à Aix[1], le meilleur siège[2] de France. Il monte au palais, il est entré dans la salle. Vers lui est venue Aude[3], une belle demoiselle. Elle dit au roi : « Où est Roland le capitaine, qui me jura de me prendre pour femme ? » Charles en a douleur et peine. Ses yeux pleurent ; il tire sa barbe blanche : « Sœur, chère amie, c’est d’un home mort que tu t’enquiers. Je t’en donnerai un plus considérable en échange[4] : c’est Louis[5], je ne peux mieux te dire, c’est mon fils et c’est lui qui tiendra mes marches ». Aude répond : « Cette parole m’est étrange[6]. Ne plaise à Dieu, ni à ses saints, ni à ses anges, qu’après Roland je demeure vivante ! » Elle perd la couleur, tombe aux pieds de Charlemagne : elle est morte…     

       Aude la Belle est à sa fin allée. Le roi croit qu’elle s’est évanouie ; il a pitié d’elle, l’empereur. Il la prend par les mains, il la relève. Sur ses épaules, elle a la tête penchée. Quand Charles voit qu’elle est morte, il mande aussitôt quatre comtesses : elles la portent jusqu’au moutier[7] de nonnes : toute la nuit elles la veillent, jusqu’au jour. Au pied d’un autel, on l’enterre magnifiquement : le roi lui a rendu les grands honneurs. » 


    [1] Aix-la-Chapelle.

    [2] Siège du pouvoir, capitale.

    [3] Sœur d’Olivier et fiancée de Roland.

    [4] Cette offre n’a rien d’insultant pour la jeune fille ni pour la mémoire de Roland : dans la société féodale, le seigneur est avant tout le protecteur du fief et de sa dame.

    [5] Louis le Débonnaire. En réalité, il n’est pas encore né !

    [6] Incompréhensible.

    [7] Monastère.

    * * * 

  • La Cléopâtre de Jodelle

       Jodelle (1532-1573) avait 20 ans lorsqu’il fit jouer devant la cour sa Cléopâtre captive, notre première tragédie. Cet événement fut célébré avec enthousiasme par Ronsard et les autres poètes de la Pléiade. Cléopâtre décide de se tuer plutôt que d’orner le triomphe d’Octave. Les chants du chœur, les plaintes de Cléopâtre en font une pièce essentiellement lyrique. Il en sera de même de toutes les tragédies du XVIe siècle. Cependant, cette œuvre annonce le théâtre classique : composition en 5 actes (les entractes étaient occupés par des chœurs comme dans Athalie) et apparition des 3 unités :

    « Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli

    Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. »

    (Boileau, Art poétique)

       La rupture est totale avec la tradition médiévale.

    * * * 

  • Les amours de Ronsard

    Rose pierre de ronsard

    1/ Les Amours de Cassandre datent de l’année 1552 et comportent 183 sonnets.  

       En avril 1545, Ronsard rencontre dans une fête à la cour de Blois Cassandre Salviati, fille d’un banquier italien. Il a 20 ans et elle 13. Le surlendemain la cour quittait Blois et le jeune Ronsard « n’eut moyen que de la voir, de l’aimer et de la laisser au même instant ».  

       L’année suivante, elle épousa le seigneur de Pray. Mais Ronsard emportait le souvenir d’un beau nom antique et d’une vision radieuse qui devait encore s’embellir dans ses rêves d’étudiant à Coqueret. Du Bellay publiait alors les sonnets de l’Olive (1549). A son tour Ronsard composa les Amours de Cassandre, recueil de sonnets où triomphent la subtilité et la préciosité du pétrarquisme : jeux d’esprit, comparaisons mythologiques, lèvres de rose, mains d’ivoire, cheveux divins (tantôt bruns, tantôt blonds), soupirs, langueurs et martyres, soleils, chaleurs et glaces. Mais il s’agit généralement d’un amour fantasmé, littéraire.      

       Ne concevant pas la poésie sans la musique, Ronsard destinait ses poèmes à être chantés. Pour qu’une même mélodie pût convenir à plusieurs sonnets, il a contribué à fixer les lois du sonnet régulier. Il a imposé l’alternance des rimes masculines et féminines, considérée comme plus harmonieuse et n’admettait pour les tercets que les deux dispositions déjà admises par Marot (CCD, EED ou CCD, EDE).  

       Voici le sonnet « Prends cette rose », cité dans sa forme originale, permettant de constater que l’orthographe du temps était plus près de l’étymologie que la nôtre.  

    Prends cette rose…

    Pren ceste rose aimable comme toy

    Qui sers de rose aux roses les plus belles,

    Qui sers de fleur aux fleurs le plus nouvelles,

    Dont la senteur me ravist[1] tout de moy.

    *

    Pren ceste rose et ensemble reçoy

    Dedans ton sein mon cœur qui n’a point d’ailes :

    Il est constant, et cent playes cruelles

    N’ont empecshé qu’il ne gardait sa foy.

    *

    La rose et moy différons d’une chose :

    Un Soleil voit naistre et mourir la rose,

    Mille Soleils ont vu naistre m’amour[2],

    *

    Dont l’action jamais ne se repose.

    Que pleust à Dieu que telle amour enclose

    Comme une fleur, ne m’eust duré qu’un jour.

    (XCVI)

    _ _ _

        L’ode à Cassandre, « Mignonne allons voir si la rose » est universellement connue. Il s’agit d’un éternel lieu commun à l’épicurisme discret, à la mélancolie contenue, au style naturel.

    Mignonne, allons voir si la rose

    Mignonne, allons voir si la rose

    Qui ce matin avait déclose[3]

    Sa robe de pourpre au soleil,

    A point perdu cette vesprée[4]

    Les plis de sa robe pourprée,

    Et son teint au vôtre pareil.

    *

    Las ! voyez comme en peu d’espace,

    Mignonne, elle a dessus la place,

    Las, las ses beautés laissé choir !

    O vraiment marâtre Nature,

    Puisqu’une telle fleur ne dure

    Que du matin jusques au soir ! 

    *

    Donc, si vous me croyez, mignonne,

    Tandis que votre âge fleuronne

    En sa plus verte nouveauté,

    Cueillez[5], cueillez votre jeunesse :

    Comme à cette fleur, la vieillesse

    Fera ternir votre beauté.

    (Odes, I, 17)

    _ _ _

    2/ Les Amours de Marie (1555-1556)

       Diverses influences allaient, dès 1553 favoriser l’évolution de Ronsard vers un lyrisme plus familier. En 1553, la deuxième édition des Amours de Cassandre s’accompagnait d’un commentaire de l’érudit Muret qui expliquait en note les archaïsmes, les allusions mythologiques, les métaphores et les périphrases obscures. Voulant être plus directement accessible au public, Ronsard se corrigea dans le sens de la simplicité et de la clarté ; il fut encouragé dans cette voie par l’imitation d’Anacréon et par l’immense succès de l’odelette « Mignonne, allons voir si la rose » (1555).

    En avril 1555, Ronsard s’éprend d‘une modeste paysanne de Bourgueil, « fleur angevine de quinze ans » : Marie Dupin. Abandonnant l’altière Cassandre et les complications pétrarquistes, il lui dédie des poèmes simples et clairs, sonnets et chansons, en langue familière :

    « Marie, qui voudrait votre nom retourner,

    Il trouverait aimer : aimez-moi donc, Marie. »  

       A ce style plus naturel répondaient des sentiments plus sincères : Ronsard a véritablement aimé Marie ; il jalousait ses rivaux et souffrit de se voir préférer le gentilhomme qu’elle épousa. Il lui a consacré la moitié de la Continuation des Amours (1555) et toute la Nouvelle Continuation des Amours (1556).     

