Langage

Fixation de la langue française : grammaires et dictionnaires


Dictionnaire de l'Académie   Pour ce qui est des dictionnaires, le butin est maigre. On dispose toujours du Dictionnaire françois-latin contenant les motz et manières de parler françois tournez en latin, de Robert Estienne (1539), de la réédition du Dictionarum seu Latinae linguae thesaurus, dictionnaire latin-français, présentant cette fois les mots français en premier, avec l’aide de Jean Nicot. Celui-ci fait paraître en 1606 son Thresor de la langue francoyse.

   Il faut attendre 1680 pour disposer du premier dictionnaire monolingue en français, le Dictionnaire français contenant les mots et les choses, de Pierre Richelet. Il sera suivi en 1690 du Dictionnaire universel, contenant généralement tous les mots françois tant vieux que modernes et les termes de toutes les Sciences et des Arts, d’Antoine Furetière, qui préfigure l’Encyclopédie de Diderot (1777).

   1694 est l’année du premier Dictionnaire de l’Académie française (dite toujours françoise). 

   Ni l'orthographe ni la grammaire ne sont véritablement fixées. On écrit au gré de sa fantaisie. Il s'agit donc d'établir solidement les bases d'un langage commun en accord avec l'esprit classique qui aime l'ordre et la régularité.

La langue française et l’Académie

   Dans son Discours de réception à l’Académie Française en 1671, Bossuet proclame :

   « Messieurs, l’éloquence est morte, toute ses couleurs s’effacent, toutes ses grâces s’évanouissent, si l’on ne s’applique avec soin à fixer e quelque sorte les langues et à les rendre durables.

   L’usage, je le confesse, est appelé avec raison le père des langues. Le droit de les établir, aussi bien que de les régler, n’a jamais été disputé à la multitude ; mais, si cette liberté ne veut pas être contrainte, elle souffre toutefois d’être dirigée. Vous êtes, messieurs, un conseil réglé et perpétuel, dont le crédit, établi par l’approbation publique, peut réprimer les bizarreries de l’usage et tempérer les dérèglements de cet empire trop populaire. C’est le fruit que nous espérons recevoir bientôt de cet ouvrage admirable [1] que vous méditez ; je veux dire ce trésor de la langue, si docte dans ses recherches, si judicieux dans ses remarques, si riche et fertile dans ses expressions. Telle est donc l’institution de l’Académie ; elle est née pour élever la langue française à la perfection de la langue grecque et de la langue latine. Aussi a-t-on vu, par vos ouvrages, qu’on peut, en parlant français, joindre la délicatesse et la pureté attique à la majesté romaine. C’est ce qui fait que toute l’Europe apprend vos écrits ; et, quelque peine qu’ait l’Italie d’abandonner tout à fait l’empire, elle est prête à vous céder celui de la politesse [2] et des sciences.

   Par vos travaux et par votre exemple les véritables beautés du style se découvrent de plus en plus dans les ouvrages français, puisqu’on y voit la hardiesse qui convient à la liberté, mêlée à la retenue, qui est l’effet du jugement et du choix. La licence est retreinte par les préceptes ; et toutefois vous prenez garde qu’une trop scrupuleuse régularité, qu’une délicatesse trop molle n’éteigne le feu des esprits et n’affaiblisse la vigueur du style. Ainsi, nous pouvons dire, Messieurs, que la justesse est devenue par vos soins le partage de notre langue, qui ne peut plus rien endurer ni d’affecté ni de bas : si bien qu’étant sortie des jeux de l’enfance et de l’ardeur d’une jeunesse emportée, formée par l’expérience et réglée par le bon sens, elle semble avoir atteint la perfection qui donne la consistance [3]. La réputation toujours fleurissante de vos esprits et leur éclat toujours vif l’empêcheront de perdre ses grâces ; et nous pouvons espérer qu’elle vivra dans l’état où vous ‘avez mise autant que durera l’empire français et que la maison de saint Louis présidera toute l’Europe. »

Utilité du dictionnaire

   Dans sa Lettre sur les occupations de l’Académie Française, Fénelon défend le dictionnaire de l’Académie :

   « Le Dictionnaire auquel l’Académie travaille [4] mérite sans doute qu’on l’achève. Il est vrai que l’usage, qui change souvent pour les langues vivantes, pourra changer ce que ce Dictionnaire aura décidé.

   « … Bien loin que les mots conservent toujours vivaces leur éclat et leur crédit. Beaucoup d’entre eux renaîtront qui ont déjà péri, et d’autres périront qui sont maintenant en honneur, si le veut l’usage, auprès duquel se trouvent l’autorité, le droit et la loi en matière de langue [5]. » (Horace, Art poétique, vers 69-72)

   Mais ce Dictionnaire aura divers usages. Il servira aux étrangers, qui sont curieux de notre langue, et qui lisent avec fruit les livres excellents en plusieurs genres qui ont été faits en France. D’ailleurs les Français les plus polis [6] peuvent avoir quelquefois besoin de recourir à ce Dictionnaire par rapport à des termes sur lesquels ils doutent. Enfin, quand notre langue sera changée, il servira à faire entendre les livres dignes de la postérité qui sont écrits en notre temps. N’est-on pas obligé d’expliquer maintenant le langage de Villehardouin et de Joinville [7] ? Nous serions ravis d’avoir des dictionnaires grecs et latins faits par les anciens mêmes. La perfection des dictionnaires est même un point où il faut avouer que les Modernes ont enchéri sur les Anciens. Un jour on sentira la commodité d’avoir un dictionnaire qui serve de clef à tant de bons livres. Le prix de cet ouvrage ne peut manquer de croître à mesure qu’il vieillira. »

La Grammaire de Vaugelas

Vaugelas   Avant Vaugelas, quelques efforts avaient bien été faits au siècle précédent pour constituer une grammaire. On peut citer Le Tretté de la grammere frincoeze (sic) en 1550 de Louis Meigret, le Traieté (sic) de la grammaire française en 1557 de Robert Estienne et la Gramere (sic) de Ramus en 1562. Mais il n’y avait en somme aucune œuvre qui fît autorité. La fantaisie individuelle se donnait libre cours dans le domaine grammatical.  

