« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Petite ère glaciaire

Généralités

   Paris sous la neige

   Les années 1607, 1615, 1655 et surtout 1692-1694 furent marquées par un froid terrible. La France et le reste de l’Europe sont entrés dans « la petite ère glaciaire ». À l’époque, on parle de « grand hiver ».

   De mi-décembre 1607 jusqu’à mi-mars 1608 le froid s’abat sur toute l’Europe septentrionale et occidentale : le Rhin est pris par les glaces de son embouchure jusqu’à Cologne. A Paris, le 10 janvier 1608, le vin gèle dans le calice de l’église Saint-André-des-Arts. Pierre de L’Estoile raconte qu’il « fallut chercher un réchaud pour le faire fondre. »   

   Les pauvres meurent de froid, surtout les femmes et les enfants. Mais le mauvais temps n’épargne personne : en 1616, au retour de son mariage à Bordeaux, le roi Louis XIII est accompagné de 3 000 hommes du régiment des gardes : près de 1 000 périssent au cours du voyage. La cour est obligée de s’arrêter à Tours. Le Mercure français rapporte : « Le froid fit mourir tant de valets et serviteurs des princes et seigneurs qu’ils furent contraints, étant à Tours, de faire maison neuve. » Dans certaines régions, la couche de neige est aussi haute qu’un homme. En 1616 et en 1677, la Seine se transforme en patinoire durant un mois. On grelotte à Versailles, très mal chauffé. Le vin de Louis XIV gèle dans les carafes. Mme de Sévigné raconte : « Il y [à Paris] faisait un temps humain, au lieu qu’à Versailles, je n’ai pas été un moment dans quelque incommodité, et il y faisait un froid excessif ; j’en fus saisie au point qu’il m’ôta la respiration et que je demeurai comme la sœur de Don Bertrand à la porte de la princesse. Voilà ma grande aventure dans ce voyage. » On dispose d’un poème d’une certaine D.S.A. sur l’hiver versaillais :

« En passant il flétrit le bois qui l’environne,

Partout où vont ses pas, la nature frissonne,

Les vents autour de lui diversement épars,

D’un froid menaçant précèdent ses regards. »

   Lully fait dire à Io, exilée au septentrion :

« L’hiver qui nous tourmente

S’obstine à nous geler.

Nous ne saurions parler

Qu’avec une voix tremblante. »

   Le 28 juin 1675, Mme de Sévigné écrit à sa fille alors à Grignan : « Il fait un froid horrible, nous nous chauffons et vous aussi, ce qui est une bien grande merveille. » Le 3 juillet, elle note « un froid étrange. » Le 24 juillet : « Vous avez donc toujours votre bise. Ah ! ma fille, qu'elle est ennuyeuse ! Le procédé du soleil et des saisons est-il changé ? »

   L’hiver 1681-1682 est rude et jette les miséreux dans les rues de Paris. De un sol, la livre de pain passe à trois ou quatre sols, quand un ouvrier en gagne six par jour.  

   À l’été 1686, le sud de la France est dévasté par une invasion de sauterelles.  

   L’hiver 1693-1694 est glacial et la famine ravage la France. La Seine a gelé, les cadavres jonchent les rues. À Versailles, où les cheminées tirent mal, les dames circulent en chaise à porteurs dans le château, emmitouflées dans leurs fourrures et les pieds sur des chaufferettes. Il y en a un si grand nombre que des files d’attente se forment pour passer les portes. Pour le peuple, galoches fourrées, capes de gros lainage brun et bonnets de laine sont un luxe. Les gens fortunés s’achètent des pelisses de fourrure et des manchons, déboisent leurs domaines pour avoir du feu et paient un prix exorbitant légumes, fruits, pain et laitages.     

   Dans les campagnes, on mange les chiens et les chats, on fait du bouillon avec leurs os, on arrache raves et topinambours accommodés en ragoût avec des trognons de choux et les boyaux des bêtes mortes de faim. On cuit des glands et des fougères qui provoquent des diarrhées mortelles. 

   Le froid revient en 1695. On parle de centaines de milliers de personnes mortes de faim et de froid. 

