Le 17e ou L'Age d'or

Le génie n'a qu'un siècle, celui de Louis XIV (Voltaire)

L' Age d' Or (Cranach l'Ancien, 1530)   Le siècle de Louis XIV (Voltaire), conçu depuis plus de vingt ans, est publié à Berlin en 1751 et complété dans les éditions suivantes jusqu’en 1756. L’édition définitive compte 39 chapitres. L’intention de Voltaire est de critiquer indirectement le règne de Louis XV en glorifiant le siècle de Louis XIV, « le plus éclairé qui fut jamais », ce qui relève, il faut bien l’avouer, d’un certain parti-pris…  

   Dans le chapitre XXIX, Voltaire traite des mœurs au Grand Siècle :

   « Les maisons que tous les seigneurs bâtirent ou achetèrent dans Paris, et leurs femmes qui y vécurent avec dignité, formèrent des écoles de politesse, qui retirèrent peu à peu les jeunes gens de cette vie de cabaret qui fut encore longtemps à la mode, et qui n’inspirait qu’une débauche hardie. Les mœurs tiennent à si peu de chose, que la coutume d’aller à cheval dans Paris entretenait une disposition aux querelles fréquentes, qui cessèrent quand cet usage fut aboli. La décence, dont on fut redevable principalement aux femmes qui rassemblèrent la société chez elles, rendit les esprits plus agréables, et la lecture les rendit à la longue plus solides […]. Les horreurs des Brinvilliers et des Voisin ne furent que des orages passagers, sous un ciel d’ailleurs serein […]. Les maisons, les spectacles, les promenades publiques, où l’on commençait à se rassembler pour goûter une vie plus douce, rendirent peu à peu l’extérieur de tous les citoyens presque semblable. On s’aperçoit aujourd’hui, jusque dans le fond d’une boutique, que la politesse a gagné toutes les conditions. Les provinces se sont ressenties avec le temps de tous ces changements […].

   L’extrême facilité introduite dans le commerce du monde, l’affabilité, la simplicité, la culture de l’esprit, ont fait de Paris une ville qui, pour la douceur de la vie, l’emporte probablement de beaucoup sur Rome et Athènes dans le temps de leur splendeur.

   Cette foule de secours toujours prompts, toujours ouverts pour toutes les sciences, pour tous les arts, les goûts, et les besoins ; tant d’utilités solides réunies avec tant de choses agréables, jointes à cette franchise particulière aux Parisiens, tout cela engage un grand nombre d’étrangers à voyager ou à faire leur séjour dans cette patrie de la société. Si quelques natifs en sortent, ce sont ceux qui, appelés ailleurs par leurs talents, sont un témoignage honorable à leur pays ; ou c’est le rebut de la nation, qui essaye de profiter de la considération qu’elle inspire ; ou bien ce sont des émigrant qui préfèrent encore leur religion à leur patrie, et qui vont ailleurs chercher la misère ou la fortune, à l’exemple de leurs pères chassés de France par la fatale injure faite aux cendre du grand Henri IV, lorsqu’on anéantit sa loi perpétuelle appelée Édit de Nantes[1] […].   

   Le génie n’a qu’un siècle [...].

   Sa langue [de la France] est devenue la langue de l’Europe ; tout y a contribué : les grands auteurs du siècle de Louis XIV[2] […] ; un Saint-Évremond, dont toute la cour de Londres recherchait le commerce ; la duchesse de Mazarin[3], à qui l’on ambitionnait de plaire ; Mme d’Olbreuse, devenue duchesse de Zell, qui porta en Allemagne toutes les grâces de sa patrie. L’esprit de société est le partage naturel des Français : c’est un mérite et un plaisir dont les autres peuples ont senti le besoin. La langue française est de toutes les langues celle qui exprime avec le plus de facilité, de netteté, et de délicatesse, tous les objets de la conversation des honnêtes gens ; et par là elle contribue dans toute l’Europe à un des plus grands agréments de vie. »   

