La langue du XVIIe siècle

A/ Histoire de la langue au 17e siècle

   Premiere édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694 )Le français moderne date du 17e siècle. Entre 1600 et 1650, la langue gagne en maturité. Elle évoluera encore (vocabulaire plus riche, modifications orthographiques et grammaticales) pour se stabiliser et se fixer. Notons toutefois qu’au siècle suivant, Rousseau écrit « enfans, enfanz » pour enfants...

   Les écrivain(e)s, érudit(e)s, mondain(e)s, même dans les salons précieux, se passionnent pour les questions de grammaire et de vocabulaire. En effet, en 1637, l’Hôtel de Rambouillet prend part à une joute grammaticale sur le mot « car ». Cette conjonction déplaît à Malherbe et Gomberville se flatte de l’avoir évitée dans les cinq volumes de son Polexandre. L’Académie française (cf. infra), saisie du problème, l’étudie avec une ardeur dont se maque Saint-Évremond (Les Académistes, comédie) : elle préfère « pour ce que ». D’où une bataille de pamphlets. Mlle de Rambouillet appelle Voiture au secours qui écrit une Défense de « car ».     

DICTIONNAIRES

   On doit à Pierre Richelet le premier dictionnaire conçu sans passer par le latin, le Dictionnaire françois (1680). Toutefois, en raison du privilège de l’Académie française (créée en 1635), l’ouvrage doit paraître à l’étranger (Genève). Il en est de même pour le dictionnaire de Furetière (1690) paru en Hollande après la mort de son auteur. Comme Furetière est lui-même académicien, son activité indépendante lui attire l’inimitié de ses confrères et il est exclu de l’Académie en 1685.  

Avant eux

* Nicotine

   Le terme provient de la nicotiane : Jean Nicot, auteur du Trésor de la langue française en 1606, entre en scène. En 1560, il est envoyé au Portugal en tant qu’ambassadeur ; on lui offre un plant de tabac provenant d’Haïti, qu’il remet à Catherine de Médicis. Le tabac est ainsi introduit à la cour de France. On l’appelle d’abord herbe à Nicot, puis nicotiane, d’où nicotine. Le terme tabac provient de la langue des Indiens Arawaks des Caraïbes, le tsibatl, devenu tabaco en Espagne et francisé en 1599 en tabac.    

* Salon

   Le terme existe depuis 1650, construit sur le mot sala, l’italien salone, qui désigne une grande salle.

Richelet - Exemples « féminins »

* Bal

   Première définition du mot bal en : « Assemblée de personnes de l’un et de l’autre sexe qui dansent au son des violons toutes sortes de danses et de courante », une courante étant alors un « pas figuré qu’un homme et une femme font ensemble au son d’un ou plusieurs violons. »

* Dame

   Richelet propose l’expression « dame damée ». Il explique : « Cet adjectif ne se dit qu’au féminin en parlant de femme de qualité et signifie qui a le titre de dame. » Il s’agit d’un titre envié : « Quelques flatteurs donnent sottement cette qualité de Dame damée à quelques femmes de riches Commis ou Partisans de nulle naissance, mais c’est un abus que le Roi corrigera par un bel édit quand tel sera son bon plaisir. » Ceci dit, dans un premier temps, le mot dame ne s’attribue qu’aux personnes de haut rang, et on utilise le terme demoiselle pour les femmes de bourgeois. Mademoiselle Molière, par exemple, n’est pas la fille de l’auteur mais sa femme. L’usage en est resté dans le monde du théâtre, notamment à la Comédie française, où une femme mariée reste « mademoiselle ».

* Écolier / Écolière

   Un écolier est « celui qui va aux petites écoles pour y apprendre à lire et à écrire. » Est également appelé écolier « celui qui va chez un écrivain [précepteur ?] pour y apprendre ». En somme « celui qui apprend de quelque personne est appelé écolier. » Un second article est consacré à l’écolière : « Celle qui apprend à lire et à écrire, ou quelque chose que ce soit. » Si l’on apprend à coudre, on est donc une écolière...