   Les vignes gèlent au sud de la Loire à l’hiver 1702, 1703 et 1704.  

   En juin 1707, la canicule paralyse la France dès juin. Dans Paris, on dort dans la rue au milieu des ordures. Des épidémies sont à craindre. L’eau manque. Pour se rafraîchir on se presse dans les débits de boissons qui écoulent avec profit leurs tonneaux de mauvais vins.      

   L’été 1719 apportera encore la canicule. Au mois de juin, on compte déjà 5 000 morts de la variole, de la dysenterie et du typhus. 

   En 1725, la pluie ne cesse pas depuis la fin du printemps. À Paris, on sort la châsse de sainte Geneviève. Les cultures céréalières et potagères pourrissent, les vignerons s’alarment. En dépit des processions, prières et cantiques, des torrents d’eau noient le pays jusqu’à la Loire et les fêtes du mariage du jeune roi Louis XV en souffrent. 

Le terrible hiver 1709 : correspondance de Mme de Maintenon et de la princesse Palatine

Versailles sous la neige

I. La Palatine

   1709 reste l'hiver le plus rude depuis 1500 et jusqu’à aujourd’hui. Le 6 janvier une vague de froid s’abat sur le pays. Pendant trois semaines, le thermomètre n’en finit plus de descendre. Il fait -25°à Paris lorsque la Palatine écrit : « De mémoire d’homme, il n’a fait aussi froid ; on n’a pas souvenance d’un pareil hiver. Depuis quinze jours on entend parler tous les matins de gens qu’on a trouvé morts de froid ; on trouve dans les champs les perdrix gelés. Tous les spectacles ont cessé ainsi que les procès : les présidents ni les conseillers ne peuvent siéger dans leurs chambres à cause du froid. » Entre janvier et février 1709, elle déplore plus de 24 000 morts. À Versailles, il faut se montrer économe car le blé manque : Louis XIV vend pour 400 000 francs sa vaisselle d‘or et la cour se contente de pain d’avoine.  La Seine gèle, les loups ravagent les campagnes. Au nord comme au sud, vergers, vignes, oliviers et châtaigniers gèlent. À Paris, un setier de blé atteint 64 livres tournois. Plus aucun approvisionnement n’arrive. Le vin doit être débité à la hache. On manque de bois, de vêtements chauds, d’eau, de lait. À Versailles, on entasse les fourrures. Mais certains font atteler des traîneaux et on patine sur le Grand Canal.

   En témoigne la Palatine :

   « J’ai la toux tellement forte que je ne peux sortir. J’en suis redevable à la politesse de M. le dauphin. Dimanche dernier il faisait un froid atroce et l’on avait allumé un terrible feu dans la cheminée de la salle où nous mangeons. M. le dauphin et Mme la duchesse de Bourgogne sont assis à droite du roi ; les ducs de Bourgogne et de Berry à l’autre bout, moi je suis auprès de la duchesse de Bourgogne et Mme d’Orléans à l’autre bout auprès des princes ; le roi droit devant la cheminée […]. Si personne ne se met devant moi, j’ai le grand feu en pleine figure. La méchanceté était d’autant plus grande, que M. le dauphin pouvait se chauffer sans qu’il fût nécessaire que le feu me gênât, mais dès qu’une personne voulait se placer devant moi, il lui faisait signe de la main de s’en aller ; cela m’a immédiatement donné la migraine, la toux et le rhume. » (17 janvier 1709)

   « Le froid est si horrible en ce pays-ci que depuis l’an 1606, à ce qu’on prétend, on n’en a pas vu un tel. Rien qu’à Paris il est mort 24 000 personnes du 5 janvier à ce jour. On ne sait pas ce que c’est d’aller en traîneau ici. Ou bien on n’en a pas du tout, ou si l’on en a, ce sont de lourdes et laides machines qu’on ne peut regarder. » (2 février 1709)

   « Les loups aussi font rage ici : ils ont dévoré le courrier d’Alençon avec son cheval et en avant du Mans, ils ont attaqué, à deux, un marchand. » (9 février 1709)

