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Le sublime, le grand style et le style

Le sublime

Remarque : Cet article figure en priorité dans la section 17e siècle mais s'y greffent des auteurs du 18e siècle et d'autres...

   Selon le Traité du sublime (anonyme, 1er siècle), c’est la grandeur du discours qui provoque une élévation de l’âme vers l’idéal. Cette question du sublime ressurgit au 17e siècle (Boileau publie en 1674 la traduction de cet ouvrage) car il offre pour les classiques (voir Le Cid par exemple) un télescopage intéressant entre le simple et l’héroïque, deux registres de style opposés.

   Boileau écrit dans sa préface : « Le style sublime veut toujours de grands mots ; mais le sublime se peut trouver dans une seule pensée, dans une seule figure, dans un seul tour de paroles ». Ainsi, le sublime va au-delà des registres, des règles et de la rhétorique, une valeur du texte indépendante des catégories.

   La Bruyère remarque : « Le sublime ne peint que la vérité, mais en un sujet noble, il la peint tout entière, dans sa cause et dans son effet ; il est l’expression, ou l‘image la plus digne de cette vérité. [...] Pour le sublime, il n’y a même entre les grands génies que les plus élevés qui en soient capables. » 

 

Le grand style

   La notion de sublime nous entraîne vers celle du grand style, qui triomphe dans l’éloquence religieuse de Bossuet ou dans le Télémaque de Fénelon. On imite l’éloquence de Cicéron qui écrit dans L’Orateur : « Dans le sublime, on voit des orateurs soutenir, par la majesté de l’expression, l’élévation de la pensée. Véhémence, variété, abondance, force, pouvoir de remuer les âmes, et de les pousser en tous sens, tels sont les caractères essentiels de ce genre. »    

   C’est le décorum politique qui le rend possible et nécessaire dans certaines situations discursives (l’éloquence d’apparat dans les cérémonies officielles ou sur scène dans les tragédies). Le grand style montre bien que les valeurs politiques peuvent surinvestir les catégories stylistiques. 

Le style

Un stylet

* Une définition du style par Bouvard et Pécuchet, les héros de Flaubert :-) :

« Alors, ils se demandèrent ce en quoi consiste précisément le style [...] Ils apprirent le secret de tous ses genres. Comment on obtient le majestueux, le tempéré, le naïf, les tournures qui sont nobles, les mots qui sont bas. Chiens se relève par dévorants. Vomir ne s’emploie qu’au figuré. Fièvre s’applique aux passions. Vaillance est beau en vers. »  

* Buffon (Discours sur le style, prononcé à l’Académie française par M. de Buffon le jour de sa réception, 25 août 1753)

   « Le style n’est que l’ordre et le mouvement qu’on met dans ses pensées [...] Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité : la quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes, ne sont pas de sûrs garants de l’immortalité : si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets, s’ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s’enlèvent aisément, se transportent, et gagnent même à être mises en œuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de l’homme, le style est l’homme même. Le style ne peut donc ni s’enlever, ni se transporter, ni s’altérer ; s’il est élevé, noble, sublime, l’auteur sera également admiré dans tous les temps : car il n’y a que la vérité qui soit durable, et même éternelle. » 

   L’auteur du recueil (voir infra) précise :

   « Le style, c’est l’homme : telle est, dans toute son inexactitude, la formule génialement synthétique que Buffon aurait donnée à l’histoire d’une idée nouvelle, le style contre les styles. S’y rattacherait une philosophie idéaliste de l’expressivité, selon laquelle le langage pourrait être indéfiniment réinterprété comme symptôme d’une subjectivité. Disons-le nettement : Buffon n’a jamais rien écrit ni pensé de tel [...] Le style, c’est l’idée faite corps ; ce sont la passion, l’émotion et le sentiment de l’idée. Il n’y a plus de mots, mais une symbiose parfaite entre un corps (celui du texte) et une âme : là où les styles relèvent de l’accessoire, du choix, du facultatif, du formel, le style engage la validité d’une pensée, la qualité d’une intelligence. Mieux, les pensées, la somme des arguments [...] relèvent tout autant du superficiel, alors que s’enracine dans une individualité singulière cet élan du raisonnement, cette poursuite d’une augmentation, ce penser en acte et en mouvement que Buffon appelle le style. Oui, toutes les phrases et tous les topoï pourront bien s’exporter, s’imiter, se répandre, le style d’une intelligence est l’homme même. »            