   Le titre de Vaugelas est significatif : Remarques sur la langue française (1647). C’est un ouvrage dans pédantisme écrit pour les gens du monde. L’auteur ne légifère pas, il se contente de renvoyer sans cesse à « l’usage » qui, d’après lui, est le souverain maître du langage : « Tant s’en faut, dit-il dans la Préface, que j’entreprenne de me constituer juge des différends de la langue, que je ne prétends passer que pour un simple témoin, qui dépose ce qu’il a vu et ouï, ou pour un homme qui aurait fait un recueil d’arrêts qu’il donnerait au public. C’est pourquoi ce petit ouvrage a pris le nom de Remarques. »

   Mais qu’est-ce au juste que « cet usage dont on parle tant et que tout le monde appelle le roi ou le tyran, l’arbitre ou le maître des langues » ? Il y a, selon Vaugelas, deux sortes d’usages, un mauvais et un bon : « Le mauvais usage se forme du plus grand nombre de personnes, qui presque en toutes choses n’est pas le meilleur, et le bon au contraire est composé non pas de la pluralité, mais de l’élite des voix, et c’est véritablement celui que l’on nomme le maître des langues, celui qu’il faut suivre pour bien parler et pour bien écrire en toutes sortes de style. » Le bon usage se définit ainsi : « C’est la façon de parler de la plus saine partie de la cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs de ce temps. Quand je dis la cour, j’y comprends les femmes comme les hommes, et plusieurs personnes de la ville où le prince réside, qui, par la communication qu’elles ont avec les gens de la cour, participent à sa politesse. »

   Dans la collaboration, grâce à laquelle s’établit le bon usage, quelle est le rôle de la cour et celui des bons auteurs ? « La cour est comme un magasin d’où notre langue tire quantité de beaux termes pour exprimer nos pensées. » Et le langage des bons auteurs est l’instrument de vérification : « Le consentement des bons auteurs est comme le sceau ou une vérification qui autorise le langage de la cour et qui marque le bon usage. » Pour les cas douteux on tranchera la difficulté en ayant recours à l’avis des gens « savants en la langue ». Ceux-ci doivent prendre pour guide l’analogie qui « n’est autre chose qu’un usage particulier qu’on infère d’un usage général qui est déjà établi. »  

   Des principes posés précédemment il résulte deux conséquences. La première est que Vaugelas dénie au peuple l’autorité que Malherbe lui reconnaissait ne matière de langage : « De ce grand principe que le bon usage est le maître de notre langage, il s’ensuit que ceux-là se trompent, qui en donnent toute la juridiction au peuple. Selon nous, le peuple n’est le maître que du mauvais usage, et le bon usage est le maître de notre langue. » La seconde est que Vaugelas s’oppose également aux grammairiens rationalistes[8] qui prétendent introduire la logique dans l’étude de la langue et cherchent à en expliquer les lois au lieu d’en constater simplement les usages : « Ceux-là se trompent lourdement et pèchent contre le premier principe des langues, qui veulent raisonner sur la nôtre, et qui condamnent beaucoup de façons de parler généralement reçues, parce qu’elles sont contre la raison ; car la raison n’y est point du tout considérée ; il n’y a que l’usage et l’analogie. »  

   Vaugelas pense également que le langage est vivant et évoque le concept de langues vivantes dans la Préface de son ouvrage, ci-dessous. 

La vie du langage   

   « On m’objectera que, puisque l’usage est le maître de notre langue, et que de plus il est changeant, […] ces Remarques ne pourront pas servir longtemps parce que ce qui est bon maintenant sera mauvais dans quelques années, et que ce qui est mauvais sera bon. Je réponds et j’avoue que c’est la destinée de toutes les langues vivantes d’être sujettes au changement. Mais ce changement n’arrive pas si à coup et n’est pas si notable que les auteurs qui excellent aujourd’hui en ces langues ne soient encore infiniment estimés d’ici à vingt-cinq ou trente ans. […]

   Mais quand ces remarques ne survivraient que vingt-cinq ou trente ans, ne seraient-elles pas bien employées ? […] Et toutefois je ne demeure pas d’accord que toute leur utilité soit bornée d’un si petit espace de temps, non seulement parce qu’il n’y a nulle proportion entre ce qui change et ce qui demeure dans le cours de vingt-cinq ou trente années, le changement n’arrivant pas à la millième partie de ce qui demeure, mais parce je pose des principes qui n’auront pas moins de durée que notre langue et notre empire ; car il sera toujours vrai qu’il y a un bon et un mauvais usage, que le mauvais sera composé de la pluralité des voix, et le bon de la plus saine partie de la cour, et des écrivains du temps, qu’il faudra toujours parler et écrire selon l’usage qui se forme de la cour et des auteurs. […]

   Que si l’on avait égard à ce changement, en vain on travaillerait aux Grammaires et aux Dictionnaires des langues vivantes, et il n‘y aurait point de nation qui eût le courage d’écrire en sa langue ni de la cultiver. »

   Vaugelas s’imposera très vite. Ce ne sont pas seulement les femmes savantes de Molière qui invoquent son autorité :

Philaminte

« Elle a, d’une insolence à nulle autre pareille,

Après trente leçons, insulté mon oreille,

Par l’impropriété d’un mot sauvage et bas,

Qu’en termes décisifs condamne Vaugelas. »  

(Les Femmes savantes, Acte II, scène 6)

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Bélise

« Il est vrai que l’on sue à souffrir ses discours ;

Elle y met Vaugelas en pièces tous les jours. »

(ibidem, scène 7)

   Corneille lui-même, pour se conformer à ses préceptes, fit une révision de ses pièces. Vaugelas eut des continuateurs, en particulier Ménage qui, outre Les Origines de la langue française (1650), publia en 1672 ses Observations sur la langue française.

   L’Académie, pour compléter l’œuvre de Vaugelas, encouragea la publication d’autres ouvrages de grammaire, qu’elle avait à sa naissance reçu mission de rédiger et qu’en 1714 Fénelon, dans sa Lettre sur les occupations de l’Académie française, l’engageait encore à composer elle-même.

