« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Emploi du temps

La journée

Les premiers réverbères   On vit selon la course du soleil, notamment à la campagne. Les citadins sont à peine plus privilégiés.   

   Seules des personnes aisées peuvent s’offrir le luxe des chandelles : l’huile et la bougie coûtent cher. Furetière le rappelle dans Le Roman bourgeois : « Sa femme était une grande ménagère, car elle eût crié deux jours, si elle eut vu que quelque bout de chandelle n’eut pas été mis à profit ou si on eut jeté une allumette avant que l’avoir servi par les deux bouts. » On offre souvent une chandelle en cadeau. Un grand personnage faisant son entrée dans une ville reçoit en hommage une douzaine de chandelles (bougies) de cire blanche (les chandelles communes sont en suif de mouton qui empeste).

   L’illumination des rues accompagne nécessairement les réjouissances : des témoins admiratifs d’une fête rapportent qu’on y voyait comme en plein jour. Mme de Sévigné, invitée à une fête versaillaise se déclare éblouie par la clarté, qui nous paraîtrait, à nous, bien modeste.

   On vit donc à la clarté du jour. La soirée se prolonge en hiver, lors des veillées, au seul feu de cheminée (travaux répétitifs de filage, tricot, écossage ou petite menuiserie).

   La nuit interrompt toutes les activités citadines. Les portes des remparts sont fermées, un garde somnole. Les grandes villes entretiennent des veilleurs qui parcourent les rues pour donner l’alarme contre le feu. Les portes s’ouvrent vers six ou sept heures du matin et les journaliers entrent alors en ville. Ainsi, les matinées de travail sont-elles très longues, interrompues par une halte-repas ; l’après-dîner est plus court, interrompu par l’Angélus du soir.

   La journée est l’unité de travail (et du salaire) du journalier, l’unité de labourage (journal), l’unité d’administration mesurant les vacations des gens de pratique ou les voyages des témoins (l’estimation d’une journée de déplacement et de dix lieues).

   Plus on s’élève dans l’échelle sociale, plus les heures sont tardives. Les cours de justice commencent leurs vacations à huit heures, neuf heures en hiver. Lorsque la cour s’est levée de bon matin, il arrive qu’elle vaque l’après-midi. Les audiences d’après-dîner, dites de relevée, sont plus courtes que celles de la matinée.

   Au lever, on prend le déjeuner, soit de six à sept heures pour les paysans, huit heures pour les boutiquiers et les robins. On comble l’appétit avec du solide, viandes, pâtés, saucisses, parfois un bon morceau d’aloyau appelée « la pièce de huit heures », ceci pour les plus aisés. Plus généralement, des potages épais.

   L’heure du dîner, au milieu du jour, est un indicateur social. Un proverbe dit que les maçons dînent à dix heures, les moines à onze, le peuple à midi et les gens de pratique à deux heures. Le bon usage veut qu’on se présente chez une relation d’affaires vers onze heures, parce qu’on n’a pas l’air de s’inviter

   Dans l’après-midi, les enfants ont leur goûter ou collation vers trois ou quatre heures.

   Le souper se prend, selon les conditions et le goût, entre six et neuf heures. C’est le repas le plus abondant, où l’on peut s’offrir rôtis ou soupes grasses. Un adage dit : « Déjeuner de clercs, dîner de procureur, collation de commères et souper de marchands. » Les médecins recommandent de souper tôt et ponctuellement.

   L’après-souper, aux beaux jours, est le temps du loisir, des jeux et des danses. Certains métiers – tailleurs, orfèvres – reprennent le travail à la veillée dès que les jours rallongent, soit à la Saint-Rémi (19 janvier).     

   Vient l’heure de se retirer. Louis XIII se couchait à neuf heures et dormait à dix. Louis XIV par contre, offrait à la cour de longues soirées (les soirées dites d’appartement) et n’allait se coucher que vers minuit. Les bals et spectacles se donnaient après le souper et pouvaient durer fort tard. On y prenait un repas de nuit que les bourgeois appelaient réveillon et que les courtisans nommaient, à la mode des pays du Midi, médianoche. Ce repas, au siècle suivant devint le fameux souper, plus ou moins grivois.

   L’heure se mesure avec le chant du coq et la hauteur du soleil. Les montres sont rares et chères. Les citadins prêtent l’oreille aux cloches des églises ou aux horloges des maisons de ville.   

   Les messagers, la poste, les soldats et les marchands voyagent souvent de nuit, du moins en été. Les aubergistes les attendent une lampe à la main : « Je n’aime point les voitures des messagers ; elles arrivent à des heures indues, à trois ou quatre heures du matin. »

   Le palais du roi (le Louvre) ferme ses portes vers dix heures et l’on n’y voit plus que les feux de braise de la garde suisse qui veille aux barrières du Louvre.

Sources : Dictionnaire du Grand Siècle, François Bluche, Fayard, nouvelle édition 2005, Article de Yves-Marie Bercé.

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La nuit

Eclairage nocturne   Les spectacles durent en général de quinze à dix-neuf heures. En hiver, il fait nuit mais la véritable nuit effrayante du coupe-gorge parisien commence à vingt-et-une heures. La première précaution est de porter une lanterne, sinon on est arrêté.

