Jeux de hasard

Jeux de hasard, passion et vice

   Jeu à Versailles dans la Grande Galerie

   Les jeux de hasard fleurissent depuis toujours à la cour. La notion de gain est séparée de la notion de travail pour les nobles. Jouer n’est pas travailler, ce qui serait déroger, et on ne voit aucun mal à gagner de l’argent sans travailler.

   Les critiques se font virulentes au cours du siècle, de la part des gens d’église en premier lieu et, parmi eux, saint François de Sales. Dans son Introduction à la vie dévote, il écrit : « Les jeux des dés (sic), des cartes et semblables, desquels le gain dépend principalement du hasard, ne sont pas seulement des récréations dangereuses, comme les danses, mais elles sont simplement et naturellement mauvaises et blâmables : c’est pourquoi elles sont défendues par les lois, tant civiles qu’ecclésiastiques. Mais quel grand mal y a-t-il, me direz-vous ? Le gain ne se fait pas en ces jeux selon la raison, mais selon le sort qui tombe bien souvent à celui qui, par habileté et industrie, ne méritait rien : la raison est donc offensée en cela. Mais nous avons ainsi convenu, me direz-vous ? Cela est pour montrer que celui qui gagne ne fait pas tort aux autres : mais il ne s’ensuit pas que la convention ne soit déraisonnable et le jeu aussi, car le gain qui doit être le prix de l’industrie, est rendu le prix du sort, qui ne mérite nul prix puisqu’il ne dépend nullement de nous. »

   La Bruyère condamne le jeu, « renversement de toutes les bienséances. Si l’on m’oppose que c’est la pratique de tout l’Occident, je réponds que c’est peut-être aussi l’une de ces choses qui nous rendent barbares à l’autre partie du monde. » Même condamnation chez le cardinal Bourdaloue qui lui consacre un sermon célèbre, Sur le divertissement du monde. Furetière écrit : « Jeux de hasard sont les jeux des fainéants, des débauchés et des avares, dont les principaux sont les cartes et les dés. »

   En apparence, l’État est également hostile au jeu, multipliant lettres patentes, ordonnances royales et arrêts parlementaires. Mais le droit et le fait sont fort souvent distincts...  

   En outre, on distingue jeux de hasard, condamnés, et jeux de commerce (au sens de sociabilité), tolérés car l’intelligence entre en ligne de compte. Sont ainsi condamnables l’anneau tournant, la bassette ou biribi (1) (pourtant, Marie Leczinska y jouera), la belle, le brelan, les dés, le joc, le lansquenet, la loterie, le pharaon (2) (le plus joué), les portiques, le tourniquet, le trente et un, le trente et quarante, le trou-madame, etc. Sont tolérés la bête, l’hombre, le piquet, la prime, le reversi, le trictrac, le triomphe, le whist (ancêtre du bridge), etc.

   La cour, au-dessus des lois, donne le plus mauvais exemple. Mazarin joue, Louis XIV joue. Cf. lettre de Mme de Sévigné sur le hoc, qui affirme qu’on y perd aisément « cinq mille pistoles en un matin. » Voir aussi la lettre de la Palatine du 14 mai 1695. Mais c’est un défoulement bienvenu à Versailles où la vie (avec Mme de Maintenon), n’est pas rose... Le roi accepte...

   À Paris, il est admis que l’on joue librement dans quelques enclaves privilégiées : le Palais-Royal, le bailliage du Palais, celui de l’Arsenal, celui du Temple et les hôtels des ambassadeurs étrangers. Mais les maisons de jeu clandestines (nommées académies) foisonnent à Paris comme en province. La police est au courant (elle a ses mouchard) et y fait quelques descentes, fermant souvent les yeux contre des informations ou de l’argent. Mais parfois, le tenancier perd gros, se voit confisqué tout l’argent déposé sur les tables et est obligé de payer une amende qui peut monter jusqu’à 3 000 livres. On joue également dans les cabarets, dans les rues et dans les maisons particulières.

   Dancourt en fait le sujet de sa comédie, La Désolation des joueuses (1687) :

  • Clitandre – Madame le comtesse ignore apparemment que le lansquenet est défendu.
  • La Comtesse – On a défendu le lansquenet ?
  • Clitandre – Eh, oui, madame, on a défendu le lansquenet !  
  • La Comtesse – Vous vous moquez, Clitandre, cela ne se peut pas, et c’est comme si l’on défendait de dormir.
  • Clitandre – Pour moi j’aimerais autant qu’on m’eût défendu le boire et le manger.
  • La Comtesse – Il est vrai qu’il vaut autant mourir.