 Pour Mme d’Olbreuse, voir ce site 

   « Comment expliquer cette mobilisation générale venue du tréfonds d'un peuple pour faire d'un siècle - ou d'un morceau de siècle - un chef-d’œuvre collectif ? Le génie de quelques-uns n'y suffit pas. Il doit reposer sur le talent et le savoir d'innombrables. Des hommes et des femmes nés dans les mêmes années. Au lieu de s'ignorer, ils se voient, ils se parlent, ils s'apprécient ou se détestent, ils projettent ensemble ou se défient. Bref, un âge d'or, c'est l'enfant commun de toute une génération. » (Erik Orsenna).

   « C'était un temps digne de l'attention des temps à venir que celui où les héros de Corneille et de Racine, les personnages de Molière, les symphonies de Lulli et (puisqu'il ne s'agit que des arts) les voix des Bossuet et des Bourdaloue se faisaient entendre à Louis XIV, à Madame, si célèbre par son goût, à un Condé, à un Turenne, à un Colbert, et à cette foule d'hommes supérieurs qui parurent en tout genre. Ce temps ne se retrouvera plus, où un duc de La Rochefoucauld, l'auteur des Maximes, su sortir de la conversation d'un Pascal et d'un Arnauld, allait au théâtre de Corneille. » (Voltaire, Le Siècle de Louis XIV).

 


[1] Restrictions bienvenues !

[2] Dans le chapitre 32, il cite Corneille, Racine, Molière, La Rochefoucauld, Pascal, Lulli pour la musique, Bossuet et Bourdaloue pour les sermons. Ce qui ne l'empêche pas d'émettre cette critique en 1734, dans ses Lettres philosophiques :   « Pour l’Académie Française, quel service ne rendrait-elle pas aux lettres, à la langue et à la nation, si, au lieu de faire imprimer tous les ans des compliments, elle faisait imprimer les bons ouvrages du siècle de Louis XIV, épurés de toutes les fautes de langage qui s’y sont glissées ? Corneille et Molière en sont pleins ; La Fontaine en fourmille ; celles qu’on ne pourrait pas corriger seraient au moins marquées. L’Europe, qui lit ces auteurs, apprendrait par eux notre langue avec sûreté ; sa pureté serait à jamais fixée ; les bons livres français, imprimés avec ce soin aux dépens du Roi, seraient un des plus glorieux monuments de la nation. J’ai ouï dire que M. Despréaux [Boileau] avait fait autrefois cette proposition, et qu’elle a été renouvelée par un homme dont l’esprit, la sagesse et la saine critique sont connus ; mais cette idée a eu le sort de beaucoup d’autres projets utiles, d’être approuvée et d’être négligée... » (« Vingt-quatrième Lettre sur les Académies »).  

[3] Hortense Mancini, nièce de Mazarin, s’installe à Londres (1670-1699) et y ouvre un salon que Saint-Évremond, exilé, fréquente assidûment.

Rôle des salons féminins dans l'amélioration des mœurs

   Dans le chapitre XXIX du Siècle de Louis XIV, Voltaire écrit :

   « Les maisons que tous les seigneurs bâtirent ou achetèrent dans Paris, et leurs femmes qui y vécurent avec dignité, formèrent des écoles de politesse, qui retirèrent peu à peu les jeunes gens de cette vie de cabaret qui fut encore longtemps à la mode, et qui n’inspirait qu’une débauche hardie. Les mœurs tiennent à si peu de chose, que la coutume d’aller à cheval dans Paris entretenait une disposition aux querelles fréquentes, qui cessèrent quand cet usage fut aboli. La décence, dont on fut redevable principalement aux femmes qui rassemblèrent la société chez elles, rendit les esprits plus agréables, et la lecture les rendit à la longue plus solides. Les trahisons et les grands crimes, qui ne déshonorent point les hommes dans les temps de faction et de trouble, ne furent presque plus connus. Les horreurs des Brinvilliers et des Voisin ne furent que des orages passagers, sous un ciel d’ailleurs serein… »

 

Un Âge d'or pour Mme de Genlis

   Comme Voltaire, Mme de Genlis témoigne dans ses Mémoires de son admiration pour le 17e siècle et, après avoir flétri la décadence de son temps, exalte l’âge d’or que représenterait l’époque de Louis XIII.