       Dans cette pette pastourelle, Ronsard donne le meilleur de sa poésie amoureuse : ni emphase, ni obscurité, de la délicatesse, de l’élégance et une charmante naïveté. Le « servage de Bourgueil » dura jusqu’en 1558, puis le poète volage se tourna vers d’autres amours : dans ses Œuvres complètes de 1560, le Second livre des Amours, consacré en principe à Marie, contient déjà des sonnets dédiés à la mystérieuse Sinope ; d’autres inspiratrices suivirent. Mais, apprenant la mort de Marie, Ronsard s’émeut et les sonnets Sur la Mort de Marie (1578) assurent à Marie l’immortalité littéraire. En voici un exemple :

    Comme on voit sur la branche

    « Comme on voit sur la branche, au mois de mai, la rose,

    En sa belle jeunesse, en sa première fleur,

    Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,

    Quand l’aube, de ses pleurs, au point du jour l’arrose ;

    *

    La Grâce dans sa feuille, et l’Amour se repose[6],

    Embaumant les jardins et les arbres d’odeur ;

    Mais, battue ou de pluie ou d’excessive ardeur,

    Languissante, elle meurt, feuille à feuille déclose ;   

    *

    Ainsi, en ta première et jeune nouveauté,

    Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,

    La Parque t’a tuée, et cendre tu reposes,

    *

    Pour obsèques[7] reçois mes larmes et mes pleurs,

    Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,

    Afin que, vif et mort, ton corps ne soit que rose. »

    3/ Pièces retranchées des Amours    

    Rossignol, mon mignon

    « Rossignol mon mignon, qui par cette saulaie

    Vas seul de branche en branche à ton gré voletant,

    Et chantes à l’envi de moi qui vais chantant

    Celle qu’il faut toujours que dans la bouche j’aie,

    *

    Nous soupirons tous deux ; ta douce voie s’essaie

    De sonner l’amitié d’une qui t’aime tant,

    Et moi, triste, je vais la beauté regrettant

    Qui m’a fait dans le cœur une si aigre plaie.

    *

    Toutefois, Rossignol, nous différons d’un point,

    C’est que tu es aimé, et je ne le suis point,

    Bien que tous deux ayons les musiques pareilles :

    *

    Car tu fléchis t’amie au doux bruit de tes sons,

    Mais la mienne qui prend à dépit mes chansons,

    Pour ne les écouter se bouche les oreilles. »

    _ _ _

    Je vous envoie un bouquet

    Je vous envoie un bouquet que ma main

    Vient de trier de ces fleurs épanis ;

    Qui[8] ne les eût à ce vêpre cueillies,

    Chutes à terre elles fussent demain.

    *

    Cela vous soit un exemple certain

    Que vos beautés, bien qu’elles soient fleuries,

    En peu de temps cherront toutes flétries,

    Et, comme fleurs, périront tout soudain.

    *

    Le temps s’en va, le temps s’en va, ma dame ;

    Las ! le temps, non, mais nous nous en allons,

    Et tôt serons étendus sous la lame[9] ;

    *

    ET des amours desquelles nous parlons,

    Quand serons morts, n’en sera plus nouvelle.

    Pour[10] c’aimez-moi cependant qu’êtes belle.  

    _ _ _

       Le sonnet suivant est dédié à une mystérieuse inconnue (1560). IL exprime l’éblouissement de leur première rencontre et le souvenir ineffaçable qui transfigure la réalité présente. Quelques notations de galanterie précieuse, mais aussi simplicité et gravité d’une émotion sincère. 

    L’an se rajeunissait

    L’an se rajeunissait en sa verte jouvence

    Quand je m’épris de vous ma Sinope[11] cruelle :

    Seize ans était la fleur de votre âge nouvelle,

    Et votre teint sentait encore son enfance.

    *

    Vous aviez d’une infante encor la contenance,

    La parole et les pas ; votre bouche était belle,

    Votre front[12] et vos mains dignes d’une immortelle,

    Et votre œil, qui me fait trépasser quand j’y pense.

    *

    Amour, qui ce jour-là si grandes beautés vit,

    Dans un marbre, en mon cœur, d’un trait les écrivit ;

    Et si pour le jour d’hui vos beautés si parfaites

    *

    Ne sont comme autrefois, je n’en suis moins ravi,

    Car je n’ai pas égard à cela que vous êtes,

    Maus au doux souvenir des beautés que je vi.

    _ _ _

    4/ Les Sonnets pour Hélène

       A la maturité, Ronsard fit preuve de constance amoureuse : il célébra pendant plusieurs années l’inspiratrice des Sonnet pour Hélène (130 sonnets, 1578). Fille d’honneur de Catherine de Médicis, spirituelle, vertueuse et belle, Hélène de Surgères avait perdu son fiancé dans la guerre civile (1570) et restait inconsolable. La reine invita Ronsard à l’immortaliser. Ce qu’il fit, d’abord « par ordre » et retrouva (c’était de nouveau la mode) l’inspiration pétrarquiste des Amours de Cassandre, quoiqu’avec moins d’artifice et de fougue. Peu à peu, en dépit de leur différence d’âge et de la réserve d’Hélène, Ronsard se mit à l’aimer sincèrement. Ces sonnets sont comme un aboutissement.   

    Te regardant assise

    « Te regardant assise auprès de ta cousine

    Belle comme une Aurore et toi comme un Soleil,

    Je pensai voir deux fleurs d’un même teint pareil,

    Croissantes en beauté l’une à l’autre voisine.

    *

    La chaste, sainte, belle et unique Angevine[13],

    Vite comme un éclair sur moi jeta son œil :

    Toi, comme paresseuse et pleine de sommeil,

    D’un seul petit regard tu ne m’estimas digne.

    *

    Tu t’entretenais, seule, au visage abaissé,

    Pensive toute à toi, n’aimant rien que toi-même,

    Dédaignant un chacun d’un sourcil ramassé,

    *

    Comme une qui ne veut qu’on la cherche ou qu’on l’aime.

    J’eus peur de ton silence, et m’en allai tout blême,

    Craignant que mon salut n’eût ton œil offensé.

    _ _ _  

       Dans le poème suivant, le nom d’Hélène (comme celui de Cassandre) invite Ronsard à réveiller la légende homérique. Il s’inspire ici directement d’un passage de l’Iliade mais on peut noter à quel point son érudition s’est assagie et avec quelle maîtrise il domine ses sources. Il suffit à Ronsard d’évoquer ce chuchotement de vieillards pour traduire indirectement une passion qui se veut plus discrète.

    Il ne faut s’ébahir, disaient ces bons vieillards

    « Il ne faut s’ébahir, disaient ces bons vieillards[14]

    Dessus le mur troyen, voyant passer Hélène,

    Si pour telle beauté nous souffrons tant de peine :

    Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards.

    *

    Toutefois il vaut mieux, pour n’irriter point Mars,

    La rendre à son époux, afin qu’il la remmène,

    Que voir de tant de sang notre campagne pleine,

    Notre havre gagné, l’assaut à nos remparts. »

    *

    Pères, il ne fallait, à qui la force tremble,

    Par un mauvais conseil les jeunes retarder ;

    Mais, et jeunes et vieux, vous deviez tous ensemble

    *

    Et le corps et les biens pour elle hasarder.

    Ménélas fut bien sage et Pâris, ce me semble,

    L’un de la demander, l’autre de la garder.