   Regnard écrit également Le Joueur en 1696.

   Le 18e siècle continuera allègrement sur cette lancée.

Sources : Dictionnaire du Grand Siècle, François Bluche, Fayard, nouvelle édition 2005, Article de François Bluche.

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Notes

(1) On joue aussi au biribi, sorte de loto, avec une grille de 70 cases, chaque joueur posant sa mise sur celle de son choix. L’officiant tire ensuite une boule numérotée dans un sac. La reine Marie Leczinska joue à la carmagnole, pratiquement semblable au biribi.

(2) Le pharaon ne demande aucune habileté particulière, juste une bonne mémoire pour se souvenir des cartes déjà passées et assez de sang-froid pour ne pas miser inconsidérément. Mais on s’y ruine, surtout les femmes. Le « banquier » bat les cartes, les coupe, en pose à droite et à gauche. Les « pontes », c’est-à-dire les joueurs, choisissent leurs cartes et misent. 

Remarque sur l'argent au 18e siècle

   Françoise Chandernagor écrit dans L’Enfant des Lumières (Éditions de Fallois, 1995) : « Le dix-huitième est balzacien avant la lettre : il monnaye. Derrière l’écran des amours, des intrigues et des idées, il compte. Les amants, les philosophes, les bandits, les filles galantes, tout le monde compte. Les physiocrates comptent pour la nation, les politiques comptent contre le roi et les agioteurs comptent à part. L’Ancien Régime ne meurt pas de vieillesse, il meurt d’une crise financière. Sous l’éclat des bons mots et la fantaisie des dentelles : l’argent. Une fois soulevés les falbalas, écartée l’épée des Messieurs, retroussés les jupons des dames, que trouve-t-on avant la chair promise ? Les poches. Les grande poches accrochées à la ceinture, les poches si vastes qu’on peut y enfourner une tabatière de carton verni, un mouchoir bleu, un livre de piété, une boîte à poudre, un cœur en métal, trois rubans volés, quatre lettres d’amour, un reçu des Enfants-Trouvés, six billets de loterie, dix pamphlets et un sac d’écus. Pour comprendre les hommes de ce temps, il faut les délester du surplus pour atteindre le sac d’écus. »

Le jeu à la cour de Versailles (Lettres de la Palatine)

Arrêt du Parlement contre les jeux de hasard   La Palatine s’insurge contre les jeux d’argent qui sévissent à la cour de Versailles, en dépit de l'interdiction officielle : « On va au billard et l'on se met sur le ventre sans que personne dise un mot. L'on reste ainsi accroupi jusqu'à ce que le roi ait joué une partie. » On joue à l’hombre, au hoca, au trictrac, au piquet, au lansquenet et au pharaon et on dépense des fortunes. «  On joue des jeux immenses à Versailles. Le hoca est défendu, sous peine de vie et on le joue chez le roi ! Cinq mille pistoles avant le dîner, ce n'est rien ; c'est un vrai coupe-gorge, » écrit  de son côté Mme de Sévigné -.  

   Dans sa lettre du 14 mai 1695, elle écrit à la raugrave Louise : « ... Chez nous en France, dès qu'il y a une assemblée, on ne fait que jouer au lansquenet ; c'est le jeu qui est ici le plus en vogue ; les jeunes gens ne veulent plus danser. On joue fort gros jeu ici : les gens sont comme fous ; l'un pleure, l'autre frappe du poing sur la table, que toute la chambre en tremble ; un troisième blasphème, que les cheveux s'en dressent sur votre tête ; bref, tous ont l'air d'être comme hors d'eux ; on prend peur rien qu'à les regarder... »  

   Et elle philosophe ainsi : « Les dames françaises gardent leur argent afin d’en avoir pour jouer. Le jeu est actuellement si fort à la mode que les maisons où l’on ne joue pas restent vides et qu’on joue gros jeu ou non, il faut qu’on joue et l’on dit de ceux qui ne jouent pas qu’ils « ne sont bons à rien. » Sans me vanter, j’en suis. » (11 mai 1698) « Laissez les dames françaises rire tant qu’elles voudront de vos innocents plaisirs. Elles n’ont pas de joies véritables : pour s’en convaincre, on n’a qu’à les voir à leur jeu qui dure vingt-quatre heures. Quelles mines désespérées elles ont ! L’une pleure à chaudes larmes, l’autre est rouge comme le feu et roule des yeux comme si elle allait avoir des convulsions, une troisième est pâle comme la mort et sur le point de s’évanouir. Hommes et femmes ont l’air de possédés ; ils ne peuvent souffrir personne autour deux. Voilà les joies d’ici, mais ce ne sont pas les miennes, je préfèrerais faire un repas sur l’herbe avec de bons amis, à côté d’une source, comme vous fîtes, Louise et vous [1], mesdames de Degenfeld et Schelm. » (10 juillet 1699)

   A la Régence, les mœurs se relâchent encore et elle note qu'on permet « à toutes les femmes, jusqu'aux femmes de chambre inclusivement », de prendre place aux tables de jeu.