Note : Le terme étudiant n’apparaît chez Furetière qu’en 1690 : « Qui va au collège, qui étudie. » Et, bien sûr, pas d’étudiante ! Le féminin n’est attesté qu’en 1789.

* Femme

   Richelet définit la femme comme une « créature raisonnable faite de la main de Dieu pour tenir compagnie à l’homme. »

* Maman

   Le mot est alors orthographié m’ama’m, terme correspondant à nos premiers balbutiements. Il est défini ainsi : « Parole d’enfant pour dire mère ». Richelet propose deux exemples : « Ma bonne maman » et « Elle est sous l’aile de sa maman ». Il propose aussi Maman téton, pour la nourrice.

Note : Dès 1650, dans les Origines de la langue française, Ménage est le premier à signaler cette étymologie du mot formée « par la nature même dans la bouche des enfants », car « les premiers mots que l’on entend sortir de leur bouche enfantine, sont les doux noms de père et mère, qu’ils prononcent  ab, ap, papa, etc., am, en, mem, etc... Ces mots dictés ainsi par la nature, ont été ensuite adoptés dans toutes les langues. »  

* Neige

   En dehors du sens propre, Richelet propose également un sens figuré : « Mille fleurs fraîchement écloses / Couvraient la neige de son teint. »

Note : le terme est alors écrit « nège ».

Le Dictionnaire de l’Académie

   Il paraît en 1694. Les mots y sont classés par racines et non selon un ordre alphabétique rigoureux. C’est l’orthographe ancienne qui est adoptée. Ainsi, la tentative de réforme de l’orthographe de Louis de L’Esclache (Les véritables règles de l’ortografe francèze, 1668) échoue comme celle de Meigret au 16e siècle. L’Académie est fort lente à composer son dictionnaire. En effet, Richelieu dès 1635, a chargé l’Académie de rédiger les ouvrages théoriques qui manquent à la langue française : dictionnaire, grammaire, rhétorique et poétique. En fait, seul le projet de dictionnaire sera réalisé à la fin du siècle. La Lettre sur les occupations de l’Académie française, de Fénelon, montre qu’en 1714 les autres projets sont encore à l’étude et n’ont pas progressé. Mais si aucune grammaire collective n’a été réalisée, le grammairien le plus éminent du 17e siècle, Vaugelas, est pourtant académicien.   

GRAMMAIRE

   En 1647, Vaugelas (1585-1650) publie d’importantes Remarques sur la langue française, fondées sur « le bel usage », celui de la cour et de la bonne société parisienne. Son principal continuateur est le Père Bouhours (1628-1702), qui donne des Remarques nouvelles sur la langue française (1675). 

B/ La langue classique

1. Morphologie

   L’orthographe évolue au cours du siècle. Mais on continue à écrire « aimoit », aimeroit (le Dictionnaire de l’Académie n’adoptera la graphie moderne qu’en 1835) mais, dès le début du siècle, on prononce « aimait », « aimerait ». Cette diphtongue « oi » est en pleine évolution : si l’on dit encore « mouè » (moi), dans certains mots comme « croire », « poire » ou « roi », la prononciation ancienne n’est plus qu’une survivance propre au langage distingué ; la langue populaire adopte la prononciation « oua ».   

   Au début du siècle, le futur du verbe « ouïr » est encore très vivant mas il vieillit assez vite et Malherbe corrige « orra » (entendra) en « aura » : « Si ce n’est pour danser, n’orra plus de tambours. » (Prière pour le roi Henri le Grand, 1605). L’infinitif « courre » subsiste à côté de « courir », toujours chez Malherbe : « De ces jeunes guerriers la flotte vagabonde / Allait courre fortune aux orages du monde » (« Les saints Innocents », Les Larmes de Saint Pierre, 1587). Cependant, le verbe commence à se spécialiser ; d’après Vaugelas, il faut dire « courre un cerf » mais « faire courir un bruit ».