    (II, LXVII)

    _ _ _

       Ronsard reprend ici le thème épicurien du Carpe Diem d’Horace. Discrétion et délicatesse pour évoquer l’heure des souvenirs mélancoliques et de inutiles regrets, moment pénible dans la vie d’une femme qui fut jolie. Ronsard revient même avec quelque cruauté sur cette « vieille accroupie ».

    Quand vous serez bien vieille

    Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle[15],

    Assise auprès du feu, dévidant[16] et filant,

    Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :

    « Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle ! »

    *

    Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,

    Déjà sous le labeur à demi sommeillant,

    Qui au bruit de Ronsard ne s’aille réveillant,

    Bénissant votre nom de louange immortelle.

    *

    Je serai sous la terre, et, fantôme sans os,

    Par les ombres myrteux[17] je prendrai mon repos :

    Vous serez au foyer une vielle accroupie,

    *

    Regrettant mon amour et voter fier dédain.

    Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :

    Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

    (II, XLIII)


    [1] Me transporte hors de moi.

    [2] Mon amour. Le mot est féminin.

    [3] Ouvert. Accord selon l’ancienne règle.

    [4] Soirée (cf. vêpres)

    [5] Cf. Horace : Carpe Diem (cueille le jour).

    [6] Accord avec le sujet le plus proche.

    [7] Offrandes antiques « pour accompagner la mort ».

    [8] Si on ne les avait.

    [9] La pierre du tombeau.

    [10] C’est pourquoi.

    [11] Mot grec qui signifie « Qui éblouit les yeux »

    [12] Votre visage.

    [13] Peut-être Jeanne de Brissac, le dernier amour de Ronsard.

    [14] Les Troyens.

    [15] Harmonie entre l’âge, le moment et l’occupation.

    [16] Mettre le fil en écheveau à l’aide du dévidoir.

    [17] A l’ombre (mot masculin) des myrtes, consacrés à Vénus et hantés, selon Virgile par les amoureux.

    * * *

  • Le pétrarquisme de du Bellay

    L’Olive de du Bellay

       Il s’agit d’un recueil de 50 sonnets (1549), dont le nombre fut porté à 115 dans la seconde édition (1550).

       Ce titre était-il l’anagramme de Mlle Viole ? Désignait-il l’une des trois parentes de du Bellay qui ont porté le prénom d’Olive ? Rien n’est élucidé ». Il s’agit vraisemblablement d’une passion toute littéraire et platonique où la sincérité des sentiments tient peu de place : du Belley glorifie une maîtresse idéale en s’inspirant de Pétrarque et de ses disciples. Rien d’original, donc.

       Faut-il chanter les beautés de sa dame ? C’est une suite de comparaisons avec les métaux précieux, les astres et les divinités. Elle a pris « son teint des beaux lis blanchissants, / Son chef de l’or, ses deux lèvres des roses, / Et du soleil ses yeux resplendissants. »

       Faut-il traduire l’ardente passion du poète ? Il est blessé par une flèche meurtrière ; il est prisonnier ; il n’y a pas dans toute la mythologie de victime plus torturées que cet amant fidèle ! Souffrances physiques, tourments moraux, torrents de larmes, appels à la mort ne l’empêchent ni de se chérir celle qui le torture ni d’être heureux de sa servitude. Sans ces 115 sonnets, c’est un défilé fastidieux de figures de rhétorique : allégories, périphrases, hyperboles, antithèses, jeux de mots et métaphores, le tout plus ou moins incohérent.

       La meilleure critique de cette poésie conventionnelle a été faite par du Bellay lui-même dans son poème satirique « Contre les Pétrarquistes » (voir plus bas) .     

       Cette œuvre artificielle repose sur une convention nouvelle de l’amour et de la beauté, écho lointain de Platon, qui avait déjà inspiré les poètes de l’Ecole lyonnaise (Maurice Scève). Du Bellay a formulé cette idée que l’amour pour la beauté terrestre traduit l’aspiration de l’âme prisonnière ici-bas vers la beauté divine et idéale. A l’aide d’un amour purement physique se substitue celle d’un amour chaste et pur, d’un élan vers la beauté et la perfection. En ce sens, cette œuvre occupe une place importante dans l’histoire de notre poésie.

    Ces cheveux d’or

       Noter l’artifice des trois métaphores (lien, flamme, et glaive) développées parallèlement au mépris de toute cohérence. Remarquer aussi les quatrains entièrement en rimes féminines.

    Ces cheveux d’or sont le liens, Madame,

    Dont fut premier[1] ma liberté surprise,

    Amour la flamme autour du cœur éprise[2],

    Ces yeux le trait qui me transperce l’âme.

    *

    Forts sont le nœuds, âpre et vive la flamme,

    Le coup de main[3] à tirer bien apprise,

    Et toutefois j’aime, j’adore et prise

    Ce qui m’étreint, qui me brûle et entame.

    *

    Pour briser donc, pour éteindre et guérir

    Ce dur lien, cette ardeur[4], cette plaie,

    Je ne quiers[5] fer, liqueur, ni médecine[6] :

    *

    L’heur[7] et plaisir que ce m’est de périr

    De telle main ne permet que j’essaie

    Glaive tranchant, ni froideur, ni racine.

    _ _ _

    Déjà la nuit en son parc…

       Ce sonnet traite du thème de la Belle Matineuse, un de plus connus de la poésie précieuse, repris avec diverses variantes au XVIIe par Desportes, Maleville, Voiture, etc. Le soleil se lève mais son éclat se trouve éclipsé par la beauté radieuse de la femme aimée.

    Déjà la nuit en son parc amassait

    Un grand troupeau d’étoiles vagabondes,

    Et pour entrer aux cavernes profondes,

    Fuyant le jour, ses noirs chevauls chassait.

    *

    Déjà le ciel aux Indes[8] rougissait,

    Et l’aulbe encor’ de ses tresses tant blondes,

    Faisant gresler mille perlettes[9] rondes,

    De ses thésors les prez enrichissait :

    *

    Quand d’occident, comme une étoile vive,

    Je vy sortir dessus ta verde rive,

    O fleuve mien[10] ! une nymphe en rient.

    *

    Alors voyant cette nouvelle Aurore,

    Le jour honteux d’un double teint colore

    Et l’Angevin et L’Indique orient.   

    _ _ _

    Contre les Pétrarquistes

       Après le succès de l’Olive, tout un flot de poésie pétrarquiste déferle sur la France, avec les Amours de Cassandre (Ronsard), les Erreurs amoureuses (Pontus de Tyard), la Méline (Baïf), la Castianire (Magny), la Diane (Jodelle) etc. C’est à qui chantera avec le plus d’ingéniosité et de subtilité les perfections de maîtresses réelles ou imaginaires. Du Bellay, vite revenu du pétrarquisme, publia en 1553 la satire suivante (nous en donnons quelques strophes). Avec malice, il ridiculise l’excessive préciosité des sentiments et de l’expression dans son Olive et dans les Amours de Ronsard. Il reviendra au pétrarquisme à la fin de sa vie dans une trentaine de sonnets qui ne se distinguent guère de ceux de l’Olive.

    J’ai oublié l’art de pétrarquiser,

    Je veux d’amour franchement deviser,

    Sans vous flatter et sans me déguiser :

    Ceux qui font tant de plaintes

    N’ont pas le quart d’une vraie amitié,

    Et n’ont pas tant de peine la moitié,

    Comme leurs yeux, pour vous faire pitié,

    Jettent des larmes feintes.