Utilité d’une grammaire

   Fénelon écrit : « Il serait à désirer, ce me semble, qu’on joignit au Dictionnaire une Grammaire française : elle soulagerait beaucoup les étrangers que nos phrases irrégulières embarrassent souvent. L’habitude de parler notre langue nous empêche de sentir ce qui cause leur embarras. La plupart même des Français auraient quelquefois besoin de consulter cette règle : ils n’ont appris leur langue que par le seul usage, et l’usage a quelques défauts en tous lieux. Chaque province a les siens ; Paris n’en est pas exempt. La cour même se ressent un peu du langage de Paris, où les enfants de la plus haute condition sont d’ordinaire élevés. Les personnes les plus polies ont de la peine à se corriger sur certaines façons de parler qu’elles ont prises pendant leur enfance en Gascogne, en Normandie, ou à Paris même, par le commerce des domestiques.

   Les Grecs et les Romains ne se contentaient pas d’avoir appris leur langue naturelle par le simple usage ; ils l’étudiaient encore dans un âge mûr par la lecture des grammairiens, pour remarquer les règles, les exceptions, les étymologies, les sens figurés, l’artifice de toute la langue et ses variations.

   Un savant grammairien court risque de composer une Grammaire trop curieuse [9] et trop remplie de préceptes. Il me semble qu’il faut se borner à une méthode courte et facile. Ne donnez d’abord que les règles les plus générales ; les exceptions viendront peu à peu. Le grand point est de mettre une personne le plus tôt qu’on peut dans l’application sensible des règles par un fréquent usage : ensuite cette personne prend plaisir à remarquer le détail des règles qu’elle a suivies d’abord sans y prendre garde.

   Cette grammaire ne pourrait pas fixer une langue vivante ; mais elle diminuerait peut-être les changements capricieux par lesquels la mode règne sur les termes comme sur les habits. Ces changements de pure fantaisie peuvent embrouiller et altérer une langue, au lieu de la perfectionner. »

Un texte de 1714, toujours actuel…

Progression de la langue française au XVIIe siècle

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Notes

[1] Le Dictionnaire.

[2] Culture intellectuelle.

[3] La fixité.

[4] L’Académie travaillait alors à la seconde édition du Dictionnaire, qui parut en 1718.

[5] La citation en latin est ici traduite en français.

[6] Les plus cultivés.

[7] Anciens chroniqueurs.

[8] Comme Arnauld, l’auteur de la Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal (1660)

[9] Qui se préoccupe trop des singularités.

La langue : morphologie, sémantique et syntaxe

I. Morphologie

   Les textes en langue originale permettent d’apprécier l’évolution de l’orthographe au cours du siècle : on s’achemine (lentement) vers l’orthographe actuelle.

   On continue à écrire aimoit, aimeroit (le Dictionnaire de l’Académie n’adoptera la graphie moderne qu’en 1835) mais, dès le début du siècle, on prononce aimait, aimerait. Cette diphtongue |oi| est en pleine évolution : si l’on dit encore mouè (moi), dans certains mots comme croire ou poire, la prononciation ancienne n’est plus qu’une survivance propre au langage distingué ; la langue populaire adopte la prononciation oua.

   Vers le début du siècle, le futur du verbe ouïr est encore très vivant mais il vieillit rapidement et Malherbe corrige orra (entendra) en aura.  

   L’infinitif courre subsiste à côté de courir mais il commence à se spécialiser : d’après Vaugelas, il faut dire « courre un cerf » et « faire courir un bruit ».

   Le mot aise apparaît au masculin chez Malherbe : dernière trace d’un usage fréquent au 16e siècle.

II. Sémantique

   De nombreux mots traduisant des sentiments ou des émotions ont un sens plus fort qu’aujourd’hui ; ainsi, charme, ennui, étonner, formidable, gêne. Comme les objets, les mots s‘usent. Il faut donc se garder de considérer comme des litotes certaines expressions qui étaient alors très vigoureuses. Il faut également savoir que des termes comme joli ou galant étaient à la mode, employés à tout propos, sinon hors de propos.

