Préoccupations sociales

Essais

   Si les préoccupations politiques et sociales sont loin d’occuper autant de place dans la littérature du XVIIe siècle que dans celle du XVIIIe siècle, elles n’en sont pas du moins tout à fait absentes : quelques-uns des plus grands écrivains, Pascal, Bossuet, La Bruyère et Fénelon ont à plusieurs repris porté des jugements, favorables ou défavorables, sur le régime politique et l’organisation sociale de leur temps.

   Ci-dessous un extrait peu connu de Vauban, l’architecte militaire de Louis XIV. 

   « Les grands chemins de la campagne et les rues des villes et des bourgs sont pleins de mendiants, que la faim et la nudité chassent de chez eux. Par toutes les recherches que j’ai pu faire depuis plusieurs années que je m’y applique, j’ai fort bien remarqué que dans ces derniers temps près de la dixième partie du peuple est réduite à la mendicité et mendie effectivement ; que des neuf autres parties il y en a cinq qui ne sont pas en été de faire l’aumône à celles-là ; des quatre autres parties qui restent les trois sont fort malaisés[1], et embarrassées de dettes et de procès ; et que dans la sixième où je mets tos les gens d’épée, de robe, ecclésiastiques et laïques, toute la noblesse haute, la noblesse distingué et les gens en charges militaires et civiles, les bons marchands, les bourgeois rentés et les plus accommodés[2], on ne peut pas compter sur cent mille familles, et je ne croirais pas mentir quand je dirais qu’il n’y en a pas dix mille qu’on puisse dire être fort à leur aise ; et qui en ôterait les gens d’affaires, leurs alliés et adhérents[3] couverts et découverts[4], et ceux que le roi soutient par ses bienfaits, quelques marchands, etc., je m’assure que le reste serait en petit nombre. »

(Vauban, Projet d’une dîme royale)

   Deux extraits des Caractères), où La Bruyère s’indigne contre l’injuste répartition des biens, contre l’excès de bonheur des riches, et l’excès de misère des pauvres : 

   « II y a des misères sur la terre qui saisissent le cœur. Il manque à quelques-uns jusqu’aux aliments ; ils redoutent l’hiver, ils appréhendent de vivre. L’on mange ailleurs des fruits précoces ; l’on force la terre et les saisons pour fournir à sa délicatesse : de simples bourgeois, seulement à cause[5] qu’ils étaient riches, ont eu l’audace d’avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne[6] qui voudra contre de si grandes extrémités[7] : je ne veux être, si je le puis, ni malheureux, ni heureux ; je me jette et me réfugie dans la médiocrité[8]. »

La Bruyère, Les Caractères, chapitre VI : « Des biens de fortune ».

« L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu’il fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible : ils ont comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ; et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines : ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir[9] pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé. »

Ibidem, Chapitre XI : « De l’homme »

 

[1] Ayant très peu de ressources.

[2] Les plus fortunés.

[3] Leurs parents et associés.

[4] Inconnus et connus.

[5] Parce que.

[6] Tienne... contre : qu’un autre résiste à..., ne se laisse pas émouvoir par...

[7] Excès (de bonheur ou de malheur).

[8] Juste milieu (sens du latin mediocris, moyen).

[9] Récolter.

Un fable de La Fontaine : Le Jardinier et son Seigneur

   Cette fable est une satire des relations juridiques (cf. titre) entre le manant et son seigneur. Condescendance et désinvolture chez l’un, empressement, politesse contrainte, puis douleur muette chez l’autre jettent un jour assez sombre sur les rapports sociaux. La Fontaine utilise ici toute la variété de son talent : tableaux pittoresques, scène piquantes de mœurs villageoises avec des dialogues comiques, fragment d’épopée burlesque, passages lyriques s’enchaînent jusqu’au dénouement où le poète, passant du sourire à la compassion, rend pathétique cette simple histoire de manant.

   Il est évident que La Fontaine n’a pu faire allusion à des faits où Louis XIV se serait reconnu dans le rôle du Seigneur.  

   La source de La Fontaine est inconnue.

Le jardinier et son Seigneur

Un amateur de jardinage

Demi-bourgeois, demi-manant[1],

Possédait en certain village

Un jardin assez propre[2], et le clos[3] attenant.

Il avait de plant vif[4] fermé cette étendue[5]

Là croissait[6] à plaisir l’oseille et la laitue,

De quoi faire à Margot[7] pour sa fête un bouquet,

Peu de jasmin d’Espagne[8] et force serpolet.