    *

    Ce n’est que feu[11] de leurs froides chaleurs,

    Ce n’est qu’horreur de leurs feintes douleurs

    Ce n’est encor de leurs soupirs et pleurs

    Que vent, pluie et orages,

    Et bref, ce n’est, à ouïr leurs chansons,

    De leurs amours que flammes et glaçons,

    Flèches, liens, et mille autres façons

    De semblables outrages.

    *

    De vos beautés, ce n’est que tout fin or,

    Perles, cristal, marbre et ivoire encor,

    Et tout l’honneur de l’Indique trésor,

    Fleurs, lis, œillets, et roses :

    De vos douceurs, ce n’est que sucre te mile,

    De vos rigueurs, n’est qu’aloès et fiel,

    De vos esprits, c’est tout ce que le ciel

    Tient de grâces encloses…

    *

    Je ris souvent, voyant pleurer ces fous

    Qui mille fois voudraient mourir pour vous,

    Si vous croyez de leur parler si doux

    Le parjure artifice ;

    Mais, quant à moi, san feindre ni pleurer,

    Touchant ce point je vous puis assurer

    Que je veux sain et dispos demeurer,

    Pour vous faire service.

    *

    De vos beautés je dirai seulement

    Que, si mon œil me juge follement,

    Votre beauté est jointe également

    A votre bonne grâce ;

    De mon amour, que mon affection

    Est arrivée à la perfection

    De ce qu’on peut avoir de passion

    Pour une belle face.

    *

    Si toutefois Pétrarque vous plaît mieux,

    Je reprendrai mon chant mélodieux,

    Et volerai jusqu’au séjour des dieux

    D’une aile mieux guidée

    Là, dans le sien de leurs divinités,

    Je choisirai cent mille nouveautés

    Dont je peindrai vos plus grandes beautés

    Sur la plus belle Idée.

     


    [1] D’abord.

    [2] Allumée.

    [3] Voir v. 4 et 14 : l’image est-elle cohérente ?

    [4] Flamme (cf. ardent).

    [5] Cherche (latin : quareo).

    [6] Remède.

    [7] Bonheur.

    [8] A l’Orient.

    [9] De rosée.

    [10] Apostrophe à la Loire.

    * * * 

  • Panurge et le mariage  

       A partir du chapitre VII, se pose me problème central du Tiers Livre : Panurge annonce son intention de se marier. Sera-t-il heureux ? Sa femme lui sera-t-elle fidèle ? Il découvre alternativement les avantages et les inconvénients du mariage et Pantagruel lui répond en écho, tantôt : « Mariez-vous donc », et tantôt : « Point donc ne vous mariez ».  Ils interrogent les uns et les autres. Consultations burlesques qui aboutissent à chaque fois au même résultat : selon Pantagruel et frère Jean, les réponses obscures des uns et des autres prédisent à Panurge qu’il sera malheureux en ménage ; ce dernier, au contraire, interprète favorablement toutes les prédictions et se berce d’illusions.

       Pantagruel et Panurge décident enfin d’aller consulter l’oracle de la « Dive Bouteille ». Le bon sens de Pantagruel lui fait condamner les mariages sans le consentement des parents et Panurge s’en remet entièrement à la décision de son père pour le choix de son épouse.

    * * * 

  • L'abbaye de Thélème

      L'abbaye de Thélème

       Dans Gargantua, Rabelais évoque un endroit idéal qui a pour devise « Fais ce que tu voudras ».

       L’abbaye de Thélème « accueille les femmes « depuis 10 jusqu’à 15 ans ; les hommes depuis 12 jusqu’à 18 […]. Fut ordonné que là ne seraient reçues sinon les belles, bien formées et bien naturées, et les beaux bien formés et bien naturés… Fut constitué que là honnêtement on pût être marié, que chacun fût riche et vécût en liberté… A l’issue des salles du logis des dames étaient les parfumeurs et les testonneurs (coiffeurs), par les mains desquels passaient les hommes quand ils visitaient les dames. Iceux fournissaient chaque matin la chambre des dames d’eau de rose, d’eau de naphte et d’eau d’ange… Jamais ne furent vues dames tant propres[1], tant mignonnes, moins fâcheuses, plus doctes à la main, à l’aiguille, à tout acte mulièbre[2] honnête et libère, que là étaient. Par cette raison quand le temps venu était que aucun d’icelle abbaye, ou à la requête de ses parents, ou pour autre cause, voulût issir hors, avec soi il emmenait une des dames, celle laquelle l’aurait pris pour son dévot, et étaient ensemble mariés ; et si bien avaient vécu à Thélème en dévotion et amitié, encore mieux la continuaient-ils en mariage ; d’autant s’entr’aimaient ils à la fin de leurs jours comme le premier de leurs noces… »       


    [1] Elégantes.

    [2] De femme.

    * * * 

  • Délie et Scève

       Une haute conception de l’amour inspire l’œuvre principale de Maurice Scève, Délie, objet de plus haute vertu (1544), longue suite de dizaines en décasyllabes.

       Qui est Délie ? Sans doute la poétesse lyonnaise (Autres écrivaines de la Renaissance (XVe siècle) Pernette de Guillet, peut-être aussi la femme idéale. Dans sa jeunesse, Scève avait cru découvrir en Avignon le tombeau de Laure de Noves, chantée par Pétrarque au XIVe siècle.

       Il imite Pétrarque et ses disciples italiens, tout en restant fidèle à la rhétorique et à la scolastique médiévales. Rien d’original donc, mais de la grandeur, de la fraîcheur et du mystère.

       Après les symbolistes du XIXe siècle, après Mallarmé et Valéry, cette poésie a connu un renouveau de jeunesse. Un art un peu hautain, une syntaxe hardie, une obscurité volontaire, les résonnances de la pensée ont permis de voir en Scève un ancêtre de la poésie pure et de l’hermétisme. Sa langue annonce en tout cas la rénovation de la Pléiade : la poésie n’est plus un jeu mais un culte, et il apparaît comme un précurseur de Du Bellay et de Ronsard qui pétrarquisent à qui mieux mieux.

    Délie

    Une scène pittoresque illustre avec humour le thème de l’amour captif (I) dont une série de comparaisons souligne le triste sort (II). Mais que de consolation aussi ! Le visage de la bien-aimée est radieux comme le soleil printanier ; l’amour la rend toujours présente à la pensée (III) et, lorsqu’elle est vraiment là (IV), le cœur de l’amant s’épanouit (Dizains 221, 396, 141 et 309).

    « Sur le printemps, que les aloses montent,

    Ma Dame et moi sautons dans le bateau

    Où les pêcheurs entre eux leur prise comptent,

    Et une en prend, qui, sentant l’air nouveau,

    Tant se débat qu’enfin se sauve en l’eau ;

    Dont ma Maîtresse et pleure et se tourmente.

    « Cesse, lui dis-je, il faut que je lamente

    L’heur du poisson, que n’as su attraper,

    Car il est hors de prison véhémente,

    [1] de tes mains ne peut onc échapper. »

    *

    Le laboureur de sueur tout rempli

    A son repos sur le soir se retire :

    Le pèlerin, son voyage accompli,

    Retourne en paix et vers sa maison tire.

    Et toi, ô Rhône, en fureur, en grande ire,

    Tu viens courant des Alpes roidement

    Vers celle-là qui t’attend froidement[2],

    Pour en son sein tant doux te revoir.

    Et moi, suant à ma fin grandement,

    Ne puis ni paix ni repos d’elle avoir.

