Michelet et le 17e siècle

   L’Histoire de France de Michelet date évidemment mais il est intéressant de noter la manière dont il juge tout, du 16e au 18e siècle, par rapport à la Révolution, qu’il exalte.

   Certes, il ne reste pas insensible à la grandeur du siècle de Louis XIV, lui accorde quelques éloges mais le soumet avant tout à la critique, en proie à deux préjugés de son époque : le préjugé romantique contre l’art classique et le préjugé contre l’absolutisme.

   Dans la Préface de 1869 au tome XII, il qualifie ainsi sa propre attitude : « De Médicis à Louis XIV une autopsie sévère a caractérisé ce gouvernement de cadavres. » Il écrit :

   « Le déplorable dénouement du règne de Louis XIV[1] ne peut cependant nous faire oublier ce que la société, la civilisation d’alors, avaient eu de beau et de grand.

   Il faut le reconnaître. Dans la fantasmagorie de ce règne, la plus imposante qui ait surpris l’Europe depuis la solide grandeur de l’Empire romain, tout n’était pas illusion. Nul doute qu’il y ait eu là une harmonie qui ne s’est guère vue avant ou après. Elle fit l’ascendant singulier de cette puissance qui ne fut pas seulement redoutée, mais autorisée, imitée. Rare hommage que n’ont obtenu nullement les grandes tyrannies militaires.

   Elle subsiste, cette autorité, continuée dans l’éducation et la société par la grâce, par le caractère lumineux d’une littérature aimable et tout humaine. Tous commencent par elle. Beaucoup ne la dépassent pas. Que de temps j’y ai mis ! Les trente années que je resserre ici m’ont, je crois, coûté trente années.  

   Non que j’y aie travaillé tout ce temps-là de suite. Mais, dès mon enfance et toute ma vie, je me suis occupé du règne de Louis XIV. Ce n’est pas qu’il y ait alors grande invention[2], si l’on songe à la petite Grèce (ce miracle d’anergie féconde), à la magnifique Italie, au nerveux et puissant 16e siècle. Mais que voulez-vous ? C’est une harmonie. Ces gens-là se croyaient un monde complet et ignoraient le reste. Il en est résulté quelque chose d’agréable et de suave, qui a aussi une grandeur relative.

   J’étais tout jeune que je lisais cet honnête Boileau, ce mélodieux Racine ; j’apprenais la fanfare, peu diversifiée, de Bossuet. Corneille, Pascal, Molière, La Fontaine, étaient mes aîtres. La seule chose qui m’avertit et me fit chercher ailleurs, c’est que ces très grands écrivains achèvent plutôt qu’ils ne commencent. Leur originalité (pour la plupart du moins) est d’amener à une forme exquise des choses infiniment plus grandioses de l’Antiquité et de la Renaissance.

Rien chez eux qui atteigne la hauteur colossale du drame grec, de Dante, de Shakespeare ou de Rabelais[3] [...].

   Louis XIV enterre un monde. Comme son plais de Versailles, il regarde le couchant. Après un court moment d’espoir (1661-1666), les cinquante ans qui suivent ont l’effet général du grand parc tristement doré en octobre et novembre à la tombée des feuilles[4]. Les vraies génies d’alors, même en naissant, ne sont pas jeunes et, quoi qu’ils fassent, ils souffrent de l’impuissance générale. La tristesse est partout[5], dans les monuments, dans les caractères : âpre dans Pascal, dans Colbert, suave en madame Henriette, en La Fontaine, Racine et Fénelon. La sécurité triomphale qu’affiche Bossuet n’empêche pas le siècle des sentir qu’il a usé de ses forces dans des questions surannées. Tous ont affirmé fort et ferme, mais un peu plus qu’ils ne croyaient. Ils ont tâché de croire et y sont parvenus, à la rigueur, non sans fatigue. Cet attribut divin (commun au 16e siècle), à pas un n’est resté : la Joie ! La joie, le rire des Dieux, comme on l’entendit à la Renaissance, celui des héros, des grands inventeurs qui voyaient commencer un monde, on ne l’entend plus depuis Galilée[6]. Le plus fort du temps, son puissant comique, Molière, meurt de mélancolie[7]» .   

 


[1] Misère du peuple, invasion du Nord de la France.

[2] Discutable.

[3] Même point de vue que Victor Hugo dans William Shakespeare.  

[4] Un peu arbitraire.

[5] Discutable.

[6] « La joie de l’inventeur, heureux d’avoir trouvé et heureux de donner, celle qui sourit dans les dialogues de Galilée. »(Tome VIII, La Renaissance).

[7] Légende de l’époque romantique.  

* * *

Ajouter un commentaire