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Danse de cour et ballet

Costume pour le Triomphe de l'Amour (ballet)À propos des gestes de la danse 

   En France, le premier grand ballet de cour a été le Ballet comique de la reine, en 1581, pour les noces du mariage d’Anne, duc de Joyeuse, avec Mlle de Vaudémont ; le dernier ballet est Le Triomphe de l’amour, 1681. Cent ans de danse géométrique, d’une forme de contrôle politique sur les corps. Le ballet avait été en partie conçu pour glorifier l’unité du pays réalisée par les Valois ; le Bourbon Louis XIV en a si bien vu l’avantage, lui qui n’était pas contre le contrôle, que, entre 1651 et 1670, il danse dans plusieurs ballets de cour ; je ne dis pas qu’il n’aimait pas cela, comment n’aurait-il pas aimé ce qui le mettait au centre et en lumière, sans même parler de l’attrait sexuel du danseur, ce Louis XIV qui avait la vanité de sa sensualité ? La politique et le corps sont la même chose chez ce dictateur courtois ; les lettres patentes pour l’établissement de l’Académie royale de danse sont publiées sous son règne en 1661 [...]

   Parfois très dur de nationalisme, Louis XIV dont le comptable hargneux Colbert a traité avec dédain un des plus gracieux créateurs de gestes du temps, le Bernin, réussit par Pierre Beauchamp, le chorégraphe de bien des pièces de Molière et Lully, à imposer à l’Europe un système d’écriture de la danse dont nous avons gardé des noms comme « entrechat », lui aussi volé à l’italien[1] . « Salto intrecciato », saut entrelacé, a été traduit « entrechat » par Mathurin Régnier dans une de ses satires ; il n’y a qu’à dire que ce qui s’est passé est que, répétant des figures dans une grande salle de répétition parquetée, pour éviter deux chats qui passaient en se battant, Beauchamp fit un saut qu’un de ses assistants qualifia en riant d’ « entre-chat ». (Beauchamp louait cette grande pièce sous les toits d’une maison de le rue du Temple à Mlle de Scudéry qui, dit-on, au même moment, montrait aux invités de son salon la carte de Tendre de son roman Clélie. La sèche Mme de La Fayette qui se trouvait là murmura, en se tapotant le menton du bout de son éventail pour dissimuler un bâillement : « C’est bien dur, pour du tendre. ») Beauchamp a codifié les cinq positions dites classiques, ces tortures des pieds féminins qui ne nous ont pas empêché de traiter de barbares les Chinois bandant les pieds des filles. À partie de cette codification, son élève Raoul-Auger Feuillet a publié en 1700 une Chorégraphie, art de décrire la danse par caractères, figures et signes démonstratifs.

   La rhétorique des premiers ballets de cour avait été sommaire. Danses géométriques où les danseurs figuraient des lettres ; dans le Ballet de Monseigneur le duc de Vendôme (1610), douze chevaliers métamorphosés en nymphes par une sorcière révèlent son nom au public en formant de leur corps les lettres de son nom d’Alcine.    

Charles Dantzig, Traité des gestes (Grasset, 2017).

 

[1] L’auteur vient de faire allusion à tout ce que nous devons à l’Italie, notamment le sonnet.

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