« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Santé

Généralités

Le Médecin malgré lui (Molière)   En ces temps reculés, on se soigne avec les moyens du bord. La médecine ne connaît que les saignées et les purges et quelques remèdes de bonne femme. On meurt beaucoup. Il n'est que de relire certaines comédies de Molière qui ne les aime pas : « J'ai d'agréables conversations avec mon médecin ; il me donne des remèdes quand je suis malade, je ne les prends point, et je guéris. »

   La petite vérole (notre variole) fait des ravages. On perd ses dents et ses cheveux de bonne heure. On mange trop : la goutte sévit. Bref, la santé reste bien vacillante.

   Il faut dire que l'on raisonne toujours d’après les quatre humeurs d’Hippocrate : le phlegme ou pituite, élément froid sécrété par le cerveau, le sang, élément chaud qui vient du cœur, la bile jaune, élément sec qui vient du foie et la bile noire qui vient de la rate. La maladie provient d'un déséquilibre entre ces humeurs. Les progrès sont lents.

   On connaît toutefois un certain nombre de maladies, tout en ignorant leurs causes la plupart du temps et, à plus forte raison, leurs remèdes :  

* Maladies infectieuses épidémiques (peste, variole, etc.)

* Pleurésies, pneumonies, phtisies

* Syphilis

* Ictères

* Coliques néphrétiques

* Maladie de la pierre (à la vessie)

* Goutte

* Arthrite

* Épilepsie

* Maladies de la matrice et du sein (cancers) pour les femmes

* Les enfants sont sujets aux diarrhées, fièvres, coqueluches, vomissements, convulsions.

Sources : Dictionnaire du Grand Siècle, François Bluche, Fayard, nouvelle édition 2005, Article de Pierre Darmon.

Premiers accoucheurs au XVIIe siècle

Accouchement

   Les interventions des accoucheurs auprès des femmes restent peu nombreuses au 17e siècle, bien qu’on fasse des progrès. En 1668, François Mauriceau publie un manuel d’accouchement. À Paris, certains obstétriciens sont célèbres : Portal, Peu, Dionis. À la campagne, on fait venir les matrones.

   Mais on meurt encore trop souvent en couches. Quant aux bébés mort-nés ou décédés peu après leur naissance, ils sont légion.

   Les femmes (éducation, morale) considèrent un homme à leur chevet comme une atteinte à la pudeur, bien qu’il travaille sous un drap : il ne va pas les voir mais les toucher !  Hecquet, médecin janséniste, taxe cela d’indécence.

   C’est la grande bourgeoisie et la haute noblesse qui induisent ce changement culturel de l’accoucheur.

   En faisant appel à un accoucheur pour l’une de ses maîtresses en 1663, Louis XIV officialise en quelque sorte le recours à l’homme.

Sources : Dictionnaire du Grand Siècle, François Bluche, Fayard, nouvelle édition 2005, Article de Jacques Gélis, maître de conférence à l’université de Paris VIII.

La petite vérole ou le fléau du siècle

   Avec sa tante, la duchesse de Hanovre, la princesse Palatine aborde ci-dessous les relations entre Mlle de Scudéry et Pellisson, qu'elle suppose vertueuses. Le texte vaut surtout pour la description de la petite vérole, fléau du siècle.   

   « Sapho[1] a dû certes être folle, malgré tout on art, de se tuer par amour pour Phaon. Mlle de Scudéry[2] ne voulait, je pense, lui ressembler que sous le rapport de la science, car elle a toujours été vertueuse. L’amour de M. Pellisson[3] n’a pas été le moins du monde un déshonneur pour elle. C’était un homme affreusement laid, il avait le visage carré, tout couturé de la petite vérole, c’étaient des plaques blanches sur fond jaune, les yeux rouges, éraillés […] et coulant toujours, la bouche allant d’une oreille à l’autre, d’épaisses lèvres tout à fait blanches, les dents noires […]. Vous voyez bien qu’avec un tel homme, Mlle de Scudéry pouvait avoir ces relations sans scandale. La taille non plus n’était pas belle, car il avait de larges épaules, pas de cou, pas de mollets […]. C’était un vrai monstre, mais fort intelligent et très savant. » (8 novembre 1705)

   Toutes (ou presque) des belles dames du siècle ont le visage marqué par la petite vérole (notre variole). Un quatrain composé dans les salons de Mme de Rambouillet l'illustre ainsi :