2. Sémantique

   De nombreux mots traduisant sentiments et émotions ont un sens un peu plus fort qu’aujourd’hui, comme charme, ennui, étonner, formidable, gêne, etc. Mais, comme les objets, les mots s’usent ; il faut donc se garder de considérer comme des litotes certaines expressions alors très vigoureuses. Sachons aussi que des termes comme joli ou galant étaient à la mode, employés à tout propos, voire hors de propos.    

3. Syntaxe

* L’article

   Dans de nombreuses expressions, on omet l’article défini ou partitif devant le cod., qui forme ainsi avec le verbe une sorte de locution : « sans perdre temps » (Bossuet, Sermon sur la mort, Carême du Louvre, 1662), « voir différence », « J’ai tendresse pour toi, j’ai passion pour elle » (Corneille, Nicomède, IV, 3)

   On continue également à omettre l’article défini devant le superlatif relatif : « Jusqu’à la goutte plus profonde » (Théophile de Viau, « Contre l’hiver »).

* Le pronom personnel

- Le pronom il est employé dans des cas où nous disons aujourd’hui ce ou cela : « Et pourquoi, s’il est vrai, ne le dirais-je pas ? » (Molière, L’École des femmes, V, 4), « Je ne sais ce que c’est, mais je sais qu’il me charme » (Corneille, Psyché, III, 3), « Il ‘ensuit que ce qui ne frappe point les hommes n’est ni beau ni vrai, ou qu’il est mal énoncé » (Boileau, Préface de 1701 à l’Art poétique).   

- Le pronom réfléchi soi peut représenter un sujet déterminé (non indéfini) : « Gnathon ne vit que pour soi » (La Bruyère, Les Caractères).

- Les mots en et y s’emploient, en parlant de personnes, à la place d’un pronom personnel précédé d’une préposition : « Il se donne à eux pour en faire - faire de lui - tout ce qu’ils veulent » (Bossuet, Sermon sur la passion, 1660), « Seigneur, nous n’avons pas si grande ressemblance / Qu’il faille de bons yeux pour y voir différence -entre nous-) » (Corneille, Nicomède, IV, 3).

   Notons également l’emploi pléonastique de en : « De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée » (Pascal, Les Pensées). En revanche, lorsque Corneille écrit « De la compassion les chagrins innocents / M’en ont fait sentir la puissance (Psyché, III, 3), le pléonasme n’est qu’apparent : c’est une impression due à l’inversion du premier vers.

- Place du pronom personnel : le pronom complément d’un infinitif se place devant le verbe dont dépend l’infinitif : « C’est Dieu même qui te va parler » (Bossuet, Sermon sur l’Ambition, 1662). Il arrive même que cet ordre des mots entraîne l’emploi de l’auxiliaire être au lieu de l’auxiliaire avoir : « s’étant su lui-même avertir – ayant su s’avertir - » (La Fontaine, Fables, « La Mort et le Mourant »).    

* Le relatif et l’interrogatif

- Le pronom qui s’emploie comme relatif pour représenter des choses après une préposition : « C’est un art de qui – dont – l’imposture... » (Molière, Dom Juan, V, 2), « Ces superbes palais à qui - auxquels – Madame... » (Bossuet, Oraison funèbre de Madame – Henriette d’Angleterre -, prononcée le 21 août 1670 à Saint-Denis.

   Il s’emploie comme interrogatif neutre : « Je ne sais qui – ce qui – me tient... » (Molière, L’École des femmes, V, 4).

- Inversement, le pronom neutre ce que peut représenter des personnes : « Pour réunir bientôt ce que j’ai séparé » (Corneille, Rodogune, V, 1).

- L’adverbe relatif où peut remplacer un relatif précédé d’une préposition tandis qu’aujourd’hui, il marque nécessairement le lieu : « Quel est le cœur – auquel – prétendent mes vœux ? » (Racine, Phèdre, IV, 6).    

