Les carrosses à cinq sols

Un carrosse a cinq solsCette lettre, écrite par Mme Périer, la sœur de Pascal, qui y a ajouté quelques lignes de sa main, est adressée à Arnauld de Pomponne, fils d’Arnauld d’Andilly, qui fut ambassadeur et secrétaire d’État pour les affaires étrangères. Elle est datée de Paris, le 21 mars 1662.

   L’établissement[1] commença samedi à sept heures du matin, mais avec un éclat et une pompe merveilleux. On distribua les sept carrosses dont on a fourni cette première route. On en envoya trois à la porte Saint-Antoine et quatre devant le Luxembourg[2] où se trouvèrent en même temps deux commissaires du Châtelet en robe, quatre gardes de M. le grand prévôt[3], dix ou douze archers de la ville et autant d’hommes à cheval [...]  

   La chose a réussi si heureusement que dès la première matinée il y eut quantité de carrosses pleins, et il y alla même plusieurs femmes ; mais l’après-dînée ce fut une si grande foule qu’on ne pouvait en approcher, et les autres jours ont été pareils ; de sorte qu’on voit par expérience que le plus grand inconvénient qui s’y trouve, c’est celui que vous avez appréhendé ; car on voit le monde dans les rues qui attend une carrosse pour se mettre dedans, mais quand il arrive il se trouve plein ; cela est fâcheux, mais on se console, car on sait qu’il en viendra un autre dans un demi-quart d’heure ; cependant quand cet autre arrive, il se trouve qu’il est encore plein, et quand cela est arrivé plusieurs fois, on est contraint de s’en aller à pied [...]

   Le premier et le second jour, le monde était rangé sur le Pont-Neuf et dans toutes les rues pour les voir passer, et c’était une chose plaisante de voir tous les artisans cesser leur ouvrage pour les regarder, en sorte que l‘on ne fit rien samedi dans toute la route[4], non plus que si c’eût été une fête. On ne voyait partout que des visages riants, mais ce n’était pas un rire de moquerie, mais un rire d’agrément et de joie, et cette commodité se trouve si grande que tout le monde la souhaite, chacun dans son quartier [5][...]

 


[1] C’est le 18 mars 1662 qu’eut lieu l’inauguration de la première ligne (ou route, selon le mot du temps) : Saint-Antoine-Luxembourg.

[2] Marie de Médicis avait fait construire le palais du Luxembourg de 1615 à 1620.

[3] Le marquis de Sourches, qui avait des intérêts das l’entreprise.

[4] Sur tout le parcours.

[5] Cette grande vogue n’eut qu’un temps. L’entreprise fit faillite.

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