   En 1662, là où la rue Saint-Honoré débouche sur les Halles, est installé le siège des Porte-Flambeaux et Porte-Lanternes de Paris. Les porteurs et les porteuses (oui, des femmes !) sont en uniforme et proposent assez cher (une livre et demi, environ cinquante euros) des lanternes « de la plus belle cire jaune » ou des lampes à huile. Ils se tiennent à des endroits stratégiques, par exemple près du Louvre ou sur les grandes places. A la ceinture, ils portent un sablier qui mesure le temps par tranches de quinze minutes (trois sols ¼, soit sept euros environ) ; pour cinq sols, ils peuvent grimper sur le siège du carrosse.  

   En 1666, des commissions sont chargées du nettoyage et de la sécurité des différents quartiers.

   En 1667, le roi crée le poste de lieutenant général de la police qui sera occupé par le célèbre Nicolas de La Reynie durant trente ans.

   Le 29 octobre 1667, avec l’installation d’un éclairage fixe (2 736 lanternes pour 912 rues), on promulgue un nouvel impôt, la taxe sur les lanternes, dont le nombre passera à 6 500 dès la fin du siècle. Les rues sont éclairées de fin octobre à début avril ; en 1708, elles le seront du 1er septembre à la fin mai. Les réverbères ne seront pas installés avant 1745.  

   Au fil des ans, la vie nocturne se développe dans un environnement plus sûr. Dans sa lettre du 4 décembre 1673, Mme de Sévigné écrit : « Nous trouvâmes plaisant [de ramener chez elle Mme de Coulanges] à minuit au fin fond du faubourg Saint-Germain […]. Nous revînmes gaiement à la faveur des lanternes et dans la sûreté des voleurs. » En somme, de la place des Vosges à l’autre bout de Paris, pour l’époque !

   Vers la fin du siècle, les étrangers se pressent dans la capitale à l’occasion du Grand Tour, y séjournant au moins six à huit mois. On pave bien quelques rues vers 1698, l’éclairage reste insuffisant mais qu’importe ! Les boutiques de mode offrent un attrait irremplaçable !  

Sources : Du style, Joan De-Jean, Grasset, 2006. 

Agressions et incendies nocturnes

   Dans la Satire VI, Boileau traite des embarras de la capitale : bruit, encombrement et bousculades, agressions, malpropreté, etc. Louis-Sébastien Mercier reprendra la même critique pour le Paris du XVIIIe siècle.

« ...Car, sitôt que du soir les ombres pacifiques

D'un double cadenas (1) font fermer les boutiques,

Que, retiré chez lui, le paisible marchand

Va revoir ses billets et compter son argent,

Que dans le Marché-Neuf tout est calme et tranquille (2),

Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville.

Le bois le plus funeste et le moins fréquenté

Est, au prix de Paris, un lieu de sûreté.

Malheur donc à celui qu'une affaire imprévue

Engage un peu trop tard au détour d'une rue !

Bientôt quatre bandits lui serrant les côtés :

La bourse ! ... Il faut se rendre ; ou bien, non ! résistez,

Afin que votre mort, de tragique mémoire,

Des massacres fameux aille grossir l'histoire (3) !

Pour moi, fermant ma porte et cédant au sommeil,

Tous les jours je me couche avecque le soleil ;

Mais en ma chambre à peine ai-je éteint la lumière,

Qu'il ne m'est plus permis de fermer la paupière.

Des filous effrontés, d'un coup de pistolet,

Ébranlent ma fenêtre et percent mon volet (4).

J'entends crier partout : Au meurtre ! On m'assassine !

Ou : Le feu vient de prendre à la maison voisine !

Tremblant et demi-mort, je me lève à ce bruit,

Et souvent sans pourpoint (5) je cours toute la nuit.

Car le feu, dont la flamme en ondes se déploie,

Fait de notre quartier une seconde Troie (6),

Où maint Grec affamé, maint avide Argien (7),

Au travers des charbons va piller le Troyen.

Enfin sous mille crocs (8) la maison abîmée

Entraîne aussi le feu qui se perd en fumée... »

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Notes

(1) Il s’agit en fait de deux cadenas, un à chaque bout de la barre de fer qui maintenait les volets clos.

(2) Le Marché-Neuf, voisin de l’habitation de Boileau, était une halle aux poissons, très bruyante aux heures de vente.

(3) Il existait alors un ouvrage titré Histoire des larrons, auquel Boileau fait ici allusion.

(4) Le volet est le panneau de bois qui sert à garantir, à l’intérieur d’une pièce, le châssis vitré de la fenêtre. Le contrevent, lui, est extérieur. 

(5) Le pourpoint, plus tard remplacé par le gilet, se portait sous l’habit. Boileau s’en va donc en bras de chemise.

(6) Troie, en Asie Mineure, fut incendiée par les Grecs après un siège qui dura dix ans.

(7) Peuple du Péloponnèse dont le nom sert souvent, comme ici, à désigner les Grecs en général.

(8) Lorsqu’on ne réussissait pas à éteindre le feu, on abattait la maison incendiée à l’aide de crochets.

(9) Boileau fait ici allusion aux orangeries et serres chaudes dont la mode commençait à se répandre en France;

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