III. Syntaxe

  1. Article : dans de nombreuses expressions, on omet l’article défini ou partitif devant le complément d’objet direct, qui forme ainsi avec le verbe une sorte de locution : « sans perdre temps », écrit Bossuet. Corneille a un goût particulier pour cette tournure : « voir différence », « J’ai tendresse pour toi, j’ai passion pour elle » (Nicomède, IV, 3). On continue également à omettre l’article défini devant le superlatif relatif : « Jusqu’à la goutte plus profonde » (Théophile de Viau, « Contre l’hiver »).
  2. Pronom personnel : le pronom IL est employé dans des cas où nous disons aujourd’hui ce ou cela : « Et pourquoi, s’il est vrai, ne le dirais-je pas ? » (Molière, L’École des femmes) ; « Je ne sais ce que c’est, mais je sais qu’il me charme » (Corneille, Psyché, III, 3) ; « Il s’ensuit que ce qui ne frappe point les hommes n’est ni beau ni vrai, ou qu’il est mal énoncé » (Boileau, Préface de 1701 à L’Art poétique).
  3. Le pronom réfléchi SOI peut représenter un sujet déterminé (non indéfini) : « Gnathon ne vit que pour soi » (La Bruyère, Les Caractères).
  4. Les mots EN et Y s’emploient, en parlant de personnes, à la place d’un pronom personnel précédé d’une préposition : « Il se donne à eux pour en faire (faire de lui) ce qu’ils veulent » (Bossuet, Sermon sur la Passion) ; « Seigneur, nous n’avons pas si grande ressemblance / Qu’il faille de bons yeux pour y voir différence » (Corneille, Nicomède, IV, 3). On notera également l’emploi pléonastique de EN : « De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée » (Pascal, Pensées). En revanche, lorsque Corneille écrit : « De la compassion les chagrins innocents / M’en ont fait sentit la puissance » (Psyché, III, 3), le pléonasme n’est qu’apparent ; cette impression est due à l’inversion du premier vers.
  5. Place du pronom personnel : le pronom complément d’un infinitif se place devant le verbe dont dépend l’infinitif : « C’est Dieu qui te va parler » (Bossuet, Sermon sur l’Ambition). Il arrive même que cet ordre des mots entraîne l’emploi de l’auxiliaire être au lieu de l’auxiliaire avoir : « s’étant su lui-même avertir » (La Fontaine, Fables, « La Mort et le mourant »).
  6. Le relatif, l’interrogatif : le pronom QUI s’emploie comme relatif pour représenter des choses, après une proposition : « C’est un art de qui (dont) l’imposture… » (Molière, Dom Juan) ; « Ces superbes palais à qui (auxquels) Madame… » (Bossuet, Oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre). Il peut s’employer comme interrogatif neutre : « Je ne sais qui (ce qui) me tient… » (Molière, L’École des femmes, V, 4). Inversement, le pronom neutre CE QUE peut représenter des personnes : « Pour réunir bientôt ce que j’ai séparé » (Corneille, Rodogune, V, 1).  L’adverbe relatif OU peut remplacer un relatif précédé d’une préposition, tandis qu’aujourd’hui il marque nécessairement un lieu : « Quel est le cœur (auquel) prétendent mes vœux ? » (Racine, Phèdre, IV, 6).
  7. La préposition, l’adverbe : la préposition A continue à avoir des emplois qu’elle perdra par la suite : « Laisse-toi conduire à (par) mes règles » (Pascal, Pensées) ; « Qu’un frère, pour régner, se baigne au (dans le) sang d’un frère » (Corneille, Suréna, V, 3) ; « Et des couvreurs, grimpés au (sur le) toit d’une maison… » (Boileau, Satires, « Les Embarras de Paris ») ; « allait courre (courir) fortune aux (parmi les) orages du monde » (Malherbe, Les Larmes de saint-Pierre, « Les saints innocents »). DE signifie parfois avec (Corneille, Rodogune, V, 1). Jusque vers 1650, on emploie couramment DEDANS, DESSUS, DESSOUS comme prépositions : « … la faible innocence / Que dedans la misère on faisait envieillir » (Malherbe, « Prière pour le roi Henri le Grand »). C’est Vaugelas qui fixera l’usage actuel. Dans certaines expressions, COMME est employé au lieu de que pour marquer la comparaison : «... Aussitôt confondus comme délibérés » (Malherbe, ibidem).
  8. La négation On conserve la négation PAS avec NI… NI… : « N’attendez pas, dit-elle, ni vérité, ni consolation » (Pascal, Pensées). La négation NE peut être omise dans l’interrogation négative : « Voudrais-tu point encore… ? » (Racine, Bajazet, V, 4).
  9. Syntaxe d’accord : le participe présent est déclaré invariable par l’Académie en 1679. Jusque-là on le trouvait parfois au féminin (contre l’avis de Malherbe) et surtout il prenait un |s| au féminin pluriel : « les petits souverains se rapportants au roi » (La Fontaine, Fables, « Le Chat, la Belette et le petit Lapin »). Accord par proximité : le verbe et l’attribut peuvent ne s’accorder qu’avec le sujet le plus rapproché : « Ce mot et ce regard désarme ma colère » (Molière, L’École des Femmes, V, 4) ; « … par quoi sont nos destins et nos mœurs différentes » (La Fontaine, Fables, « Le Songe d’un habitant du Mogol »). C’est un héritage du latin.
  10. LatinismesDeux autres latinismes sont fréquents dans la langue du 17e siècle : l’indicatif au lieu du conditionnel pour les verbes pouvoir, devoir, etc. : « Je devais (j’aurais dû), ce dis-tu,… » (La Fontaine, Fables, « La Mort et le Mourant ») ; « Si le sort ne m’eût donnée à vous, / Mon bonheur dépendait (aurait dépendu) de l’avoir pour époux » (Racine, Mithridate, III, 5). Des expressions comme « Mon voyage dépeint / Vous sera d’un plaisir extrême » (La Fontaine, Fables, « Les deux Pigeons »), « Rocroi délivré, la régence affermie… » (Bossuet, Oraison funèbre du prince de Condé) correspondent à la tournure latine « Sicilia sardiniaque amissae » : la Sicile et la Sardaigne perdues (la perte de la Sicile, etc.).
  11. La phrase : certaines constructions en usage au 17e siècle ne sont plus possibles aujourd’hui. Voici quelques exemples : syntaxe très libre du participe : « Et, pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre… » (La Fontaine, Fables, « Le Vieillard et les trois jeunes Hommes ») : pleurés ne se rapporte pas au sujet de la proposition mais aux jouvenceaux, représentés par leur ; « … Et ne pouvant pas (comme il ne peut pas) y avoir grande différence entre de la boue et de la boue… » (Bossuet, Sermon sur l’Éminente Dignité des pauvres dans l’Église). Construction dissymétrique : « Le valeureux comte de Fontaines qu’on voyait porté dans sa chaise, et… montrer que… » (Bossuet, Oraison funèbre du prince de Condé).     

Remarque sur le passé simple : 

   Les grammairiens avaient formulé la règle artificielle des 24 heures : on n'utilisait le passé simple que si l'événement remontait à 24 heures au moins.

Hégémonie du français et rivalité de l'anglais dès la fin du siècle

   Dès la fin du 17e siècle, le français devient la langue de l’élite intellectuelle européenne et poursuivra son ascension au cours du 18e, tant et si bien que Rivarol, en écrivant son essai De l’universalité de la langue française (sujet mis au concours à l’Académie de Berlin) recevra le premier prix.   

   Les traductions ne sont pratiquement plus nécessaires. Bayle écrit dans les Nouvelles de la République des Lettres de novembre 1685 : « La langue française est désormais le point de communication de tous les peuples de l’Europe, et une langue que l’on pourrait appeler transcendantelle (sic), par la même raison qui oblige les philosophes à donner ce titre aux natures qui se répandent et se promènent dans toutes les catégories. »

   La langue française se substitue à l’italien, à l’espagnol et au latin. Bayle affirme : « Tout le monde veut savoir parler français ; on regarde cela comme une preuve de bonne éducation ; on s’étonne de l’entêtement qu’on a pour cette langue et cependant on n’en revient point ; il y a telle ville où, pour une école latine, on en peut bien compter dix ou douze de françaises ; on traduit partout les ouvrages des Anciens, et les savants commencent à craindre que le latin ne soit chassé de son ancienne possession. » (Nouvelles de la République des Lettres, août 1684).

   Quelles sont les raisons de ce succès ? Sans doute la valeur intrinsèque de la langue, la qualité de la pensée qu’elle véhicule, l’importance des questions de grammaire et de vocabulaire, l’existence de l’Académie française (unique institution au monde qui veille sur les mots) ; on peut y ajouter la demande d’une Europe en voie de renouvellement : la latin évoque trop la scolastique, la théologie et le passé ; excellent pour l’éducation, il reste insuffisant pour la vie quotidienne.