Cette félicité[9] par un lièvre troublée

Fit qu’au Seigneur du Bourg[10] notre homme se plaignit.

« Ce maudit animal vient prendre sa goulée[11]

Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit :

Les pierres, les bâtons y perdent leur crédit[12] ;

Il est sorcier, je crois ; - Sorcier ? je l’en défie,

Répartit le Seigneur : fût-il diable, Miraut[13],

En dépit de ses tours, l’attrapera bientôt.

Je vous en déferai, bonhomme,, sur ma vie.

- Et quand ? –Et dès demain, sans tarder plus longtemps[14]. »

La partie[15] ainsi faite, il vent avec ses gens.

« Ça, déjeunons, dit-il : vos poulets sont-ils tendres[16] ?

 [...]

Cependant on fricasse[17], on se rue en cuisine,

« De quand sont vos jambons. Ils ont fort bonne mine.

- Monsieur, ils sont à vous[18]. – Vraiment, dit le Seigneur,

Je les reçois, et de bon cœur[19]. »

Il déjeune très bien ; aussi fait sa famille[20],

Chiens, chevaux et valets[21], tous gens bien endentés :

Il commande chez l’hôte, y prend des libertés,

Boit son vin, caresse sa fille.

L’embarras[22] des chasseurs succède au déjeuné[23].

[...]

Le pis fut que l’on mit en piteux équipage[24]

Le pauvre potager : adieu, planches, carreaux ;

Adieu chicorée et porreaux[25],

Adieu de quoi mettre au potage[26].

Le lièvre était gîté dessous un maître chou.

On le quête ; on le lance[27], il s’enfuit par un trou,

Non pas trou, mais trouée, horrible et large plaie

Que l’on fit à la pauvre haie

Par ordre du Seigneur[28], car il eût été mal

Qu’on n’eût pu du jardin sortir tout à cheval.

Le bonhomme disait : « Ce sont là jeux de prince. »

Mais on le laissait dire : et les chiens et les gens

Firent plus de dégâts en une heure de temps

Que n’en auraient fait en cent ans

Tous les lièvres de la province...

La Fontaine, Fables, IV, 4

 

[1] Paysan. Nous sommes sur le terrain social.

[2] Bien disposé. Jardin d’agrément.

[3] Potager.

[4] D’une haie vive, qui n’empêche pas le lièvre d’entrer et de sortir.

[5] Intérêt de ces détails pour le récit : jardinier consciencieux, attaché à son travail.

[6] Le verbe reste au singulier parce qu’il précède ses trois sujets.

[7] Nom de paysanne à qui conviennent des fleurs rustiques.

[8] Importé récemment et trop délicat. Le serpolet au contraire est une plante presque sauvage à l’arôme pénétrant et très apprécié des lapins et lièvres.

[9] Humour : le mot a un sens très fort, à résonance religieuse.

[10] C’est son seigneur, à qui il doit obligatoirement s’adresser. Cf. Ordonnance des Eaux et Forêts de 1669 : « Faisons défense aux marchands, artisans, bourgeois, paysans et roturiers de chasser en quelque lieu, sorte et manière ... ». N’ayant pas le droit de tuer le lièvre, le manant doit avoir recours au Seigneur.  

[11] C’est un dérivé de gueule : à pleine bouchée (terme populaire et vieilli).

[12] Leur autorité, la confiance qu’ils inspirent et leur efficacité. Le paysan se sent impuissant.

[13] Son chien. Orgueil et fierté du Seigneur, gentilhomme campagnard, qui passe sa vie à chasser.  

[14] Dialogue pittoresque et vivant.

[15] L’affaire ainsi conclue.

[16] Gourmandise et désinvolture du Seigneur qui se nourrit sur le dos du manant.

[17] Cuire vivement.

[18] Formule de politesse timide qui sera prise à la lettre.

[19] Humour noir.

[20] Les gens de sa maison.

[21] Remarquer l’ordre.

[22] Vacarme encombrant que causent les chasseurs (mais qu’ils ne ressentent pas). 

[23] Participe substantivé.

[24] État.

[25] Ou poireaux.

[26] Vocabulaire du paysan.

[27] Vocabulaire de vènerie : rechercher, puis débusquer à l’aide de chiens. S’emploie pour le gros gibier, d’où l’ironie.

[28] Le rejet met en valeur, d’une manière toujours ironique, la puissance du Seigneur.

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Date de dernière mise à jour : 04/12/2019

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