« Au bruit de ce mal dangereux,

Chacun fuit et trousse bagage,

Car adieu tous les amoureux

Si nos beautés faisaient naufrage. »

La Palatine poursuit : « Pour la petite vérole de ma fille je n’ai employé que votre remède[4], et, grâce à Dieu, cela a fort bien réussi : elle n’a pas la moindre marque […]. Je suis restée auprès d’elle nuit et jour, elle n‘a donc pas pu se gratter. Elle est de nouveau en bonne santé auprès de son mari à Nancy, et l’amour qu’ils ont l’un pour l’autre est plus grand que jamais […].

Ce n’est pas un conte le moins du monde que le roi du Maroc ait demandé la princesse de Conti en mariage ; mais le roi a répondu par un refus catégorique. Cette princesse a été fort belle avant d’avoir eu la petite vérole, mais depuis lors elle a bien changé ; elle a quand même encore la taille parfaite et un air de reine ; elle danse dans la perfection. » (21 janvier 1700)


[1] Mlle de Scudéry, surnommée Sapho par elle-même.

[2] Morte en 1701.

[3] Mort en 1693.

[4] Sa demi-sœur.

Les vipères sont à l'honneur

   Mme de Sévigné écrit dans une de ses lettres : « C’est aux vipères que je dois la pleine santé dont je jouis. [...] Elles tempèrent le sang, elles le purifient, elles le rafraîchissent... » 

   Des vipères ? Qu’est-ce à dire ? On avalait du bouillon de serpent ou encore de la vipérine. Le bouillon de serpent était composé d’une vipère desséchée cuite en décoction. Les apothicaires les écorchaient, les faisaient sécher en les enroulant sur elles-mêmes et les accrochaient au plafond de leur boutique... Idéal pour ranimer les forces vitales ! Quant à la vipérine, on la fabriquait en faisant macérer une vipère vivante dans de l’eau-de-vie, le mélange de venin et d’alcool composant, croyait-on, une bonne thérapeutique contre les bronchites et les maux d’estomac...  

   Mme de Sévigné n’est pas la seule à avaler du bouillon de vipères, comme en témoigne cette lettre du 20 octobre 1679 à Mme de Grignan :

« Mme de la Fayette prend des bouillons de vipères, qui lui redonnent une âme et lui donnent des forces à vue d’œil ; elle croit que cela vous serait admirable. On prend cette vipère, on lui coupe la tête, la queue, on l’ouvre, on l’écorche, et toujours elle remue ; une heure, deux heures, on la voit toujours remuer. Nous comparâmes cette quantité d’esprits[1], si difficiles à apaiser, à de vieilles passions, et surtout celles de ce quartier[2] : que ne leur fait-on point ? On dit des injures, des mépris, des rudesses, des cruautés, des querelles, des plaintes, des rages ; et toujours elles remuent, on n’en saurait voir la fin ; on croit que quand on leur arrache le cœur, c’en est fait, qu’on n’en entendra plus parler : point du tout, elles sont encore en vie, elles remuent encore. Je ne sais pas si cette sottise vous paraîtra comme à nous ; mais nous étions en train de la trouver plaisante ; on en peut faire souvent l’application… » 

Santé de Mme de La Fayette ici


[1] Les esprits vitaux, les corps légers et subtils qu’on nommait ainsi parce qu’on les considérait comme le principe de vie.

[2] Mme de La Fayette habitait alors rue de Vaugirard, en face du Petit Luxembourg, où logeait Mlle de Montpensier, toujours occupée du duc de Lauzun, alors prisonnier à Pignerol.  

La mort de La Bruyère (Lettres de la Palatine)

   Plus cultivée que la moyenne - du moins dans la famille royale -, la princesse Palatine se tient au courant de l'activité intellectuelle de son temps. Elle raconte ainsi la mort de La Bruyère :     

   « Je ne sais si Votre Dilection[1] a lu un livre intitulé Les Caractères de Théophraste[2]. Celui qui l’a écrit est mort subitement hier. Il s’est promené au jardin jusqu’à sept heures. A huit heures Wendt le rencontra et lui demanda où il allait si vite : « Je m’en vais souper, lui répondit-il, je meurs de faim ; il me semble ce soir que je n’en aurai jamais assez. » A neuf heures il soupa, en bonne santé ; à dix il se sentit mal, rendit son dîner et à onze heures il était mort. C’est dommage, il était bien intelligent, mais il n’est pas étonnant qu’il ait eu une attaque d’apoplexie : il avait le cou fort court et une tête énorme. » (13 mai 1696) 


[1] Titre honorifique de sa tante, la duchesse de Hanovre.