   « Hier on m’a conté une lamentable histoire d’une pauvre femmes qui, au marché, vola un pain dans une boulangerie. Le boulanger lui courut après, elle se mit à pleurer et dit : « Si l’on savait ma misère, on ne me reprendrait pas ce pain ; j’ai trois petits enfants tout nus, sans feu ni pain, ils prient pour en avoir, je n’ai plus pu l’endurer, voilà pourquoi je l’ai pris. » Le commissaire devant lequel on l’avait mené lui répondit : « Faites bien attention à ce que vous dites, car je vais vous accompagner chez vous. » Et il y alla. En entrant dans la chambre, il vit trois petits enfants tout nus, assis dans un coin, s’enveloppant de vieilles loques ; ils tremblaient de froid, comme on tremble quand on a la fièvre. Il demandé à l’ainé : « Où est votre père ? – Derrière la porte », dit l’enfant. Le commissaire voulut voir ce que l’homme faisait là derrière. De désespoir, il s’était pendu. » (2 mars 1709)

   La misère s'installe longuement dans les campagnes : « Plût à Dieu que je pusse vous dire qu'il n'y a pas de famine ici, mais ce n'est malheureusement que trop vrai. La récolte des fruits ne signifie rien, pourvu qu'on ait seulement du pain et du vin en suffisance. Quel triste temps, grand Dieu ! » (23 mai 1709)

   La guerre (de la Succession d'Espagne) aggrave la situation ; les caisses de l'État sont vides : « Croyez-vous qu'on n'entende pas de lamentations ici ? Jour et nuit on n'entend que cela ! La famine est tellement violente à cette heure que des enfants se sont entredévorés. Le roi est si bien décidé à continuer la guerre, que ce matin il a envoyé à la Monnaie tout son service en or, les assiettes, les plats, les salières, en un mot tout ce qu'il avait d'or, pour en faire des louis. » (8 juin 1709)

   L'hiver qui suit est tout autant rigoureux : « Il gèle très fort depuis trois jours : tous les bassins des fontaines devant mes fenêtres sont couverts d’une épaisse couche de glace ; demain certainement on pourra patiner. » (9 décembre 1709)

II. Mme de Maintenon

   Voici quelques extraits de la correspondance échangée entre Mme de Maintenon (âgée alors de 74 ans) et Mme des Ursins (67 ans), qui faisait office de camarera mayor de la reine d’Espagne (1). Par ailleurs, nous sommes en pleine Guerre de Succession d’Espagne où toute l’Europe se ligua contre la France, qui assombrit la fin du règne de Louis XIV.    

   * « Nous avons, madame, une neige et une gelée si grande en ce pays-ci depuis quelques jours, qu’on ne se souvent pas d’en avoir vu de pareilles. » (Ursins à Maintenon, 14 janvier).

   * Madame [la Palatine] attend tous les jours la nouvelle de la mort de madame de Maubuisson, elle a perdu son médecin en trois jours pour avoir été saisi du froid. Jugez, madame, si les riches ont souffert du mauvais temps, de l’état où sont les pauvres, aussi en est-il mort un grand nombre à Paris et à la campagne. Les spectacles ont cessé, les collèges ont été fermés, les artisans ne travaillaient plus et de tout cela il résultait une grande misère. » (Maintenon à Ursins, 27 janvier).

   * « Je reçus hier, madame, votre lettre du 14 janvier ; je crois que la date des nôtres ne sera plus nouvelle car le grand froid dérange tout. Je crains bien qu’il ne nous ôte M le maréchal de Boufflers qui est parti par cette horrible gelée pour aller visiter les places du côté de la mer et qui est demeuré à Ypres avec une grande douleur de poitrine. [...] Je ne sais encore si nous irons passer le carnaval à Marly, le mauvais temps en dégoûte fort le roi. » (Maintenon à Ursins, 3 février).

   * « Jamais l’hiver n’a été si rude qu’il est à présent, tout le monde en souffre et personne n’est exempt de fluxions ou de rhumes. Je n’ose me flatter, madame, que vous n’en ayez pas votre part et je crains plus que votre santé n’en soit altérée que je ne crains pour la mienne propre parce que je suis plus à vous qu’à moi-même. » (Ursins à Maintenon, 7 février).