   « A l’instant je reviens de la promenade et je fais deux choses à la fois : je vous écris et je fais ma partie de hocca [ou hoca]. Vous me portez bonheur [2], car mon chiffre est déjà sorti trois fois depuis que je vous écris […]. Depuis dimanche passé [3] la femme de mon fils est auprès de nous [4] ; c’est pour lui complaire que je joue au hocca le soir. » (5 août 1717)

   « Nous n’avons pas joué gros jeu au hocca, six sous seulement, mais chez le roi l’enjeu était toujours d’un louis. C’est ainsi qu’à la chasse au sanglier, dans une voiture, l’archevêque de Reims perdit deux mille louis en une demi-heure. Il tenait la banque. Il est rare que les banquiers perdent, et le jeu a été défendu parce qu’ils y gagnaient trop. » (4 septembre 1717)

   « En France on ne joue pas à l’hombre à la mode espagnole, mais avec de grands gestes et beaucoup de paroles. Les Français en particulier, on ne saurait les faire taire ; non seulement les joueurs, mais encore ceux qui regardent jouer, causent et cela très haut ; à Saint-Cloud on ne joue pas pour de l’argent. » (11 novembre 1717)

   Ajoutons que les jeux de divination par cartes font florès. Le tarot dit « de Marseille » date de la moitié du 17e siècle ; on l'attribue à Jean Noblet, cartier de la rue Sainte-Marguerite.

   Pauvre Liselotte, nostalgique de sa terre natale de Heidelberg et des « cerises mangées à cinq heures du matin sur la montagne » !  

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Notes 

[1] Louise et Amélie-Élisabeth sont ses demi-sœurs.

[2] Elle écrit à Louise.

[3] On est le jeudi.

[4] A Saint-Cloud.

Le jeu de hasard, métaphore de la création

   La philosophie des Lumières en viendra à concevoir la création elle-même comme une manière de combinaison accidentelle de mille possibles dont la réalité n’a retenu qu’une forme, au hasard.

   Diderot écrit : « Imaginons de recopier sur des papiers séparés les lettres d’un mot ; plions, mêlons dans un chapeau et tirons ; assemblons dans l’ordre de tirage. Combien de chances de reconstituer le mot dans sa forme originelle ? Ainsi en est-il allé de la création du monde. La multitude d’atomes qui le constituent offre au hasard des voies bien plus multiples encore. Imaginons combien de possibilités d’être de notre univers, si nous recommencions l’assemblage en nous fiant au seul hasard de rencontres d’atomes. Notre monde est ce qu’il est, mais il avait, à l’origine, d’infinies possibilités d‘être autre. »

Poème de Baudelaire sur le jeu

Tableaux parisiens

CXX

Le jeu

« Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles

Pâles, le sourcil peint, l'œil câlin et fatal,

Minaudant, et faisant de leurs maigres oreilles

Tomber un cliquetis de pierre et de métal ;

*

Autour des verts tapis des visages sans lèvre,

Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent,

Et des doigts convulsés d'une infernale fièvre,

Fouillant la poche vide ou le sein palpitant ;

*

Sous de sales plafonds un rang de pâles lustres

Et d'énormes quinquets projetant leurs lueurs

Sur des fronts ténébreux de poètes illustres

Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs :

*

- Voilà le noir tableau qu'en un rêve nocturne

Je vis se dérouler sous mon œil clairvoyant,

Moi-même, dans un coin de l'antre taciturne,

Je me vis accoudé, froid, muet, enviant,

*

Enviant de ces gens la passion tenace,

De ces vieilles putains la funèbre gaîté,

Et tous gaillardement trafiquant à ma face,

L'un de son vieil honneur, l'autre de sa beauté !

*

Et mon cœur s'effraya d'envier maint pauvre homme

Courant avec ferveur à l'abîme béant,

Et qui, soûl de son sang, préférerait en somme

La douleur à la mort et l'enfer au néant ! »

* * *

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