[2] La Bruyère (1645-1696). Avocat, puis précepteur et secrétaire du duc de Bourbon. La première édition des Caractères parut en 1688 dans nom d’auteur.

Maladie et mort de La Rochefoucauld (Lettres de Mme de Sévigné)

   * « Je fus hier chez M. de La Rochefoucauld, je le trouvai criant les hauts cris des douleurs extrêmes de la goutte. Ses douleurs étaient au point que toute sa constance était vaincue, sans qu’il en restât un seul brin : l’excès de ses douleurs l’agitait d’une telle sorte qu’il était en l’air dans sa chaise avec une fièvre violente. Il me fit une pitié extrême ; je ne l’avais jamais vu en cet état ; il me pria de vous le mander, et de vous assurer que les roués ne souffrent point en un moment ce qu’il souffre la moitié de sa vie, et qu’ainsi il souhaite la mort comme le coup de grâce ; la nuit n’a pas été meilleure. » (23 mars 1671)

   * « M. de La Rochefoucauld est toujours accablé de goutte ; il a perdu sa vraie mère, dont il est véritablement affligé ; je l’en ai vu pleurer avec une tendresse qui me le faisait adorer. C’était une femme d‘un extrême mérite ; et enfin, dit-il, c’était la seule qui n’a jamais cessé de m’aimer. Ne manquez pas de lui écrire, et M. de Grignan aussi. Le cœur de M. de La Rochefoucauld pour sa famille est une chose incomparable ; il dit que c’est une des chaînes qui nous attachent l’un à l’autre. » (4 mai 1672)

   * « Mme de La Fayette est toujours languissante ; M. de La Rochefoucauld toujours éclopé ; nous faisons quelquefois des conversations d’une tristesse qu’il semble qu’il n’y ait plus qu’à nous enterrer. Le jardin de Mme de La Fayette est la plus jolie chose du monde : tout est fleuri, tout est parfumé ; nous y passons bien des soirées, car la pauvre femme n’ose pas aller en carrosse. Nous vous souhaiterions bien quelquefois derrière une palissade pour entendre certains discours de certaines terres inconnues que nous croyons avoir découvertes. » (30 mai 1672)

   * « Monsieur de La Rochefoucauld a été, est encore considérablement malade : il est mieux aujourd’hui ; mais enfin c’était toute l’apparence de la mort : une grosse fièvre, une oppression, une goutte remontée ; enfin c’était une pitié. » (13 mars 1680) 

   * « Je crains bien que nous ne perdions cette fois M. de La Rochefoucauld : sa fièvre a continué ; il reçut hier Notre-Seigneur. Mais son état est une chose digne d’admiration : il est fort bien disposé pour sa conscience, voilà qui est fait ; du reste, c’est la maladie et la mort de son voisin dont il est question ; il n’en est pas effleuré, il ‘en est pas troublé ; il entend plaider devant lui la cause des médecins, du frère Ange et de l’Anglais [un capucin guérisseur et un médecin anglais qui se trouvaient au chevet du malade], d’une tête libre, sans daigner quasi dire son avis ; je reviens à ce vers : « Trop au-dessus  de lui pour y prêter l’esprit. » [Corneille, Pompée, II, 2]

   * « Il ne voyait point hier matin Mme de La Fayette, parce qu’elle pleurait, et qu’il recevait Notre-Seigneur ; il envoya savoir à midi de ses nouvelles. Croyez-moi, ma fille, ce n’est pas inutilement qu’il a fait des réflexions toute sa vie ; il s’est approché de telle sorte ces derniers moments, qu’ils n’ont rien de nouveau ni d’étranger pour lui. M. de Marcillac arriva avant-hier à minuit, si comblé de douleur amère, que vous ne seriez pas autrement pour moi. Il fut longtemps à se faire un visage et une contenance ; enfin il entra, et trouva M. de La Rochefoucauld dans cette chaise, peu différent de ce qu’il est toujours. [...] Comme on n’entre plus du tout dans cette maison, on a peine à savoir la vérité ; cependant on m’assure qu’après avoir été cette nuit à un moment près de mourir, par le combat du remède et de humeur de la goutte, il a fait une si considérable évacuation que, quoique la fièvre ne soit pas encore diminuée, il y a sujet de tout espérer : pour moi, je suis persuadée qu’il en réchappera. M. de Marcillac n’ose encore ouvrir son âme à l’espérance ; il ne peut ressembler dans sa tendresse et dans sa douleur qu’à vous ma chère enfant, qui ne voulez pas que je meure. » (15 mars 1680)  