    *

    Comme des rais du soleil gracieux

    Se paissent fleurs durant la primevère[3],

    Je me recrée aux rayons de ses yeux,

    Et loin et près autour d’eux persévère ;

    Si que le cœur, qui en moi la révère,

    La me fait voir en celle[4] même essence

    Que ferait l’œil par sa belle présence,

    Que tant j’honore et que tant je poursuis :

    Par quoi de rien ne me nuit son absence,

    Vu qu’en tous lieux, malgré moi, je la suis.

    *

    Apercevant cet ange en forme humaine,

    Qui aux plus forts ravit le dur courage

    Pour le porter au gracieux domaine

    Du paradis terrestre en son visage,

    Ses beaux yeux clairs par leur privé usage

    Me dorent tout de leurs rais épandus.

    Et quand les miens j’ai vers les siens tendus,

    Je me recrée au mal où je m’ennuie,

    Comme bourgeons au soleil étendus,

    Qui se refont aux gouttes de la pluie.  

      


    [1] Tandis que… je ne peux jamais.

    [2] La Saône. Scève était lyonnais.

    [3] Le printemps (italianisme).

    [4] Cette.

  • Les amours de Marot

    Anne d'Alençon

    1/Clément Marot écrivit des Ballades (genre hérité du Moyen Age).  

       La première qui suit est dédiée à Mme d’Alençon[1] (1518) « pour être couché en son état », c’est-à-dire pour être inscrit sur la liste de son budget.

    A Madame d’Alençon

    I

    « Princesse au cœur noble et rassis[2],

    La fortune que j’ai suivie,

    Par force m’a souvent assis

    Au froid giron de triste vie ;

    De m’y seoir encor me convie,

    Mais je réponds, comme fâché :

    D’être assis je n’ai plus envie,

    Il n’est que d’être bien couché…

    Envoi

    Princesse de vertu[3] remplie

    Dire puis[4], comme j’ai touché[5],

    Si promesse m’est accomplie :

    Il n’est que d’être bien couché. »

    _ _ _

       La suivante fut publiée en 1538, comme un écho attardé du lyrisme médiéval : poésie artificielle de la nature, allégorie, banalité des thèmes moraux (fragilité du corps, éternité de la vertu). L’originalité de Marot consiste ici à égarer le lecteur (strophes 1 et 2), à user habilement du refrain et surtout de l’Envoi.

    II

    Chant de Mai et de Vertu

    « Volontiers en ce mois ici

    La terre mue et renouvelle ;

    Maints amoureux en font ainsi,

    Sujets à faire amour nouvelle

    Par légèreté de cervelle,

    Ou pour être ailleurs plus contents ;

    Ma façon d’aimer n’est pas telle,

    Mes amours durent en tout temps.

    *

    N’y a si belle dame aussi

    De qui la beauté ne chancelle ;

    Par temps, maladie ou souci,

    Laideur les tire en sa nacelle ;

    Mais rien ne peut enlaidir celle

    Que servir sans fin je prétends ;

    Et pour ce[6] qu’elle est toujours belle,

    Mes amours durent en tout temps.  

    *

    Celle dont je dis tout ceci,

    C’est Vertu, la nymphe éternelle,

    Qui au mont d’honneur éclairci[7]

    Tous les vrais amoureux appelle :

    « Venez, amants, venez, dit-elle,

    Venez à moi, je vous attends ;

    Venez, ce[8] dit la jouvencelle,

    Mes amours durent en tout temps. 

    *

    Envoi

    Prince, fais[9] amie immortelle,

    Et à la bien aimer entends ;

    Lors pourras dire sans cautelle[10] :

    « Mes amours durent en tout temps. »

    *

    2/ Il écrivit également des rondeaux. Celui-ci est demeuré célèbre : il traduit une illusion permanente de l’âme humaine, il y règne une parfaite harmonie entre le thème, la simplicité de l’expression et la naïveté un peu vieillotte du genre lui-même.

    Au bon vieux temps

    « Au bon vieux temps un train d’amour régnait

    Qui sans grand art et dons se démenait,

    Si[11] qu’un baiser, donné d’amour profonde,

    C’était donné[12] toute la terre ronde :

    Car seulement au cœur on se prenait.

    Et si, par cas, à jouir[13] on venait,

    Savez-vous bien comme on s’entretenait ?

    Vint ans trente ans : cela durait un monde,

    Au bon vieux temps.

    Or[14] est perdu ce qu’amour ordonnait :

    Rien que pleurs feints, rien que changes on n’oué[15].

    Qui voudra donc qu’à aimer je me fonde ?

    Il faut premier[16] que l’amour on refonde,

    Et qu’on la[17] mène ainsi qu’on la menait

    Au bon vieux temps. »

    *

    3/ Encore un rondeau (« Dedans Paris ») et deux épigrammes à la gloire de sa « grande amye », Anne d’Alençon.

    Dedans Paris

    « Dedans Paris, ville jolie,

    Un jour passant[18] mélancolie,

    Je pris alliance nouvelle

    A la plus gaie[19] demoiselle

    Qui soit d’ici en Italie.

    *

    D’honnêteté elle est saisie,

    Et crois, selon ma fantaisie[20],

    Qu’il n’est guère de plus belle

    Dedans Paris.  

    *

    Je ne vous la nommerai mie,

    Sinon qu’elle est ma grand[21] amie,

    Car l’alliance se fit telle[22],

    Par un doux baiser que j’eus d’elle,

    Sans penser aucune infamie,

    Dedans Paris. »

    *

    Le dizain de neige

    Anne, par jeu, me jeta de la neige,

    Que je cuidais[23] froide certainement ;

    Mais c’était feu ; l’expérience en ai-je,

    Car embrasé je fus soudainement.

    Puisque le feu loge secrètement

    Dedans la neige, où trouverais-je place

    Pour n’ardre[24] point ? Anne, ta seule grâce[25]

    Eteindre pour le feu que je sens bien,

    Non point par eau, par neige, ni par glace,

    Mais par sentir[26] un feu pareil au mien. »

    *

    Du partement d’Anne

    « Où allez-vous, Anne ? que je le sache,

    Et m’enseignez avant que de partir

    Comme ferai[27], afin que mon œil cache

    Le dur regret du cœur triste et martyr,

    Je sais comment ; point ne faut m’avertir :

    Vous le prendrez, ce cœur je le vous livre ;

    L’emporterez pour le rendre délivre[28]

    Du deuil qu’aurait loin de vous en ce lieu ;

    Et pour autant qu’on ne peut sans cœur vivre

    Me laisserez le vôtre, et puis adieu.

    _ _ _

       Marot dit des riens avec grâce : il le doit à la Cour, sa « maîtresse d’école », et à l’influence de la préciosité italienne.

      


    [1] Anne d’Alençon est le grand amour de Marot.

    [2] Sage.

    [3] Valeur.

    [4] Je puis dire.

    [5] J’en touché (dit) un mot.

    [6] Parce que.

    [7] Célèbre.

    [8] Se ?

    [9] Prends une amie.

    [10] Orthographe moderne : cautèle.

    [11] Si bien que.

    [12] Comme si on avait donné.

    [13] A s’aimer mutuellement.

    [14] Maintenant.

    [15] On n’entend parler que d‘infidélités.

    [16] D’abord.

    [17] Amour est féminin.

    [18] Traversant mélancolie (sans m’y arrêter). Image élégante.  

    [19] Deux syllabes : A = avec.

    [20] Imagination.

    [21] Féminin semblable au masculin comme au Moyen Age.

    [22] A cette condition (de ne pas la nommer).

    [23] Trouvais.

    [24] Brûler (ardere).

    [25] Seule ta grâce.

    [26] En sentant.

    [27] Comment je ferai.

    [28] Pour le délivrer.