* Bernard Lamy, La Rhétorique ou l’Art de parler, 5e édition 1715

   « Le discours est le caractère de l’âme ; notre humeur se peint dans nos paroles, et chacun sans y penser suit le style auquel ses dispositions naturelles le portent. Elles sont toutes différentes dans chaque homme : c’est pourquoi il y a autant de différents styles qu’il y a de personnes qui parlent ou qui écrivent. De là vient encore que chaque climat a une manière de parler qui lui est particulière. Car, comme ordinairement ceux qui sont d’un même pays, ont beaucoup de rapport dans leur tempérament, ils ont aussi des manières de parler assez semblables, et conformes à ce tempérament qui leur est commun. Les Espagnols, par exemple, qui sont tous graves, choisiront bien plutôt des mots dont la cadence sera majestueuse, et des expressions nobles, que des mots doux et languissants, et des expressions délicates, comme feraient les Italiens. »     

* Abbé Du Bos (Réflexions critiques sur la poésie)      

« Ces premières idées qui naissent dans l’âme, lorsqu’elle reçoit une affection vive, et qu’on appelle communément des sentiments, touchent toujours, bien qu’ils soient exprimés dans les termes les plus simples. Ils parlent le lange du cœur. Émilie (dans Cinna) intéresse donc, quand elle dit dans les termes les plus simple s : « J’aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste. »

   Un sentiment cesserait même d’être aussi touchant, s’il était exprimé en termes magnifiques et avec des figures ambitieuses. Le vieil Horace (Horace) ne m’intéresserait plus autant qu’il m’intéresse, si au lieu de dire simplement le fameux « Qu’il mourût «, il exprimait ce sentiment en style figuré. La vraisemblance périrait avec la simplicité de l’expression. Où j’aperçois de l’affectation, je ne reconnais plus le langage du cœur [...] L’important, c’est le style, parce que c’est du style d’un poème que dépend le plaisir de son lecteur. Si la poésie du style du roman du Télémaque de (Fénelon) eût été languissante, peu de personnes auraient achevé la lecture de l’ouvrage, quoiqu’il n’en eût pas été moins rempli d’instructions profitables. »

* Albalat (La Formation du style)   

   « Il y a une grande qualité de style qui [...] vise la clarté plus que la profondeur et qui, par le naturel et la simplicité donne la sensation du style français éminemment spontané et classique. Cette qualité, nous l’appellerons l’atticisme[1]. C’est Voltaire qui résume ce genre de style sans rhétorique. On s’étonnera que nous ayons cité si rarement Voltaire. La nature même de son style explique notre discrétion. Pour l’assimilation des procédés d’écrire, l’étude de Voltaire est sans profit immédiat. On peut dire qu’il n’a pas de procédés. Le ton général seul est à retenir chez lui. C’est ce ton que j’appelle atticisme, faute d’un mot plus exact. J’entends par atticisme une certaine tenue, la justesse de l’ensemble, cet air de facilité sans effort, que donnent la clarté, l’élégance, l’esprit, le naturel, la variété, la correction. En d’autres termes, il s’agit ici du style sans rhétorique (en gardant au mot « rhétorique » son sens de démonstration pratique). Voltaire est le maître de ce style. »      

* Proust (« Sur la lecture », préface à Sésame et les Lys, Ruskin)   

   « C’est qu’ils (les ouvrages anciens) n’ont pas pour nous, comme les ouvrages contemporains, la beauté qu’y sut mettre l’esprit qui les créa. Ils en reçoivent une autre plus émouvante encore, de ce que leur matière même, j’entends la langue où encore ils furent écrits, et comme un miroir de vie (...). On ressent encore un peu de ce bonheur à errer au milieu d’une tragédie de Racine ou d’un volume de Saint-Simon. Car ils contiennent toutes les belles formes de langage abolies qui gardent le souvenir d’usages ou de façons de sentir abolis qui n’existent plus, traces persistantes du passé à quoi rien du présent ne ressemble et dont le temps, en passant sur elles a pu seul embellir encore la couleur. »     


[1] Éloquence athénienne, marquée par l’économie et la correction.

Sources :  Le Style, Textes choisis et présentés par Christine Noille-Clauzade, GF Flammarion, 2004.  

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