   * « M. de La Rochefoucauld est mort cette nuit. J’ai la tête si pleine de ce malheur et de l’extrême affliction de notre pauvre amie [Mme de La Fayette], qu’il faut que je vous en parle. Hier samedi, le remède de l’Anglais avait fait des merveilles ; toutes les espérances de vendredi, que je vous écrivais, étaient augmentées ; on chantait victoire, la poitrine était dégagée, la tête libre, la fièvre moindre, des évacuations salutaires ; dans cet état, hier à six heures, ils se tourne à la mort : tout d’un coup les redoublements de fièvre, l’oppression, les rêveries ; en un mot, la goutte l’étrangle traîtreusement ; et quoiqu’il eût beaucoup de force, et qu’il ne fût point abattu des saignées, il n’a fallu que quatre ou cinq heures pour l’emporter ; et à minuit il a rendu l’âme entre les mains de M. de Condom [Bossuet]. M. de Marcillac ne l’a pas quitté d’un moment ; il est mort entre ses bras, dans cette chaise que vous connaissez. Il lui a parlé de Dieu, avec courage. Il est dans une affliction qui ne se peut représenter ; mais il retrouvera la Roi et la cour ; toute sa famille se retrouvera en sa place ; mais où Mme de La Fayette retrouvera-t-elle un tel ami, une telle société, une pareille douceur, un agrément, une confiance, une considération pour elle et pour son fils ? Elle est infirme, elle est toujours dans sa chambre, elle ne court point les rues ; M. de La Rochefoucauld était sédentaire aussi : cet état les rendait nécessaires l’un à l’autre ; rien ne pouvait être comparé à la confiance et aux charmes de leur amitié. Ma bonne, songez-y, vous trouverez qu’il est impossible de faire une perte plus sensible, et dont le temps puisse moins consoler. Je ne l’ai pas quittée tous ces jours : elle n’allait point faire la presse parmi cette famille ; ainsi elle avait besoin qu’on eût pitié d’elle. » (17 mars 1680)

   * « … La petite santé de Mme de La Fayette soutient mal une telle douleur ; elle en a la fièvre ; et il ne sera pas au pouvoir du temps de lui ôter l’ennui de cette privation ; sa vie est retournée d’une manière qu’elle la trouvera tous les jours à dire. Vous devez me dire tout au moins quelque chose pour elle dans ce que vous m’écrivez… » (20 mars 1680)   

   * « Cette perte est fort regrettée ; j’ai une amie[1] qui ne peut jamais s‘en consoler ; vous l’aviez aimé, vous pouvez imaginer quelle douceur et quel agrément pour un commerce rempli de toute l’amitié de de toute la confiance possible entre deux personnes dont le mérite n’est pas commun ; ajoutez-y la circonstance de leur mauvaise santé, qui les rendait comme nécessaires l’un à l’autre et qui leur donnait un loisir de goûter leurs bonne qualités, qui ne se rencontre point dans les autres liaisons. Il me paraît qu’à la cour on n’a pas le loisir de s’aimer : le tourbillon qui est si violent pour tous, était paisible pour eux, et donnait une grand espace au plaisir d’un commerce si délicieux. Je crois que nulle passion ne peut surpasser la force d’une telle liaison ; il était impossible d’avoir été si souvent avec lui sans l’aimer beaucoup, de sorte que je l’ai regretté et par rapport à moi, et par rapport à cette pauvre Mme de La Fayette, qui serait décriée sur l‘amitié et sur la reconnaissance, si elle était moins affligée qu’elle ne l’est. Il est vrai qu’il n’a pas joui longtemps de la fortune et des biens répandus depuis peu dans sa maison ; il le prévoyait bien et m‘en a parlé plusieurs fois : rien n’échappait à la sagesse de ses réflexions. Il est mort avec une grande fermeté. (À Guitaut, 5 avril 1680)

Mme de La Fayette et La Rochefoucauld ici


[1] Mme de La Fayette.