    * * * 

  • Juliana Berners, première écrivaine sportive

      Pêche a la ligne (Caillebotte, 1878 )

       Contemporaine de Christine de Pisan, Juliana Berners est anglaise. Née en 1388 et orpheline de père (exécuté à la hache pour complot), elle vivait à la cour avec sa mère et ses trois frères. Elle était férue de chasse aux cerfs et aux faucons, privilège des rois et des grands seigneurs. Son grand ami et conseiller était Edouard, duc d’York, cousin du roi et occupant l’une de plus hautes fonctions du royaume : il portait le titre de « Maître des Jeux ». A ses côtés, elle s’initie à tous les secrets de la chasse et de la pêche à la ligne, devenue à la mode.  

       En 1415, le duc d’York partit guerroyer en France et fut tué à Azincourt, fameuse victoire anglaise. Juliana prit alors le voile à l’Abbaye de Saint-Alban.

       Pendant cinq ans, elle pria en silence, s’efforçant d’oublier la cour et ses souvenirs. Mais dans le jardin du couvent passait une rivière, le Ver et Juliana s’attardait près des poissons. Elle fabriqua une ligne, tressa un fil avec des crins de couleurs, selon les règles apprises autrefois et se mit à pêcher.  Paisibles et consolatrices haltes au bord de l’eau. Elle y méditait mieux que dans sa cellule et sentait tomber sur elle, comme elle devait l’écrire plus tard, « en même temps que la bénédiction de Dieu, la protection de saint Pierre, patron des pêcheurs. »   

       Elle fut nommée prieure, mais les responsabilités du couvent ne lui firent pas oublier son passe-temps favori ; bien au contraire : elle s’aperçut que la pêche à la ligne constituait un précieux appoint à la nourriture de la communauté. N’oublions pas que le Moyen Age imposait cent jours maigres par an. Toutes les religieuses se mirent donc à pêcher. Juliana leur apprit à préparer des appâts compliqués, comment confectionner les fils ainsi que les mouches artificielles. 500 ans plus tard, des millions de pêcheurs à la ligne utiliseront ses méthodes.  

       Elle entreprit alors un travail original : écrire, en s’aidant de ses souvenirs, un traité de chasse suivi d’un traité de pêche.

       35 ans après sa mort, l’instituteur de Saint-Alban, se trouvant dans le parloir, vit traîner des copies du manuscrit. IL avait monté la deuxième presse d’Angleterre et trouve ces textes dignes d’être publiés.

       Immense succès ! Quelques années plus tard, Wynky de Worde en publiait une deuxième édition puis donnait en 1532 une édition séparée du Traité de la Pêche à la ligne, étonnant best-seller qui ne cessa d’être réédité.

       En s’aidant de la technique de Juliana, des générations de voyageurs, hors-la-loi, soldats lui durent de ne pas mourir de faim. Rien de plus facile, en effet, que de transporter hameçons et mouches.

       Il fallait un hiver entier à Juliana pour fabriquer une belle ligne. Elle faisait elle-même son fil avec 15 poils de cheval blanc au moins. Selon les saisons, elle préparait ses appâts pour chaque genre de poissons (ses poissons préférés étant la truite et l’omble). Elle faisait cuire des abeilles ou de la chair de chat… Ses mouches artificielles furent les premières utilisées dans l’Histoire.

       Elle accordait une réelle valeur morale à la pêche, supérieure à la chasse : sport doux, contemplatif, joyeux, innocent, solitaire (donc fait pour la prière).

       Ajoutons que les sports au Moyen Age étaient nombreux : chasse, tournois, joutes à mains nues, jeux de boules et de paume.

    Juliana Berners — Wikipédia (wikipedia.org)

    * * *

  • Autres écrivaines de la Renaissance (XVe siècle)

    Béatrice Galindo

      

       Contemporaine de Louise Labbé et lyonnaise comme elle, Pernette de Guillet (1520-1545) écrivit un recueil de vers consacrés à l’amour et à l’amitié : Rymes de gentile et vertueuse dame Pernette du Guillet. Une musicienne cultivée et amoureuse de Maurice Scève, chef de file de l’école lyonnaise. Comme Louis Labbé, elle anima également l'un des salons intellectuels lyonnais.  

    Pernette du Guillet — Wikipédia (wikipedia.org)

       Marguerite Briet (dite aussi Hélisenne de Crenne) écrivit le premier roman psychologique français sous forme de la confession d’une femme mariée : Angoysses douloureuses.

    Marguerite Briet — SiefarWikiFr

    Hélisenne de Crenne — Wikipédia (wikipedia.org)

       L’Italienne Domitilla Torelli ; fille d’un sénateur de Milan connaissait si bien la littérature grecque que l’Arioste disait d’elle : « Elle a été élevée dans la grotte sacrée des Muses ». Elle était aussi musicienne.  

       L’Espagnole Béatrice Galindo était une philosophe et philologue. Elle parlait si bien le latin qu’on la surnommait « Latina ». Un prodige de savoir, disait-on.

    Beatriz Galindo - Wikipedia

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  • Louise Labbé ou la belle Cordière

    Louise Labbé, dite la belle Cordière

       Fille d’un modeste marchand de chanvre, elle était née à Lyon en 1524. Belle et intelligente, elle profite des avantages de cette ville, seconde capitale du royaume, qui subit l’influence de la Renaissance italienne et où les femmes cultivent leurs dons avec une liberté presque encore inconnue en France. Elle apprit plusieurs langues, dont le latin et le grec, montait à cheval et maniait les armes. La légende lui prête une vie aventureuse : à seize ans, elle serait partie se battre (travestie) au siège de Perpignan contre les Espagnols pour suivre l’homme qu’elle aimait. A dix-huit, elle est mariée avec Ennemond Perrin, maître-cordier, d’où son surnom de « Belle Cordière ». Ce qui ne l'empêche pas d'avoir des aventures extra-conjugales, patmi lesquelles un eliaison passionnée avec le poète Olivier de Magny. 

       De vingt à trente ans, elle écrit trois élégies, vingt-trois sonnets, un texte en prose : Le débat de la Folie et de l’Amour. Et elle réclamait déjà pour les femmes le droit « d’élever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenouilles et fuseaux ».  

    Louise Labé — Wikipédia (wikipedia.org)

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  • Marguerite de Navarre

      Portrait de Marguerite de Navarre (Jean Clouet vers 1530 )

       Marguerite de Valois, Marguerite d’Angoulême, Marguerite d’Orléans, Marguerite de Navarre (1492-1549) : la sœur aînée de François Ier, fille de Louise de Savoie et de Charles d’Orléans, marguerite des princesses, possède autant de noms que ses talents sont divers. Elle lit le latin et le grec, parle allemand, italien et espagnol. Dans les Cent nouvelles nouvelles, elle tient à fonder ses récits sur des faits réels, qu’elle dépouille pourtant de circonstances trop précises. Princesse éduquée et érudite, elle n’oublie pas la leçon des rhétoriqueurs - ni ce Roman de la Rose, dont son protégé à Nérac, Clément Marot, a publié une nouvelle édition – qui la ramène aux allégories du Moyen Age et à l’amour courtois. Amour courtois ? Femme du monde, elle subit l’influence de Boccace, chez qui l’amour courtois a cédé devant la galanterie élaborée, le bavardage et la gaillardise. Gaillardise ? Marguerite éprouve trop de sympathie secrète à l’égard de la Réforme pour ne pas être marquée par sa rigueur et sa pureté. On peut lire L’Heptaméron, symbole d’un marivaudage altier, et retenir que pour elle, la nouvelle est un fait divers abstrait. Une nouvelle à lire ? Peut-être la Continence d’une jeune fille contre l’opiniâtre poursuite amoureuse d’un des grands seigneurs de France, et l’heureux succès qu’en eut la demoiselle.