   * « Nous mangeons tous des œufs ce carême parce que la rigueur de l’hiver a perdu tous les légumes. Que ferez-vous, madame, sans épinards ? » (Maintenon à Ursins, 10 février).

   * « Il y a eu beaucoup de maladies et de fluxions comme chez vous, je m‘en suis fort bien tirée jusqu’à cette heure. » (Maintenon à Ursins, 17 février).

   * « Il y eut hier une assez grande sédition à Paris, la crainte de la famine fait tourner la tête à tout le monde, les ennemis en sont bien instruits et veulent en profiter. [...] Marseille était à l’extrémité pour le blé, quand il est arrivé une flotte qui leur en a apporté pour trois mois et qui retourne encore en chercher. On va découvrir la châsse de sainte Geneviève et faire des prières publiques. Employez vos saints auprès de Dieu, madame, pour apaiser sa colère contre nous, qui peut-être nous veut sauver, par toutes ces épreuves, dans le temps que nous nous plaignons de lui. » (Maintenon à Ursins, 29 avril).

   * « Nous sommes à Marly, mais on n’entend plus parler dans ce lieu délicieux que de misère ; il n’y a point de laboureur si occupé que nous de l’état des blés et de leur valeur : ils augmentent tous les jours et il n‘y a plus de jour de marché sans quelques séditions. » (Maintenon à Ursins, 5 mai).

   * « Notre état, madame, empire tous les jours le pain manque. Je conviens qu’on a crié trop tôt, mais on a raison de crier présentement. Le maréchal de Villars me mande qu’il y a quatre jours qu’il ne croyait pas pouvoir mettre l’armée en campagne, faute de subsistance, mais qu’enfin après s’être donné bien de la peine, il a ramassé huit ou dix mille sacs de farine qu’il a fallu enlever d’autorité à des gens qui en avaient grand besoin. Il finit sa lettre par ces trois mots : du pain, de l’argent, nous manquons de tout. » (Maintenon à Ursins, 26 mai 1709).    

   Dans la Préface à l'ouvrage (voir infra), Marcel Loyau écrit : « Du mois d’Octobre 1708 au mois de mars 1709, sept vagues d’un froid implacable venu de l’Europe du Nord balayèrent la France jusqu’au Roussillon. L’alternance de ces vagues avec des périodes de réchauffement anormal eut pour conséquence de détruire les récoltes et d’affaiblir encore plus le pays. La plus grave de ces vagues se produisit le 5 janvier alors que l’hiver semblait se calmer avec une température de 11° à Paris. En quelques heures, le thermomètre descendit jusqu’à - 16° à Paris, - 11° à Marseille et -18° à Montpellier. Deux autres vagues envahirent de nouveau la France en février et en mars. Sur cinq mois, de novembre 1708 à mars 1709, on compta 54 jours de gel dont 11 inférieurs à -15° et 10 inférieurs à -10°. [...] L’Europe continentale, il est vrai, se trouvait dans une situation semblable, mais les Provinces-Unies disposaient, grâce à leur marine, de possibilités d’approvisionnement que n’avait pas la France. L’Angleterre fut en grande partie épargnée par la catastrophe (2). En quinze mois, le prix des céréales fut multiplié par six, les marchands de blé qu’on appelle des blatiers, profitèrent de la situation pour s’enrichir. D’autre part, la mortalité fut dramatique. Dans son ouvrage, Les Années de misère (Fayard, 1991), Marcel Lachiver apporte les renseignements les plus précis sur cette période, estimant que le froid et la famine causèrent la mort de 800 000 personnes durant cette année. »     

Sources : Correspondance de madame de Maintenon et de la princesse des Ursins, Mercure de France, 2002.

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Notes

(1) Elles se sont connues dans leur jeunesse à l’Hôtel d’Albret, à l’époque des Précieuses. La princesse des Ursins cumule les fonctions de dame d’honneur, dame d’atours et femme de chambre auprès de la reine d’Espagne, Philippe V, petit-fils de Louis XIV.  

(2) Deux pays parmi d’autres en guerre contre la France. 

Une fois n'est pas coutume, les deux femmes sont d'accord.

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