Lettres de Mme de Sévigné du 20 et 28 mai 1676 : cure à Vichy

   La correspondance de Mme de Sévigné est l’un des plus précieux documents de la littérature du XVIIe sur la vie provinciale. Il faut y adjoindre le Voyage en Languedoc et en Provence de Chapelle et Bachaumont (1656), la Relation d’un voyage de Paris en Limousin de La Fontaine (1662) et les Mémoires sur les Grands-Jours d’Auvergne de Fléchier (1665).

   Mme de Sévigné ayant eu une crise de rhumatisme an janvier-février 1676, les médecins lui ordonnèrent au printemps une « saison » à Vichy. Elle y retourna l’année suivante et régulièrement par la suite.

   Elle écrit à sa fille le 20 mai :

   « J’ai donc pris des eaux ce matin, ma très chère ; ah, qu’elles sont méchantes ! On va à six heures à la fontaine : tout le monde s’y trouve, on boit, et l’on fait une fort vilaine mine ; car imaginez-vous qu’elles sont bouillantes, et d’un goût de salpêtre fort désagréable. On tourne, on va, on vient, on se promène, on entend la messe, on rend les eaux, on parle confidemment de la manière qu’on les rend ; il n’est question que de cala jusqu’à midi. Enfin, on dîne ; après dîner, on va chez quelqu’un : c’était aujourd’hui chez moi […]. Il est venu des demoiselles du pays avec une flûte, qui ont dansé la bourrée dans la perfection. C’est ici où les bohémiennes poussent leurs agréments, elles font des dégognades [2], où les curés trouvent un peu à redire. Mais enfin, à cinq heures, on va se promener dans des pays délicieux ; à sept heures, on soupe légèrement, on se couche à dix. Vous en savez présentement autant que moi. Je me suis assez bien trouvée de mes eaux ; j’en ai bu douze verres : elles m‘ont bien un peu purgée, c’est tout ce qu’on désire. Je prendrai la douche dans quelques jours […]. L’abbé Bayard [3] vient d’arriver de sa jolie maison [4], pour me voir : c’est le druide Adamas [5] dans cette contrée. »

   Et, le 28 mai :

   « … J’ai commencé aujourd’hui la douche ; c’est une assez bonne répétition du purgatoire. On est toute nue dans un petit lieu souterrain, où l’on trouve un tuyau de cette eau chaude, qu’une femme vous fait aller où vous voulez […]. Représentez-vous un jet d’eau contre quelqu’une de vos parties, toute la plus bouillante que vous puissiez vous imaginer. On met d’abord l’alarme partout, pour mettre en mouvement tous les esprits [6], et puis on s’attache aux jointures qui ont été affligées ; mais quand on vient à la nuque du cou, c’est une sorte de feu et de surprise qui ne se peut comprendre ; c’est là cependant le nœud de l’affaire. Il faut tout souffrir, et l’on souffre tout, et l’on n’est point brûlée, et on se met ensuite dans un lit chaud, où l‘on sue abondamment, et voilà ce qui guérit… »

_ _ _

Notes

[1] Les travaux forcés des galériens furent supprimés à la fin du 17e siècle.

[2] Danse analogue à la bourrée. Fléchier en parle aussi dans ses Mémoires sur les Grands-Jours d’Auvergne.

[3] Grand ami de Mme de Sévigné et de Mme de La Fayette, qui allait aussi à Vichy.  

[4] Sa maison de Langlar, près de Vichy, où Mme de Sévigné séjourna.

[5] Personnage de L’Astrée, d’Honoré d’Urfé. C’est le confident des bergers et des bergères.  

[6] Les esprits animaux (cf. Descartes).