   Ainsi, le français apporte une nouvelle jeunesse à la civilisation : il modernise les qualités du latin, il est clair, solide, sûr et vivant. Et la science, qui cherche à expliquer le monde autrement que par les causes efficientes, veut une autre expression que celle qui a contenté le Moyen Age.

   Le français deviendra la langue de la diplomatie en 1714 aux traités de Rastadt.

   Le français est donc à la mode. Ce gallicisme s’implante en Italie à la fin du 17e siècle, et surtout en Angleterre. Les libraires recommandent The à la mode secretary ; Thomas Brown raille l’Hypocrisie à la mode. Farquhar oppose « the A la mode Londres » à « the A la mode France » (The constant couple) ; Steele met en scène au théâtre The funeral, or Grief à la mode, dont le prologue, écrit par Addison, donne le secret de cet engouement :

   « Notre auteur... / a mis en scène deux dames errantes ; / la première est une damoiselle qui a voyagé en imagination ; / la seconde plus raffinée ; elle vient de France... »

   L’Allemagne n’est pas en reste ni l’Espagne et ses colonies : on joue en 1710 à Lima une adaptation de Rodogune et des Femmes savantes. Même chose pour la Hollande et la Pologne.      

   Les livres et le langage sont donc français mais également les mœurs et la vie quotidienne. Les châteaux commencent à imiter Versailles, les précepteurs et les maîtres de danse sont français, les habits, les robes et les perruques, les plats et les vins à la française. L’Allemand Thomasius écrit en 1687 dans son Discours sur l’imitation des Français : « Si nos ancêtres revenaient en ce monde, ils ne nous reconnaîtraient plus : nous sommes des dégénérés, des bâtards. Aujourd’hui, tout doit être français chez nous : français les habits, les plats, le langage, françaises les mœurs, français les vices. »

Concurrence de l’Angleterre

   La rivalité apparaît très tôt.

   D’abord du point de vue politique : l’Angleterre lutte aussi bien sur terre que sur mer contre l’hégémonie de la France et contre le principe d’autorité qui fonde le pouvoir royal. Ainsi, un duel symbolique s’engage en 1688 entre Guillaume d’Orange (qui a chassé Jacques II du royaume et accepté de régner à sa place sous le contrôle du Parlement) et Louis XIV qui prend sous sa protection personnelle le fugitif, le loge à Saint-Germain-en Laye et défend en sa personne le représentant du droit divin. Mais la France cède et signe la paix à Ryswick en 1697.

   Humiliation ! L’opinion française se passionne ; sous le décor majestueux d’Athalie (Racine), on retrouve la Révolution d’Angleterre. Pourtant, le renouveau anglais n’est pas évident ; le pays ne paraît pas doué pour les lettres : comme Louis XIV demande à son ambassadeur à Londres les noms des écrivains et artistes d’Angleterre, celui-ci lui répond en substance que quelquefois les lettres et les sciences abandonnent un pays pour aller en honorer un autre et que, présentement, elles ont passé en France.

   Mais bientôt, on concède aux Anglais un privilège, celui de penser. Là encore, naît l’opposition. La France est le pays de l’art de vivre en société, de la conversation, des belles manières et du raffinement de l’esprit. L’Angleterre celui de la force individuelle, de la profondeur, de la recherche audacieuse, de la libre réflexion. Elle n’imite plus le théâtre français, débat publiquement de la manière de conduire une intrigue amoureuse ou de peindre le caractère d’un débauché ; elle n’écarte pas les problèmes religieux et confronte les différentes manières dont l’homme peut comprendre ses rapports à la divinité (mysticisme, puritanisme, conformisme, déisme déchaîné). Avec Locke, elle élabore une nouvelle philosophie et, avec Newton, opère une révolution dans la science : les Philosophiae naturalis principia mathematica (qui seront traduites par Me du Châtelet au siècle suivant) paraissent en 1687. D’où la force vitale qu’elle représente et que l’on admire même en France :

« Les Anglais pensent profondément ;

Leur esprit, en cela, suit leur tempérament ;

Creusant dans les sujets, et forts d’expériences,

Ils étendent partout l’empire des sciences... »

(La Fontaine, Fables, « Le Renard anglais », livre XII, édition de 1694).        

   L’essor est définitif au début du 18e siècle avec Berkeley, Addison, Shaftesbury, Pope, Swift et bien d’autres...   Dès 1713, on oppose l’anglais au français : « La langue anglaise, rivale de la grecque et de la latine, est égalent fertile et énergique, et ennemie de toute contrainte (de même que la nation qui la parle), elle se permet tout ce qui peut contribuer à la beauté et à la noblesse de l’expression ; au lieu que la française, énervée et appauvrie par le raffinement, toujours timide et toujours esclave des règles et des usages, ne se donne presque jamais la moindre liberté et n’admet point d’ heureuses témérités. » (Préface à la traduction du Calon d’Addison, 1713).   

   À partir de 1660, on commence à se rendre en Angleterre : gentilshommes, savants, lettrés et curieux affluent. On admire les gazons, la Tamise, Westminster, la Tour de Londres. On s’étonne des mœurs des Anglais, de ce qu’ils mangent et boivent, de leurs distractions. Le voyage en Angleterre se fait courant à partir de 1715.    

Sources : Paul Hazard, La Crise de la conscience européenne, 1680-1715, Fayard, 1961.    

Langage classique vs langage contemporain selon Roland Barthes (Degré zéro de l'écriture)

Résumé de sa thèse  

   Pour R. Barthes, la langue au 17e siècle est le triomphe de l'écriture bourgeoise. Dans Le Degré zéro de l’Écriture, Roland Barthes écrit que jusqu’en 1650, « la langue paraît encore essayer des structures instables et elle n’a pas fixé définitivement l’esprit de sa syntaxe et les lois d’accroissement de son vocabulaire. » Puis vinrent les grammairiens classiques qui s’attachèrent à créer une langue épurée. Barthes poursuit ainsi : « Cette écriture classique est évidemment une écriture de classe. Née au 17e siècle dans le groupe qui se tenait directement autour du pouvoir, formée à coups de de décisions dogmatiques, épurée rapidement de tous les procédés grammaticaux qui avaient pu élaborer la subjectivité spontanée de l’homme populaire […], l’écriture bourgeoise a d’abord été donnée avec le cynisme habituel aux premiers triomphes politiques, comme la langue d’une classe minoritaire et privilégiée ; en 1647, Vaugelas recommande l’écriture classique comme un état de fait, non de droit ; la clarté n’est encore qu’à l’usage de la cour. En 1660 au contraire dans la grammaire de Port-Royal par exemple, la langue classique est revêtue des caractères de l’universel, la clarté devient une valeur. » C’est ainsi qu’on élimina tout « tremblement » ou « tout possible du langage ». 