    Marguerite de Valois-Angoulême — Wikipédia (wikipedia.org)

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  • Les écrivaines médiévales dans le monde

      Une religieuse

       A l’époque médiévale, quelques femmes (presque toujours des religieuses cultivées) écrivirent des ouvrages d’inspiration poétique.

       La plus ancienne semble être l’abbesse saxonne Hrothsavita qui produisit des pièces de théâtre. Elle vivait à l’abbaye de Gaudersheim dans le duché de Saxe. La plus connue de ses pièces est titrée Callimaque. Histoire d’un jeune païen amoureux fou d’une chrétienne, Drusiana. Pour arracher cette dernière à la tentation, Dieu permet qu’elle meure. Callimaque viole sa tombe et s’apprête à étreindre le cadavre quand un serpent le tue à son tour. Mais Dieu les resuscite pour que Callimaque se convertisse : telle est l’apothéose des deux amants sublimés.   

    Hrotsvita de Gandersheim — Wikipédia (wikipedia.org)

       L’an Mille suscita au Japon une femme de lettres : Murasaki, dame d’honneur de l’Impératrice du Japon. Elle rédigea Le Roman de Gengi, chronique de la Cour spirituelle et étonnamment moderne.

    Murasaki Shikibu — Wikipédia (wikipedia.org)

       Ava l’Autrichienne, au XIIe siècle, est considérée comme la première poétesse de langue allemande. Elle vivait en ermite à Göttweig et a laissé trois beaux poèmes : La Vie de Jésus-Christ, L’Antéchrist et Le Jugement dernier.

    Ava von Göttweig — Wikipédia (wikipedia.org)

       Sainte Hildegarde de Bingen, au XIIe siècle, fut appelée « la Sybille du Rhin ». Grande abbesse, conseillère du papa et de l’empereur Barberousse, elle écrivit un certain nombre d’ouvrages mystiques.

    Hildegarde de Bingen — Wikipédia (wikipedia.org)

          Herrade de Laudsberg au XIIe siècle composa Le Jardin des délices à l’intention des novices.

    Herrade de Landsberg (1125 ? – 1195) | Institut Iliade (institut-iliade.com)

       Mechtilde von Magdeburg (XIIIe siècle) fut considérée comme la plus grande poétesse allemande

    Mathilde de Magdebourg — Wikipédia (wikipedia.org)

       Elsbeth Stagel, au début du XIVe siècle, écrivit La Vie des Sœurs de Töss, qui évoque toute la vie d’un monastère.

    Elsbeth Stagel — Wikipédia (wikipedia.org)

       En France, avant Christine de Pisan et Marie de France, deux abbesses, Marguerite de Duyon et Agnès d’Harcourt, innovèrent en s’essayant timidement à écrire en français et non en latin.

    Agnès d'Harcourt — Wikipédia (wikipedia.org)

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  • Marie de France et ses lais

    Marie de France    

    Avant Christine de Pisan, Marie de France, au XIIIe siècle, ouvrit l’ère des femmes qui voulaient vivre de leur plume. On ne sait pas grand-chose d’elle.

       Il semble qu’elle était d’humble condition, née en France, sans doute en Normandie. Elle se retrouva en Angleterre, on ne sait trop pourquoi. Reçue à la cour des rois anglo-normands (notamment Henri II et Aliénor d’Aquitaine), elle y vécut de sa plume en versifiant pour les princes des lais qu’on pouvait chanter comme des romances en s’accompagnant sur des instruments.

       Le mot lai, qui signifie chanson a d’abord désigné une œuvre musicale exécutée par les musiciens bretons sur un thème tiré des vieilles légendes de leur pays. L’œuvre créatrice de Marie a consisté à raconter ces mêmes légendes en de brefs poèmes narratifs, qui sont aux grands romans courtois ce qu’est la nouvelle à nos romans modernes. Il nous en reste une douzaine, en octosyllabes rimés, de longueur variant entre 100 et 1 000 vers.

       Elle écrivit aussi un recueil de cent trois fables dont une trentaine furent traduites d’Esope par elle-même. On appelle ce recueil de fables ésopiques un isopet. Etonnamment cultivée donc.

       Elle acquit de la sorte à la cour d’Angleterre une grande réputation qui s’étendit peu à peu en France. La Fontaine devait plus tard s’inspirer de certaines de ses fables : « Un corbel qui prist un fromage » ou encore « Le grésillon et la fromi ».

    Les lais

       Ils présentent deux aspects dominants : le merveilleux romanesque et féérique, et la peinture de l’amour. Cette dernière remarque est importante : jusqu’ici l’amour n’avait guère compté pour nos trouvères. Dans les chansons de geste, il était matière à développements grossiers ; dans le lyrisme provençal (à la suite d’Aliénor d’Aquitaine), matière à rhétorique raffinée. Mais nul n’avait conçu l’amour comme la passion suprême, principe de toutes les joies, de toutes les douleurs et de tous les sacrifices.

    1/ Le merveilleux

       C’est l’élément breton que l’on retrouvera, humanisé et plus littéraire, dans la légende de Tristan et dans les romans arthuriens. L’intérêt de ces lais est, pour nous, de rester plus proches du fantastique primitif, issu de l’âme celte et galloise. Marie nous transporte dans un monde merveilleux où les hommes se muent en animaux (Yonec, Bisclavaret), où les animaux parlent, où les objets s’animent, où règnent les fées et les magiciens, et où les héros accomplissent des exploits surhumains.

    2/ La peinture nuancée de l’amour

       C’est la grande originalité de Marie. Ce n’est pas encore l’amour courtois codifié par les amoureux de la poésie provençale, ni l’aveuglement des chevaliers soumis aux caprices d’une dame impassible come dans Chrétien de Troyes. Ce n’est pa non plus la passion fatale, violente et tragique de Tristan et Iseut. Il s’agit d’une peinture délicate, féminine, de sentiments tendres, d’une émotion voilée et mélancolique. La femme est une créature aimante et fidèle, prête à se sacrifier pour le bonheur de l’être aimé. Le rêve tient dans cet amour plus de place que la réalité (Laostic).

       Notons toutefois que Marie n’a pas l’aisance d’un conteur comme Chrétien de Troyes ni la subtilité psychologique de Thomas (Tristan). Ses récits sont minces, parfois un peu secs dans leur précision. Mais la composition est claire, bien agencée et la gaucherie naïve est pleine de grâce.

    • Le lai du Laostic

       Il commence ainsi : « Je vous dirai une aventure dont les bretons ont fait un lai. Son nom est Laostic, je crois : c’est ainsi qu’ils l’appellent, en leur pays. C’est rossignol en français, et nihtegale en bon anglais. »

       Résumé : un jeune baron, héroïque et courtois, s’éprend de la femme de son voisin mais ne peut l’approcher car elle est étroitement gardée. Les deux amants sont constamment à leur fenêtre, à se contempler et à se parler, mais gardent jalousement le secret de leur amour.  Mais le mari veut savoir pourquoi elle se lève ainsi toutes les nuits. « C’est pour entendre chanter le rossignol », répond-elle. Aussitôt, il le tue. La belle dame envoie le petit corps à son amoureux qui le place dans un reliquaire.