Prendre les eaux à Vichy (Lettre de Mme de Sévigné du 13 novembre 1687)

Vichy   Madame de Sévigné va donc prendre assez souvent les eaux à Vichy. Elle écrit au comte de Bussy-Rabutin le 13 novembre 1687 :

   « … Mais voyant au 15e ou 16e septembre que je n’étais que trop libre, je me résolus d’aller à Vichy, pour guérir tout au moins mon imagination sur des manières de convulsions à la main gauche, et des visions de vapeurs qui me faisaient craindre l’apoplexie. Ce voyage proposé donna envie à Mme la duchesse de Chaulnes de le faire aussi. Je me joignis à elle ; et, comme j’avais quelque envie de revenir à Bourbon, je ne la quittai point. Elle ne voulait que Bourbon ; j’y fis venir des eaux de Vichy, qui, réchauffées dans les puits de Bourbon, sont admirables. J’en ai pris, et puis de celles de Bourbon : ce mélange est fort bon. Ces deux rivales se sont raccommodées ensemble, ce n’est plus qu’un cœur et qu’une âme : Vichy se repose dans le sein de Bourbon, et se chauffe au coin de son feu, c’est-à-dire dans les bouillonnements de ses fontaines. Je m’en suis fort bien trouvée, et quand j’ai proposé la douche, on m’a trouvée en si bonne santé qu’on me l’a refusée ; et l’on s’est moqué de mes craintes : on les a traitées de visions, et l’on m’a renvoyée comme une personne en parfaite santé. On m’en a tellement assurée, que je l’ai cru, et je me regarde aujourd’hui sur ce pied-là. Ma fille en est ravie, qui m’aime comme vous savez… ».

Le Malade imaginaire (Molière)

Fauteuil de Molière (Le Malade imaginaire)   Agrégé de lettres en 1933, Paul Guth enseigna durant dix ans en province et nous livre ses réflexions dans Le Naïf aux quarante enfants (1955).   

   « Le programme de Troisième me recommandait de faire connaître à mes élèves une pièce de Molière. Je choisis Le Malade pour plusieurs raisons. D’abord j’étais moi-même un malade, comme Molière, comme nous tous. Je voulais me redresser la colonne vertébrale par cette terrifiante machine à coups de pied au derrière. Ensuite nos contemporains ne comprenaient pas assez profondément Molière. Nos damerets faisaient la bouche en cul-de-poule devant ses catapultes. Enfin la mort qui saisit Molière sur scène (1), conféra le sublime au Malade.

   Dans mon enfance on nous faisait lire Molière en classe. L’un de nous prenait en charge tout le texte et le débitait à la file, d’un ton de greffier. Ou bien le professeur l’ânonnait lui-même. On enterrait ainsi Molière sous les bâillements.

   « - Dans un théâtre, dis-je à mes élèves, on vous expédierait Le Malade en deux heures. Ici nous allons le vivre pendant des semaines. Les murs de cette classe ont éclaté. Nous sommes dans un lieu enchanté, hors du temps, de l’espace, des programmes. »

   Je distribuai les rôles. La comédie elle-même n’en comportait que douze. Mais j’engageai un personnel plus nombreux. Le prologue exigeait la collaboration de Flore, Pan, Climène, Daphné, Tircis, celle de deux Zéphyrs et d’une troupe de bergers et de bergères. Le premier intermède mettait en jeu Polichinelle et des archers, le second des Égyptiens et des Égyptiennes vêtus en Mores. Le troisième entrelaçait huit porte-seringues, six apothicaires, vingt-deux docteurs, le malade imaginaire, huit chirurgiens dansant et deux chantant. Mes quarante élèves devinrent tous acteurs. [...]

   Je voulais leur révéler l’univers total qu’était une comédie de Molière.

   – « On a tort de réduire la pièce à elle-même. Enchâssons-la dans cette immense tapisserie de danses, de chants, de musique, où les dieux de la mythologie antique rejoignent les Égyptiens et leurs singes, les Polichinelles de la Comédie Italienne, les archers du guet, les apothicaires et les médecins du 17e siècle. »

   Le siècle de Louis XIV était plus proche de la cour du Shah de Perse que des pantouflards cartésiens. L‘Orient éclatait dans les bosquets de France. Tous ces hommes en perruques, couverts de crinières !... Le lion, dans les Fables de La Fontaine, représentait, dit-on, Louis XIV. Mais tous les hommes alors étaient des lions.

   - « Imaginez Le Malade imaginaire joué par un mourant, devant des lions, au Carnaval de 1673. Car c’est cela aussi que l’on oublie : la folie du Carnaval, le déchaînement des passions, la dérision. Molière mourra ici comme le Christ aux outrages. Sur la scène (voir note 1), à la vue de tous, comme l’Autre sur sa croix, tandis que la ville danse. L’agonie du Juste divertit les foules.