Allons plus loin

   1) Dans son Introduction au Degré zéro de l’écriture, Roland Barthes écrit : « On verra par exemple que l’unité idéologique de la bourgeoisie a produit une écriture unique, et qu’aux temps bourgeois (c’est-à-dire classiques et romantiques), le forme ne pouvait être déchirée puisque a conscience ne l’était pas. »

   Selon Barthes, l’écrivain a cessé d’être « témoin » de l’universel pour devenir une conscience malheureuse vers 1850. »

   Il poursuit : « L’art classique ne pouvait se sentir comme un langage, il était langage, c’est-à-dire transparence, circulation sans dépôt, concours idéal d’un Esprit universel et d’un signe décoratif sans épaisseur et sans responsabilité ; la clôture de ce langage était sociale et non de nature. On sait que vers la fin du 18e siècle, cette transparence vient à se troubler ; la forme littéraire développe un pouvoir second, indépendant de son économie et de son euphémie ; elle fascine, elle dépayse, elle enchante, elle a un poids ; on ne sent plus la Littérature comme un mode de circulation socialement privilégié, mais comme un langage consistant, profond, plein de secrets, donné à la fois comme rêve et comme menace. »

   2) Dans le chapitre titré « Écritures politiques », il insiste : « On verra plus loin que l’écriture classique manifestait cérémonialement l’implantation de l’écrivain dans une société politique particulière et que, parler comme Vaugelas, ce fit, d’abord, se rattacher à l’exercice du pouvoir. Si la Révolution n’a pas modifié les normes de cette écriture, parce que le personnel pensant restait somme toute le même et passait seulement du pouvoir intellectuel au pouvoir politique, les conditions exceptionnelles de la lutte ont pourtant produit, au sein même de la grande Forme classique, une écriture proprement révolutionnaire, non par sa structure, plus académique que jamais, mais par sa clôture et son double, l’exercice du langage étant alors lié, comme jamais encore dans l’Histoire, au Sang répandu. Les révolutionnaires n’avaient aucune raison de vouloir modifier l’écriture classique, ils ne pensaient nullement mettre en cause la nature de l’homme, encore moins son langage, et un « instrument » hérité de Voltaire, de Rousseau ou de Vauvenargues, ne pouvait leur paraître compromis. C’est la singularité des situations historiques qui a formé l’identité de l’écriture révolutionnaire. Baudelaire a parlé quelque part de « la vérité emphatique du geste dans les grandes circonstances de la vie ».  La Révolution fut par excellence l’une de ces grandes circonstances où la vérité, par le sang qu’elle coûte, devient si lourde qu’elle requiert, pour s’exprimer, les formes mêmes de l’amplification théâtrale. L’écriture révolutionnaire fut ce geste emphatique qui pouvait seul continuer l’échafaud quotidien. Ce qui paraît aujourd’hui de l’enflure, n’était alors que la taille de la réalité. Cette écriture, qui a tous les signes de l’inflation, fut une écriture exacte : jamais langage ne fut plus invraisemblable et moins imposteur. Cette emphase n’était pas seulement la forme moulée sur le drame ; elle en était aussi la conscience. Sans ce drapé extravagant, propre à tous les grands révolutionnaires, qui permettait au girondin Guadet, arrêté à Saint-Emilion, de déclarer sans ridicule parce qu’il allait mourir : Oui, je suis Guadet. Bourreau fais ton office. Va porter ma tête aux tyrans de la patrie. Elle les a toujours fait pâlir : abattue, elle les fera pâlir encore davantage », la Révolution n’aurait pu être cet événement mythique qui a fécondé l’Histoire et toute idée future de la Révolution. L’écriture révolutionnaire fut comme l’entéléchie de la légende révolutionnaire : elle intimidait et imposait une consécration civique du Sang. »

   3) Y-a-t-il une écriture poétique ?

   « Aux temps classiques, la prose et la poésie sont des grandeurs, leur différence est mesurable [...]. La poésie classique n’était sentie que comme une variation ornementale de la Prose, le fruit d’un art (c’est-à-dire d’une technique), jamais comme un langage différent ou comme le produit d’une sensibilité particulière. Toute poésie n’est alors que l’équation décorative, allusive ou chargée, d’une prose virtuelle qui gît en essence et en puissance dans n’importe quelle façon de s’exprimer. « Poétique » aux temps classiques, ne désigne aucune étendue, aucune épaisseur particulière du sentiment, aucune cohérence, aucun univers séparé, mais seulement l’inflexion d‘une technique verbale, celle de « s’exprimer » selon des règles plus belles, donc plus sociales que celles de la conversation. [...]

   Dans l’art classique, une pensée toute formée accouche d’une parole qui l’ « exprime », la « traduit ». La pensée classique est sans durée, la poésie classique n’a que celle qui est nécessaire à son agencement technique. [...]

   L’économie du langage classique (Prose et Poésie) est relationnelle, c’est-à-dire que les mots y sont abstraits le plus possible au profit des rapports. Aucun mot n’y est dense par lui-même, il est à peine le signe d’une chose, il est bien plus la voie d’une liaison. Loin de plonger dans une réalité intérieure, consubstantielle à son dessin, il s’étend aussitôt proféré, vers d’autres mots, de façon à former une chaîne superficielle d’intentions. [...] Le langage classique est animé par un mouvement analogue [aux mathématiques], bien qu’évidemment moins rigoureux : ses « mots », neutralisés, absentés par le recours sévère à une tradition qui absorbe leur fraîcheur, fuient l’accident sonore ou sémantique qui concentrerait en un point la saveur du langage et en arrêterait le mouvement intelligent au profit d’une volupté mal distribuée. Le continu classique est une succession d’éléments dont la densité est égales, soumis à une même pression émotionnelle, et retirant d’eux toute tendance à une signification individuelle et comme inventée. Le lexique poétique lui-même est un lexique d’usage, non d’invention : les images y sont particulières en corps, non isolément, par coutume, non par création. La fonction du poète classique n’est donc pas de trouver des mots nouveaux, plus denses ou plus éclatants, il est d’ordonner un protocole ancien, de parfaire la symétrie ou la concision d’un rapport, d’amener ou de réduire une pensée à la limite exacte d’un mètre. Les concetti classiques sont des concetti de rapports, non de mots : c’est un art de l’expression, non de l’invention ; les mots, ici, ne reproduisent pas comme plus tard, par une sorte de hauteur violente et inattendue, la profondeur et la singularité d’une expérience ; ils sont aménagés en surface, selon les exigences d’une économie élégante ou décorative. On s’enchante de la formulation qui les assemble, non de leur puissance ou de leur beauté propres. [...]