    • Le lai d’Yonec

        Un mari jaloux tient sa femme enfermée dans une tour ; mais elle reçoit la visite d’un beau seigneur qui prend la forme d’un autour pour franchir sa fenêtre d’un coup d’aile. Le mari, soupçonneux, fait disposer sur la fenêtre des broches qui transpercent l’oiseau. Il s’enfuit et la dame, suivant la trace de son sang, parvient à un magnifique château où elle trouve son chevalier mourant. Il lui donne un anneau qui fera tout oublier à son mari, et son épée pour la remettre un jour à leur fils Yonec. Quand Yonec est jeune homme, la dame le conduit devant le tombeau de son père, lui révèle le secret de sa naissance, lui remet l’épée de la vengeance et tombe morte. Yonec tranche la tête du mari jaloux. C’est le thème de notre conte populaire de L’Oiseau bleu (Conte de Mme d’Aulnoy, 17e siècle).  

    • Le lai du Bisclavaret

       Un chevalier, ami du roi, est tendrement aimé de sa femme. IL s’absente trois jours par semaine. Elle finit par lui faire avouer que, pendant son absence, il devient « bisclavaret » (loup-garou) : il le resterait s’il ne retrouvait pas ses vêtements dont il se dépouille lors de sa métamorphose. Effrayée, la dame charge l’un de ses amis de s’emparer de ses vêtements et son mari reste un loup-garou, errant dans les bois. La jeune femme se remarie avec son sauveur. Un jour de chasse, le roi prend le loup qui lui fait mille marques d’amitié : flatté, le prince garde cet animal, toujours fidèle et affectueux envers tous. Mais un jour, voyant parmi les invités sa femme avec son complice, le loup blesse le mari et arrache le nez de la dame. On soupçonne un mystère. Mise à la question, la dame avoue. On isole le loup dans une chambre avec ses vêtements et lorsqu’on rouvre la porte, on découvre sur le lit le chevalier endormi. Joie du prince qui retrouve son ami et désespoir de l’épouse qui est chassée avec son complice.  

    • Le lai du chèvrefeuille

       Tristan, chassé de la cour du roi Marc et exilé loin de la reine Iseut, sa bien-aimée, dépose sur son passage un signe de reconnaissance : une branche de coudrier enlacée d’un brin de chèvrefeuille, symbole de leurs destins inséparables. La reine reconnaît le signe, pénètre dans le bois, retrouve Tristan et lui indique comment il pourra se réconcilier avec le roi. Ce thème est repris dans Le Roman de Tristan et Iseut (dont il existe deux versions, celle de Béroul et de Thomas).

    « Belle amie, ainsi va de nous :

    Ni vous sans moi, ni moi sans vous. »

    _ _ _ 

    Pour en savoir plus 

    Marie de France (poétesse) — Wikipédia (wikipedia.org)  

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  • Christine de Pisan, première femme de lettres

      Christine de Pisan

       Christine de Pisan (ou Pizan), née à Venise en 1363 ou 1364, était la fille de Sire Thomas de Pisan, médecin et astrologue célèbre, appelé à la cour de France par le roi Charles V. Elle avait à peine cinq ans mais sa gentillesse et sa mine éveillée plurent au roi qui lui fit donner une éducation soignée : à quatorze ans, elle connaissait les auteurs anciens, parlait français, italien et latin.  Lorsqu’elle eut quinze ans, son père décida de la marier. Il choisit un jeune « escholier » d’excellente famille, Etienne du Castel, qui dut à ce mariage une charge de notaire et de secrétaire du roi. Ils vécurent tous deux de belles années.

       Mais deux ans plus tard, le roi mourut, Thomas de Pisan perdit sa place, sa pension et son crédit. Il en décéda. En 1402, au cours d’une de ces épidémies de peste qui décimèrent l’Europe du Moyen Age, Etienne fut emporté à son tour. Christine resta seule avec trois enfants en bas âge et sa vieille mère.    Elle écrivit :

    « Seulette suis et seulette veux être,

    Seulette m’a mon doux ami laissée,

    Seulette suis, sans compagnon ni maître,

    Seulette suis, dolente et courroucée,

    Seulette suis, plus que nulle égarée,

    Seulette suis sans ami demeurée… »[1]

      signature de Christine de Pizan

       Les seules ressources de Christine sont son intelligence et sa culture. Elle décida, chose impensable à l’époque, d’essayer de vivre de sa plume.

       L’usage voulait qu’on rédigeât en latin. Hardie et à contre-courant, elle décida d’utiliser la langue française.

       L’imprimerie n’existant pas encore (inventée en 1450), une œuvre ne pouvait être diffusée qu’en un très petit nombre d’exemplaires grâce au travail des copistes qui se faisaient payer très cher. Les écrivains, pour en tirer un profit réel, n’avaient d’autres ressources que de les dédier à de puissants personnages qui les récompensaient en espèces sonnantes et trébuchantes.

       C’est ce que fit Christine en offrant son premier ouvrage Les cent Hystoires de Troye à Philippe le Hardi, qui avait succédé à son frère Charles V.  Succès foudroyant : Philippe envoya chercher l’autrice pour la complimenter. Une miniature nous la montre recevant les ambassadeurs royaux, assise à son pupitre de chêne, vêtue de la robe gothique au drapé harmonieux. Le roi lui commanda un autre ouvrage, Le Livre des Faits et Bonnes Mœurs du Sage Roi Charles V, celui qui « dans sa jeunesse l’avait nourrie de son pain ».

       Elle ne cessa plus dès lors d’écrire rondeaux et ballades ainsi que d’énormes ouvrages au style quel quelque peu embrouillé. Sans s’enrichir au reste, car la protection de Philippe le Hardi ne suffisait pas à assurer sa vie quotidienne. Misère dorée, pourrait-on dire…

       Fière, elle ne voulait pas montrer sa pauvreté : élégante et raffinée, elle faisait durer ses vêtements : « Ainsi, sous mantel fourré de gris et sous surcot d’écarlate, non pas souvent renouvelé, mais bien gardé, avais souvent de grands frissons, et en beau lit bien ordonné de males nuits, mais le repas était sobre, comme il convient à femme veuve… »           

       Elle allait commencer la seconde partie de son ouvrage sur Charles V quand Philippe mourut. Sa mère avait disparu, l’un de ses fils devait s’en aller à son tour. Accablée d’épreuves, elle songeait au jour où elle irait rejoindre ses chers disparus : « Son cœur s’épanouissait de joie quand elle songeait que le jour ne saurait tarder bien loin où elle irait les retrouver… »  

       Vint ensuite le règne de Charles VII et l’invasion anglaise. Christine, française d’adoption, refusa les avantages offerts par Henri IV d’Angleterre pour qu’elle vienne se fixer à Londres. Elle préféra se retirer dans un monastère. C’est là qu’elle apprit qu’une jeune fille venue de Lorraine s’était mise à la tête des armées pour « bouter l’Anglais hors de France ».

       Enthousiaste, elle dédia tout de suite un long poème à Jeanne d’Arc qu’elle ne rencontra du reste jamais. Mais les écrits de Christine, du fond d’un couvent, continuaient-ils à refléter les événements de son temps.

       Elle mourut seule et résignée vers 1430. Sa fille avait pris le voile et le fils qui lui restait était parti en Italie se faire une réputation de poète.

       Pionnière des femmes de lettres, elle travailla également à l’émancipation de la femme : « Je m’émerveille fort que d’aucuns hommes ne voudraient point que leurs femmes, filles ou parentes, apprennent sciences, et que leurs mœurs en empireraient… »  

    Sources : Claude Pasteur, op.cit.

    En savoir plus

    Christine de Pizan — Wikipédia (wikipedia.org)

     

    [1] Orthographe modernisée.

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