   - C’est pour cela, ajouta Taramon [un élève], que les comédiens ont choisi Molière pour patron. »

   Dans le silence la remarque choqua.

   - « Oui, dis-je pour enchaîner, dans cette mort, ointe de fard, secouée de grimaces, tous les comédiens communient. Et nous devrions tous communier. Nous sommes tous des malades, qui mourrons un jour. Mais aussi des comédiens. Nous jouons tous un rôle, sur notre théâtre. » [...]

   Pour donner plus de solennité à la cérémonie, comme en cette année 1673 où le Roi sans pareil bravait l’Europe, je lus moi-même le Prologue. Je m’avançai au bord de mon estrade, m’inclinai : Après les glorieuses fatigues et les exploits victorieux de notre auguste monarque, il est bien juste que tous ceux qui se mêlent d’écrire travaillent ou à ses louanges ou à son divertissement. C’est ce qu’ici l’on a voulu faire, et ce prologue est un essai des louanges de ce grand prince, qui donne entrée à la Comédie du Malade Imaginaire, dont le projet a été fait pour le délasser de ses nobles travaux.

   J’allai m‘asseoir au fond de la classe. Sur l’estrade se déroula L’Églogue en musique et en danse. [...] Chaque jour nous jouions une ou plusieurs scènes. [...] Je compris pourquoi le théâtre avait troublé si fort les demoiselles de Saint-Cyr quand elles avaient représenté Esther devant le Roi et le Cour. Je ne m’étonnai plus que Mme de Maintenon eût suspendu les exhibitions publiques de ces vierges. [...]

   [Suit cet extrait du Malade]

- Argan : « Mais il faut bien que les médecins croient leur art véritable, puisqu’ils s’en servent pour eux-mêmes.

- Béralde : C’est qu’il y en a parmi eux qui sont eux-mêmes dans l‘erreur populaire, dont ils profitent, et d’autres qui en profitent sans y être. Votre Monsieur Purgon, par exemple, n’y sait point de finesse : c’est un homme tout médecin, depuis la tête jusqu’aux pieds ; un homme qui croit à ses règles plus qu’à toutes les démonstrations des mathématiques, et qui croirait du crime à les vouloir examiner ; qui ne voit rien d’obscur dans la médecine, rien de douteux, rien de difficile, et qui, avec une impétuosité de prévention, une raideur de confiance, une brutalité de sens commun et de raison, donne au travers des purgations et des saignées, et ne balance aucun chose. Il ne lui faut point vouloir mal de tout ce qu’il pourra vous faire ; c’est de la meilleurs foi du monde qu’il vous expédiera, et il ne fera, en vous tuant, que ce qu’il fait à sa femme et à ses enfants, et ce qu’en un besoin il ferait à lui-même. »

[Commentaire de l’auteur-professeur à ses élèves] ... « En général, on s’imagine que Molière fouaille le charlatanisme des médecins. Mais il va plus loin. Le médecin le plus dangereux à ses yeux est le médecin de bonne foi. Le fanatique d’une religion de l’erreur. Celui-là n’hésite pas. Il vous tuera au nom de ses règles comme il tuerait sa femme, ses enfants, lui-même. » [...]

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Notes

(1) Inexact. Transporté chez lui rue de Richelieu, Molière mourra quelques heures plus tard.

Le Quinquina, poème de La Fontaine

   « Le Quinquina » est un poème écrit par La Fontaine sur la demande de la duchesse de Bouillon et sans doute aussi sous l’influence d’un médecin de ses amis, François de la Salle, dit Monginot, qui avait publié, en 1679, le traité De la guérison des fièvres par le quinquina. La Fontaine y combat la thèse qui explique la fièvre par l’altération des humeurs et qui lui donne comme remède la saignée ; il y préfère la théorie qui voit dans la fièvre une altération du sang et emploie le quinquina pour la guérir, prenant ainsi parti contre la vieille médecine.

   L’écorce de quinquina, qui servait à faire un remède fébrifuge, avait été importée en Europe par la comtesse de Cinchon, femme du vice-roi de Lima ; ce remède fut propagé en France par l’Anglais Talbot, à qui Louis XIV l’acheta en 1679.

    Il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour que le quinquina devienne un apéritif requinquant en même temps que Dubonnet, Byrrh et autres Martinis...