   Usés dans un petit nombre de rapports toujours semblables, les mots classiques sont en route vers une algèbre : la figure rhétorique, le cliché sont les instruments virtuels d’une liaison ; ils ont perdu leur densité au profit d’un état plus solidaire du discours. [...] Les parcelles du discours classique ont à peine livré leur sens qu’elles deviennent des véhicules ou des annonces transportant toujours plus loin un sens qui ne veut se déposer au fond d’un mot, mais s’étendre à la mesure d’un geste total d’intellection, c’est-à-dire de communication. [...]

   Dans le langage classique, ce sont les rapports qui mènent le mot puis l’emportent aussitôt vers un sens, toujours projeté. [Aujourd’hui] Le mot n’est plus dirigé à l’avance par l’intention générale d’un discours socialisé. [...]

   Que signifie en effet l’économie rationnelle du langage classique sinon que la Nature est pleine, possédable, sans fuite et sans ombre, tout entière soumise aux rêts de la parole ? Le langage classique se réduit toujours à un continu persuasif, il postule le dialogue, il institue un univers où les hommes ne sont pas seuls, où les mots n’ont jamais le poids terrible des choses, où la parole est toujours la rencontre d’autrui. Le langage classique est porteur d’euphorie parce que c’est un langage immédiatement social. Il n’y a aucun genre, aucun écrit classique qui ne se suppose une consommation collective et comme parlée ; l’art littéraire classique est un objet qui circule entre personnes assemblées par la classe, c’est un produit conçus pour la transmission orale, pour une consommation réglée selon les contingences mondaines : c’est essentiellement un langage parlé, en dépit de sa codification sévère. »  

   4) Triomphe et rupture de l’écriture bourgeoise

   « Il y a, dans la littérature préclassique, l’apparence d’une pluralité des écritures ; mais cette variété semble bien moins grande si l’on pose ces problèmes de langage en termes se structure, et non plus en termes d’art. Esthétiquement, le 16e siècle et le début du 17e siècle montrent un foisonnement assez libre des langages littéraires parce que les hommes sont encore engagés dans une connaissance de la Nature et non dans une expression de l’essence humaine ; à ce titre l’écriture encyclopédique de Rabelais, ou l’écriture précieuse de Corneille – pour ne donner que des moments typiques – ont pour forme commune un langage où l’ornement n’est pas encore rituel, mais constitue en soi un procédé d’investigation appliqué à toute l’étendue du monde. C’est ce qui donne à cette écriture préclassique l’allure même de la nuance et l’euphorie d’une liberté. Pour un lecteur moderne, l’impression de vérité est d’autant plus forte que la langue paraît encore essayer des structures instables et qu’elle n’a pas fixé définitivement l’esprit de sa syntaxe et les lois d’accroissement de son vocabulaire. Pour reprendre la distinction entre « langue » et « écriture », on peut dire que jusque vers 1650, la Littérature français n’avait pas encore dépassé une problématique de la langue, et que par là même elle ignorait encore l’écriture. En effet, tant que la langue hésite sur sa structure même, une morale du langage est impossible ; l’écriture n’apparaît qu’au moment où la langue, constitué nationalement, devient une sorte de négativité, un horizon qui sépare ce qui est défendu et ce qui est permis, sans plus s’interroger sur les origines ou sur les justifications de ce tabou. En créant une raison intemporelle de la langue, les grammairiens classiques ont débarrassé les Français de tout problème linguistique, et cette langue épurée est devenue une écriture, c’est-à-dire une valeur de langage, donnée immédiatement comme universelle en vertu même des conjectures historiques. [...]

   Cette écriture classique est évidemment une écriture de classe. Née au 17e siècle dans le groupe qui se tenait directement autour du pouvoir, formée  coups de décisions dogmatiques, épurée rapidement de tous les procédés grammaticaux qu’avait pu élaborer la subjectivité spontanée de l’homme populaire, et dressée au contraire à un travail de définition, l’écriture bourgeoise a d’abord été donnée, avec le cynisme habituel aux premiers triomphes politiques, comme la langue d’une classe minoritaire et privilégiée ; en 1647, Vaugelas recommande l’écriture classique comme un état de fait, non de droit ; la clarté n’est encore que l’usage de la cour. En 1660, au contraire, dans la grammaire de Port-Royal par exemple, la langue classique est revêtue des caractères de l’universel, la clarté devient une valeur. En fait, la clarté est un attribut purement rhétorique, elle n’est pas une qualité générale du langage, possible dans tous les temps et dans tous les lieux, mais seulement l’appendice idéal d’un certain discours, celui-là même qui est soumis à une intention permanente de persuasion. C’est parce que la prébourgeoisie des temps monarchiques et la bourgeoisie des temps postrévolutionnaires, usant d’une même écriture, ont développé une mythologie essentialiste de l’homme, que l’écriture classique, une et universelle, a abandonné tout tremblement au profit d’un continu dont chaque parcelle était choix, c’est-à-dire élimination radicale de tout possible du langage. L’autorité politique, le dogmatisme de l’Esprit, et l’unité du langage classique sont donc les figures d’un même mouvement historique.

   Aussi n’y a-t-il pas à s’étonner que la Révolution n’ait rien changé à l’écriture bourgeoise, et qu’il n’y ait qu’une différence fort mince entre l’écriture d’un Fénelon et celle d’un Mérimée. C’est que l’idéologie bourgeoise a duré, exempte de fissure, jusqu’en 1848 sans s’ébranler le moins du monde au passage d’une révolution qui donnait à la bourgeoisie le pouvoir politique et social, nullement le pouvoir intellectuel, qu’elle détenait depuis longtemps déjà. De Laclos à Stendhal, l’écriture bourgeoise n’a eu qu’à se reprendre et à se continuer par-dessus la courte vacance des troubles. Et la révolution romantique, si nominalement attachée à troubler la forme, a sagement conservé l’écriture de son idéologie.

