« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Evolution roman

À propos du genre romanesque

    Huet, théoricien des doctrines littéraires, écrit dans sa Lettre-traité sur l’origine des romans (1669) :

   « Autrefois sous le nom de roman, on comprenait non seulement ceux qui étaient écrits en prose, mais plus souvent ceux qui étaient écrits en vers [...]. Mais aujourd’hui l’usage contraire a prévalu et ce que l’on appelle proprement romans sont des histoires feintes d’aventures amoureuses, écrites en prose avec art, pour e plaisir et l’instruction des lecteurs. Je dis des histoires feintes pour les distinguer des histoires véritables ; j’ajoute d’aventures amoureuse parce que l’amour doit être le principal sujet du roman. Il faut qu’elles soient écrites avec art et sous de certaines règles, autrement ce sera un amas confus, sans ordre et sans beauté : la fin principale des romans ou du moins celle qui le doit être et que se doivent proposer ceux qui les composent est l’instruction des lecteurs à qui il faut toujours faire voir la vertu couronnée et le vice puni. Car comme l’esprit de l’homme est naturellement ennemi des enseignements et que son amour le révolte contre les instructions, il le faut tromper par l’appât du plaisir et adoucir la sévérité des préceptes par l’agrément des exemples et corriger ses défauts en les condamnant dans un autre. Ainsi le divertissement du lecteur que le romancier habile semble se proposer pour but n’est qu’une fin subordonnée à la fin principale qui est l’instruction de l’esprit et la correction des mœurs ; et les romans sont plus ou moins réguliers selon qu’ils s’éloignent plus ou moins de cette définition et de cette fin. »

Évolution du genre romanesque à la fin du 17e siècle

   Dans son ouvrage Le Roman français au XVIIe siècle, Maurice Lever étudie dans l’extrait ci-dessous l’évolution du genre :

   « Comment se présente la mutation du genre romanesque en ce dernier tiers du siècle ? Une constatation d’impose tout d’abord : le roman n’exerce plus tout à fait la même fonction de catalyseur des énergies et des aspirations d’une société. Il délaisse les grands espaces, l’aventure inlassablement recommencée, l’héroïsme épique, où se reconnaissait l’inconscient collectif, pour se replier dans la chronique du cœur solitaire aux prises avec ses propres conflits. Le héros baroque saisissait l’homme dans sa destinée ; le héros classique le saisit dans l’instantanéité de ses humeurs ou de ses passions. Il a perdu toute signification idéaliste ou exemplaire ; il n’est plus l’objet d’admiration ou représentation flatteuse de la noblesse, mais objet de sympathie, au sens premier du mot, de connivence intime, secrète. Cependant, à mesure qu’il s’intériorise, à mesure qu’il épuise la richesse de son regard dans l’énigme individuelle, le roman tend paradoxalement vers l’universel. L’esthétique classique ne tolère le particulier qu’autant qu’il rejoint le fond commun de la nature humaine. Le romancier se fait donc moraliste et philosophe : il sonde, il explore, il remue le dessous des âmes, pour ramener au jour les schémas essentiels.

   Cela suppose d’abord qu’il simplifie sa narration, qu’il la débarrasse de tout ce qui la surchargeait inutilement. Sous l’influence bienfaisante de la nouvelle, on voit les dimensions du roman diminuer de façon sensible Le roman-fleuve a vécu. La plupart des œuvres tiendront désormais dans un seul volume, deux au maximum, rarement plus. Les grandes fresques du passé, L’Astrée ou Cléopâtre sont rééditées en versions abrégées, tandis que Madeleine de Scudéry passe sans transition des dix tomes de la Clélie au volume unique de Célinte (1661) ou de Mathilde (1667). En même temps, les structures s’allègent. Si l’on ne renonce pas définitivement aux histoires intercalées (on en retrouve jusque dans La Princesse de Clèves), du moins en évitera-t-on la prolifération, si préjudiciable à l’entendement du récit principal. Le début in medias res est souvent abandonné au profit d’une action linéaire, progressant jusqu’au dénouement sans s’écarter de l’ordre chronologique. Plus de faits extraordinaires, plus de prodiges, mais des événements simples et naturels. Le nombre de personnages diminue ; on élimine les confidents importuns, les comparses indiscrets, qui ralentissent l’action avec leurs propres aventures. Désormais, seuls paraîtront sur la scène ceux qui ont un rôle à y tenir. Leur état civil se transforme également sous la pression du goût nouveau : on ne veut plus de rois ni de princesses, mais des hommes et des femmes d’un abord plus familier, dans lesquels on puisse plus aisément se reconnaître.

   Enfin, à mesure que l’on approche de la fin du siècle, on voit le champ romanesque s’étendre et se diversifier, se mêler de plus en plus à l’histoire, à la philosophie, à la politique, à la biographie, à la relation de voyage. Le roman ne se borne plus à raconter des aventures ou à ausculter les cœurs ; il entend aussi participer au mouvement des idées et se faire, à sa manière, le témoin de son temps. »

Pour mémoire :

Sources : Maurice Lever, Le Roman français au XVIIe siècle, P.U.F. 1981, pp. 165-169

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