Voici un court extrait du poème :

Le Quinquina

« Tout mal a son remède au sein de la nature.

Nous n’avons qu’à chercher : de là nous sont venus

L’antimoine avec le mercure,

Trésors autrefois inconnus.

Le quin [1] règne aujourd’hui : nos habiles s’en servent.

Quelques-uns encore conservent

Comme un point de religion [2]

L’intérêt de l’École et leur opinion.

Ceux-là même y viendront ; et désormais ma veine [3]

Ne plaindra plus des maux dont l’art fait son domaine.

Peu de gens, je l’avoue, ont part à ce discours :

Ce peu, c’est encore trop. Je reviens à l’usage

D’une écorce fameuse, et qui va tous les jours

Rappeler des mortels jusqu’au sombre rivage [4].

Un arbre est couvert, plein d’esprits [5] odorants,

Bas de tige, étendu, protecteur de l’ombrage :

Apollon a doué de cent dons différents

Son bois, son fruit et son feuillage. »

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Notes

[1] La Fontaine, dans son long poème, emploie indifféremment les mots quin, kin, quinquina, kinkina.

[2] Comme un article de foi : la Faculté était pour la saignée et la purgation.

[3] Inspiration poétique.

[4] Du Styx.

[5] Terme de la physiologie cartésienne que La Fontaine applique ici aux arbres.

Manque d'hygiène

   Au 17e siècle, on considère l’eau comme malsaine et l’on pratique surtout la toilette dite sèche, à grand renfort de parfums. Le bain est utilisé avant tout comme une médication. Ces préjugés dureront jusqu’au siècle suivant, et même plus tard... Être propre n’est pas un impératif, mais le linge est toujours blanc sur une peau qui l’est moins. Paris et Versailles sont sales et leur odeur pestilentielle ne semble choquer personne.

   Le manque de vocabulaire concernant la propreté en atteste. Hygiène, employé seulement par le corps médical signifie "garde de santé". Propre et propreté, vs sale et saleté ne figurent pas dans le dictionnaire de Furetière (1690). On lave pour la première fois les jambes de Louis XIII en 1601 à six ans dans une cuve appelée bain de pieds.

      En 1670, le premier cabinet de bain est construit à Versailles avec deux baignoires en marbre. La Vienne, premier valet de chambre (il mourra en 1710 à Versailles), devient le « baigneur » du roi, comme nous l’apprend Saint-Simon dans ses Mémoires. Il semble qu’il lui fournisse également des drogues ou « confortatifs » pour l’amour… Il semble toutefois que Louis XIV se serve peu de son cabinet de bain, resté avant tout un lieu d’apparat, visité par les étrangers. A Paris, les habitants sont moins bien lotis. Toutefois, les premiers bains publics (eau froide) sont installés sur des bâtiments au bord de la Seine en 1688. L'eau est filtrée par du sable. 

Baignoire au 17e siècle   La baignoire (en marbre ou en bois) étant très vaste, on ne peut s’y asseoir directement mais sur un tabouret. Certaines dames raffinées et courtisanes utilisent un demi-bain, petite baignoire voisine de nos baignoires-sabots. On se protège du contact froid des parois par un drap. Vers la fin du siècle, le métal (cuivre ou plomb) commence à remplacer le marbre ou le bois.

Sources : Dictionnaire du Grand Siècle, François Bluche, Fayard, nouvelle édition 2005, Article de Georges Matoré.

De la toile à la toilette et au cabinet de toilette

Dame à sa toilette   Au fil du siècle, le rituel de la toilette s’allonge et se complexifie : il dure trois heures, devient une petite fête privée et fait naître la mode du déshabillé. Cette coutume se perfectionnera au siècle suivant.

   Au départ, la « toilette » est un morceau de tissu, de toile donc, du brocart pour les plus riches, (toilette) étalé sur une table, comme le montre très bien la gravure ci-contre.

   Ainsi naissent la table de toilette et le cabinet de toilette (plus tard le boudoir) qui donne sur la chambre ; sur la table, on trouve une multitude de bibelots en argent, de bouteilles, de pots et un miroir. Au fur et à mesure, l’ameublement du cabinet de toilette s’enrichit d’écrans (paravents) du Japon en laque (l’Orient est à la mode), de tapisseries des Gobelins aux murs, éventuellement d’une horloge (le comble du luxe).

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