Christine de Pisan, première femme de lettres

  Christine de Pisan

   Christine de Pisan (ou Pizan), née à Venise en 1363 ou 1364, était la fille de Sire Thomas de Pisan, médecin et astrologue célèbre, appelé à la cour de France par le roi Charles V. Elle avait à peine cinq ans mais sa gentillesse et sa mine éveillée plurent au roi qui lui fit donner une éducation soignée : à quatorze ans, elle connaissait les auteurs anciens, parlait français, italien et latin.  Lorsqu’elle eut quinze ans, son père décida de la marier. Il choisit un jeune « escholier » d’excellente famille, Etienne du Castel, qui dut à ce mariage une charge de notaire et de secrétaire du roi. Ils vécurent tous deux de belles années.

   Mais deux ans plus tard, le roi mourut, Thomas de Pisan perdit sa place, sa pension et son crédit. Il en décéda. En 1402, au cours d’une de ces épidémies de peste qui décimèrent l’Europe du Moyen Age, Etienne fut emporté à son tour. Christine resta seule avec trois enfants en bas âge et sa vieille mère.    Elle écrivit :

« Seulette suis et seulette veux être,

Seulette m’a mon doux ami laissée,

Seulette suis, sans compagnon ni maître,

Seulette suis, dolente et courroucée,

Seulette suis, plus que nulle égarée,

Seulette suis sans ami demeurée… »[1]

  signature de Christine de Pizan

   Les seules ressources de Christine sont son intelligence et sa culture. Elle décida, chose impensable à l’époque, d’essayer de vivre de sa plume.

   L’usage voulait qu’on rédigeât en latin. Hardie et à contre-courant, elle décida d’utiliser la langue française.

   L’imprimerie n’existant pas encore (inventée en 1450), une œuvre ne pouvait être diffusée qu’en un très petit nombre d’exemplaires grâce au travail des copistes qui se faisaient payer très cher. Les écrivains, pour en tirer un profit réel, n’avaient d’autres ressources que de les dédier à de puissants personnages qui les récompensaient en espèces sonnantes et trébuchantes.

   C’est ce que fit Christine en offrant son premier ouvrage Les cent Hystoires de Troye à Philippe le Hardi, qui avait succédé à son frère Charles V.  Succès foudroyant : Philippe envoya chercher l’autrice pour la complimenter. Une miniature nous la montre recevant les ambassadeurs royaux, assise à son pupitre de chêne, vêtue de la robe gothique au drapé harmonieux. Le roi lui commanda un autre ouvrage, Le Livre des Faits et Bonnes Mœurs du Sage Roi Charles V, celui qui « dans sa jeunesse l’avait nourrie de son pain ».

   Elle ne cessa plus dès lors d’écrire rondeaux et ballades ainsi que d’énormes ouvrages au style quel quelque peu embrouillé. Sans s’enrichir au reste, car la protection de Philippe le Hardi ne suffisait pas à assurer sa vie quotidienne. Misère dorée, pourrait-on dire…

   Fière, elle ne voulait pas montrer sa pauvreté : élégante et raffinée, elle faisait durer ses vêtements : « Ainsi, sous mantel fourré de gris et sous surcot d’écarlate, non pas souvent renouvelé, mais bien gardé, avais souvent de grands frissons, et en beau lit bien ordonné de males nuits, mais le repas était sobre, comme il convient à femme veuve… »           

   Elle allait commencer la seconde partie de son ouvrage sur Charles V quand Philippe mourut. Sa mère avait disparu, l’un de ses fils devait s’en aller à son tour. Accablée d’épreuves, elle songeait au jour où elle irait rejoindre ses chers disparus : « Son cœur s’épanouissait de joie quand elle songeait que le jour ne saurait tarder bien loin où elle irait les retrouver… »  

   Vint ensuite le règne de Charles VII et l’invasion anglaise. Christine, française d’adoption, refusa les avantages offerts par Henri IV d’Angleterre pour qu’elle vienne se fixer à Londres. Elle préféra se retirer dans un monastère. C’est là qu’elle apprit qu’une jeune fille venue de Lorraine s’était mise à la tête des armées pour « bouter l’Anglais hors de France ».

   Enthousiaste, elle dédia tout de suite un long poème à Jeanne d’Arc qu’elle ne rencontra du reste jamais. Mais les écrits de Christine, du fond d’un couvent, continuaient-ils à refléter les événements de son temps.

   Elle mourut seule et résignée vers 1430. Sa fille avait pris le voile et le fils qui lui restait était parti en Italie se faire une réputation de poète.

   Pionnière des femmes de lettres, elle travailla également à l’émancipation de la femme : « Je m’émerveille fort que d’aucuns hommes ne voudraient point que leurs femmes, filles ou parentes, apprennent sciences, et que leurs mœurs en empireraient… »  

Sources : Claude Pasteur, op.cit.

En savoir plus

Christine de Pizan — Wikipédia (wikipedia.org)

 

[1] Orthographe modernisée.

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