   « … Cette page d’or de la civilisation fut le règne de Louis XIII ; aussi, jamais le peuple français n’a été plus religieux[1] (1) […]. Mais aussi, comme ce héros du christianisme fut secondé par l’esprit public qui rapprochait, qui ralliait tous les ordres de l’État et qui les unissait par une seule pensée, celle de faire tous les sacrifices pour soulager les infortunés ; cet esprit public, qui décidait toutes les femmes de la Cour, jeunes et vieilles, à vendre leurs diamants et leur argenterie pour en donner le produit aux hôpitaux et à consacrer, pendant plusieurs années, deux jours de la semaine au service des malades ; cet esprit public qui envoyait des jeunes filles et des religieux affronter la fatigue et la mort ; les unes dans les hôpitaux de l’armée pour panser des soldats blessés et attaqués de maladies contagieuses ; les autres, animées de de l’espoir de délivrer leurs frères et traversant les mers pour aller chez les peuples barbares ; enfin cet esprit public qui déterminait un nombre infini d’hommes de toutes les classes à livrer leur fortune entière pour ce pieux usages ; et quelles mœurs accompagnaient de telles actions ! quelle paix ! quelle union ! quel respect filial ! quelle décence dans les familles de toutes les classes ! Tels furent les fruits de l’esprit public de ce temps si profondément religieux. Quels ont été et quels sont encore les fruits de l’esprit public devenu philosophique ?

Anne d'Autriche   La décence à la Cour ne commença à s’affaiblir qu’après la régence d’Anne d’Autriche. Les femmes se décolletèrent davantage ; mais les veuves conservèrent toute la rigueur de leur costume et les autres femmes, tous les usages de bienséance établis sous le règne précédent. Toutes les dames avaient ou des demoiselles de compagnie ou des brodeuses qui travaillaient toujours auprès d’elles. L’esprit de cet usage était de se mettre à l’abri de toute calomnie en ne recevant jamais tête à tête un homme, quel que fût son âge. Aussi voyons-nous madame de Maintenon, dans ses lettres à madame de Caylus, âgée de trente-six ans, lui recommander de ne point abandonner cette prudente coutume, quoiqu’elle fût mère d’un jeune homme déjà dans le monde. Ce fut aussi une idée de décence qui fit établir pour les femmes l’usage de ne sorti en voiture qu’avec deux domestiques au moins et, le soir, avec un flambeau. On voulait des témoins et de la lumière, cet usage s’est conservé jusqu’à la Révolution.   

   Dans le siècle de Louis XIII et dans celui de Louis XIV, toutes les femmes qui se faisaient peindre ne donnaient de séances que pour leurs têtes ; le peintre prenait des modèles pour la gorge et la taille. Cette délicatesse de décence a fini à la mort de Louis XIV. A la chute du trône, toute espèce de décence fut oubliée : les femmes s’habillèrent en Vénus de Médicis ; les hommes les tutoyèrent, ce qui était fort naturel. Dans ces costumes transparents, on vit rarement des Grecques, mais on ne vit plus de Françaises ; toutes les grâces qui les avaient caractérisées jusque-là les abandonnèrent avec la pudeur… »

Madame de Genlis, Mémoires, Mercure de France, 2004 

 


[1] Elle attribue le renouveau religieux à l’action de Vincent de Paul qui aurait contribué à épurer les mœurs.   

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