   [Barthes fait une exception pour Hugo]

   [C’est toujours] la même mythologie formelle, à l’abri de quoi c’est toujours la même écriture dix-huitiémiste, témoin des fastes bourgeois, qui reste la norme du français de bon aloi, ce langage bien clos, séparé de la société par toute l’épaisseur du mythe littéraire, sorte d’écriture sacrée reprise indifféremment par les écrivains les plus différents à titre de loi austère ou de plaisir gourmand, tabernacle de ce mystère prestigieux : la Littérature française... »

Sources : Le degré zéro de l’écriture, Roland Barthes (Seuil, Collection Points)

La langue : un cadre à dépasser et une structure en évolution

   Un texte de Schleiermacher, Des différentes méthodes du traduire (1813), m'a incitée à ces réflexions qui peuvent paraître hors-sujet dans le cadre des femmes de lettres au 17e siècle mais qui, néanmoins, s'insèrent dans la problématique du siècle qui, s'interrogeant sur la langue et le langage, tâtonnant dans les méandres de la préciosité, parvient à formuler l'idéal classique.

   Selon Schleiermacher (1768-1834), la langue est plus qu’un simple instrument : plus profondément, c’est l’élément même dans lequel notre pensée se forme ; elle fixe le cadre et la structure au sein desquels la pensée de l’individu peut s‘élaborer, elle est la matrice même de la pensé : « Chaque homme, pour une part, est dominé par la langue qu’il parle ; lui et sa pensée toute entière sont un produit de celle-ci. »      

   Cependant, la langue évolue, et elle doit sa vitalité à la liberté que prennent certains d’en déformer le cadre : la langue se fixe donc aussi grâce aux pensées libres et originales qui, en le déformant, la forment : « Par ailleurs, tout homme pensant librement, de manière indépendante, contribue à former la langue. » Par exemple Marivaux qui invente l’expression « tomber amoureux » là où l’on disait « se rendre amoureux ». Une pensée nouvelle exige et forme une langue neuve.

   Mais pour qu’une nouveauté entre dans une langue, il faut que la langue s’y prête et qu’il y ait une nécessité de cette nouvelle forme d’expression, par exemple « humour » au 18e siècle qui vient de l’anglais humor qui vient lui-même du français [1] humeur… Si un nouvel usage linguistique se répand c’est parce que les locuteurs voient en quoi la nouvelle expression vient dire quelque chose qui manquait à la langue.

   Pour que cette parole nouvelle soit écoutée, il faut que s’y rencontrent l’esprit de la langue et une sensibilité singulière. Nous n’utilisons plus – ou avons oublié- les formules toutes faites et les lieux communs de la conversation au 17e siècle. Mais nous lisons toujours les Pensées de Pascal ou Phèdre de Racine. Ces paroles marquent en effet des « moments de la vie de la langue elle-même [2] » ; paroles originales qui enrichissent la langue de nouvelles formes imprévisibles mais après lesquelles il ne sera plus possible d’écrire, de parler comme avant.

   Ainsi donc, qu’est-ce que la – bonne - littérature ? C’est avant tout la sculpture de la langue. Un écrivain est animé du désir de dire quelque chose que la langue n’a pas déjà dite. Il force le lecteur à réapprendre la langue car lui-même s’est éloigné de ce qu’elle était et l’a attaquée, pour parler comme Proust.

   Il s’ensuit que pour bien comprendre une œuvre littéraire, il faut bien comprendre la langue dans laquelle elle s’écrit, connaître son vocabulaire et sa syntaxe pour apprécier les choix faits par l’auteur, connaître « l’esprit de la langue », c’est-à-dire la manière dont cette langue en particulier dit les êtres et leurs relations, et qui varie immanquablement d’une langue à l’autre. Connaître enfin l’état dans lequel se trouve la langue quand l’écrivain écrit.  

   Mais cela est insuffisant. Dans le style indirect libre de Flaubert, le style ni oral ni écrit de Céline, le style sinueux de Proust qui épouse le flux et le reflux de la conscience, il y a une sensibilité, une manière d’être irréductible à aucune autre. C’est là que réside l’originalité d’un écrivain.

   Il y a donc ambivalence entre la langue et la pensée : d’une part, on reconnaît l’esprit de la langue, le cadre de la pensée ; d’autre part, on y sent une résonance singulière, celle d’une pensée libre qui déborde du cadre, c’est-à-dire un style ; ce qui revient, comme l’écrit Deleuze, à être « comme une étranger dans sa propre langue. »    

   Quelle est alors la tâche du traducteur ? Rendre, dans une langue étrangère, à la fois l’esprit de la langue originale et la singularité de l’invention par laquelle l’auteur la réinvente : vaste tâche…

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Notes

[2] Guillaume le Conquérant a contribué à l’importation de mots français en Angleterre.

[3] Schleiermacher.

Un détail pour se détendre : appellation "Madame"

   Jusqu’en 1660 environ, madame est un titre appliqué de la roture jusqu’à la cour mais Furetière nous apprend que « madame la greffière », « madame la procureuse » (les femmes de) ou les « madame Margot » (!) sont séparées des dames de la cour, reines et princesses « par le rang des demoiselles qui est entre deux. »

   Lorsque l’on s’adresse à la reine, on dit : « Madame » (« Madame, Votre Majesté me comble »).

   Si l’on s’adresse à l’épouse d’un duc, on dit : « Madame la duchesse ».

   Si l'on parle à des femmes « de basse condition », on dit « Madame Margot » par exemple.

   Le rang intermédiaire entre la cour et la ville fait dire « Mademoiselle de... » et non « Madame de... » aux épouses des simples gentilshommes.

   On dira mademoiselle Molière pour honorer la femme de Molière.

   Enfin « Madame » s’emploie pour désigner la belle-sœur du roi : Henriette d’Angleterre (en 1661), puis la Palatine (en 1671), épouses successives de Monsieur, Philipe, duc d’Orléans et frère de Louis XIV.   

Sources : Dictionnaire du Grand Siècle, François Bluche, Fayard, nouvelle édition 2005, Article de François Bluche.

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