* La préposition et l’adverbe

- La préposition à continue à avoir des emplois qu’elle perdra par la suite : « Laisse-toi conduire à – par – mes règles » (Pascal, Les Pensées), « Qu’un frère, pour régner, se baigne au – dans le – sang d’un frère » (Corneille, Suréna, V, 3), « Et des couvreurs, grimpés au – sur le – toit d’une maison... » (Boileau, « Les Embarras de Paris », Satires VI), « allait courre fortune aux – parmi les - orages du monde » (Malherbe, Les Larmes de Saint-Pierre, op. cit.).

- De signifie parfois avec : « Et, de quelque rigueur que le destin me traite » (Corneille, Rodogune, V, 1).   

- Jusque vers 1650, on emploie couramment dedans, dessous comme prépositions : « ... la faible innocence / Que dedans la misère on faisait envieillir » (Malherbe, Prière pour le roi Henri le Grand, op.cit.). C’est Vaugelas qui fixera l’usage actuel.

- Dans certaines expressions, comme est employé au lieu de que, pour marquer la comparaison : « ... Aussitôt confondus comme délibérés » (Malherbe, op.cit.), « Tendresse dangereuse autant comme importune » (Corneille, Rodogune, V, 1).       

* La négation

- On conserve la négation pas avec ni... ni... : « N’attendez pas, dit-elle, ni vérité ni consolation » (Pascal, Les Pensées, 430).

- La négation ne peut être omise dans l’interrogation négative : « Voudrais-tu point encore... ? » (Racine, Bajazet, V, 4).

* La syntaxe d’accord

- Le participe présent est décrété invariable par l’Académie en 1679. Jusque-là, on le trouvait parfois au féminin (contre l’avis de Malherbe) et surtout il prenait un s au masculin pluriel : « les petits souverains se rapportants aux rois » (La Fontaine, Fables, « Le Chat, la Belette et le Petit Lapin », VII, 16).

- Accord par proximité : le verbe et l’attribut peuvent ne s’accorder qu’avec le sujet le plus rapproché : « Ce mot et ce regard désarme ma colère » (Molière, L’École des Femmes, V, 4), « ... par quoi sont nos destins et nos mœurs différentes » (La Fontaine, Fables, « Le Songe d’un Habitant du Mogol »). C’est un souvenir du latin.

* Les latinismes      

   Deux autres latinismes sont fréquents dans la langue du 17e siècle :

- L‘indicatif au lieu du conditionnel pour les verbes pouvoir, devoir, etc. : « Je devais - j’aurais dû -, de dis-tu... » (La Fontaine, Fables, « La Mort et le Mourant, VIII, 1, op. cit.), « Si le sort ne m’eût donnée à vous, / Mon bonheur dépendait – aurait dépendu – de l’avoir pour époux » (Racine, Mithridate, III, 5).

- Des expressions comme « Mon voyage dépeint / Vous sera d’un plaisir extrême » (La Fontaine, Fables, « Les deux Pigeons », IX, 2), « Rocroi délivré, la régence affermie... » (Bossuet, Oraison funèbre du Prince de Condé) correspondent à la tournure latine « Sicilia Sardiniaque amissae », la Sicile et la Sardaigne perdues = la perte de la Sicile, etc.  

* La phrase

   Certaines constructions en usage au 17e siècle ne sont plus possibles aujourd’hui :

- Syntaxe très libre du participe : « Et, pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre... » (La Fontaine). Pleurés ne se rapporte pas au sujet de la proposition, mais aux jouvenceaux, représentés par leur.    « ...et ne pouvant pas (comme il ne peut pas) y avoir de grande différence entre de la boue et de la boue... » (Bossuet)

- Construction dissymétrique : « Le valeureux comte de Fontaines qu’on voyait porté dans sa chaise, et... montrer que... » (Bossuet).

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Date de dernière mise à jour : 07/04/2020