« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Sentiment de la nature

Nature vs campagne chez les poètes du premier 17e siècle

Sauvagerie de la nature   En dépit de quelques exceptions plus tardives, notamment Mme de Sévigné,  la princesse Palatine ou La Fontaine, la nature n’est synonyme que de campagne en littérature : elle effraie car elle ne correspond pas à l’échelle humaine.

   Théophile de Viau écrit dans son Ode à Cloris :

« La froide horreur de ces forêts,

L’humidité de ces marais,

Cette effroyable solitude

[...]

Grands déserts, sablons infertiles... »

   Par contre, les images de la campagne sont partout. On peut citer Malherbe (Psaume CXXVIII) :

« La gloire des méchants est pareille à cette herbe

Qui sans porter jamais ni javelle ni gerbe

Croît sur le toit pourri d’une vieille maison... »

   Il se fait le poète des jardins ensoleillés (Sonnet V à Calixte) :

« Tout le plaisir des jours est en leurs matinées

La nuit est déjà proche à qui passe midi. »

   Il admire les parcs des belles demeures seigneuriales :

« Apollon à portes ouvertes

Laisse indifféremment cueillir

Les belles feuilles toujours vertes... »

   ou encore :

« Beaux parcs et beaux jardins qui dans votre clôture

Avez toujours des fleurs et des ombrages verts... »

   Remarquons les jardins clôturés et créés par l'homme, loin de la nature sauvage, dont les « portes ouvertes » laissent entrer le soleil qui, imposant sa présence, annonce un âge d'or :

« La terre en tous endroits produira toutes choses :

Tous métaux seront or, toutes fleurs seront roses,

Tous arbres oliviers ;

L'an n'aura plus d'hiver, le jour n'aura plus d'ombre,

Et les perles sans nombre

Germeront dans la Seine au milieu des graviers. »

   Racan, à son tour (Bergeries, Stances) évoque avec bonheur fermes, moissons et herbages en une poésie heureuse. On peut citer « La Venue du Printemps » :

« Ces belles fleurs que nature

Dans les campagnes produit

Brillent parmi la verdure

Comme des astres dans la nuit... »

   Ou encore les « Stances à Tircis » :

« Il voit de toutes parts combler d’heur sa famille,

La javelle à plein poing tomber sous sa faucille,

Le vendangeur ployer sous le faix des paniers,

Et semble qu’à l’envi les fertiles montagnes,

Les humides vallons et les grasses campagnes

S’efforcent à emplir sa cave et son grenier. »   

   Ainsi pour Malherbe et ses contemporains, la nature est symbole d’ordre et de beauté, loin de toutes représentations grandioses. On songe à Baudelaire : « Là tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté... » Ces poètes aiment les eaux calmes et claires, comme Tristan l’Hermitte : « Claires eaux qui lavez les fleurs... », la campagne paisible comme Saint-Amant qui écrit après un séjour aux Canaries (« L’Automne des Canaries ») :

« L’orange un même jour y mûrit et boutonne

Et durant tous les mois on peut y voir en ces lieux

Le printemps et l’été confondus dans l’automne... »

   Ou qui évoque les champs près de Paris (« Sur la moisson d’un lieu proche de Paris ») :

« ... Déjà les moissonneurs

Dépouillant les sillons de leurs jaunes honneurs

La désolation rendent et gaie et belle. »

   Pour eux donc, la nature se résume à la campagne habitée, peignée, humanisée, avec une maison entourée de terres : le thème du domaine où l’on vit heureux, comme La Maison de Sylvie (Théophile de Viau), La Maison d’Astrée (Tristan L’Hermitte), Le Palais de la Volupté (Saint-Amant) préfigurent les palais allégoriques des romans précieux.

   En prison, Théophile de Viau rêve d’emmener sa chère Cloris dans une petite bicoque à la campagne, symbole d’un bonheur futur : « Je cueillerai ces abricots, /Les fraises à couleur de flamme... »    

   Le lyrisme de ces poètes du premier 17e siècle reste fondé sur le réel, la mesure et la raison, bien loin du rêve. Terminons cette courte étude par Malherbe qui, évoquant la belle Calixte, écrit : « Qu’en dis-tu, ma raison ? »

   La raison, le maître-mot à l’orée du siècle classique...  

Sources : Un certain XVIIe siècle, Jean Tortel (André Dimanche Editeur, 1994)

Remarque : la pastorale dramatique, comédie champêtre ou bergerie de Racan

Racan   L’Italie de la Renaissance a déjà transposé à la scène, pour ses fêtes de Cour, les églogues ou idylles de la tradition pastorale, lyrique ou romanesque. Les Valois, également, ont aimé ces brillants divertissements où se mêlent vers, musique et danse. La pastorale dramatique proprement dite naît à la littérature en France avec une Bergerie de Montchrestien (1601). Alexandre Hardy sacrifie ensuite à cette forme nouvelle dont il fixe les codes : cadre champêtre idéalisé, chaîne amoureuse unissant et défaisant les couples au fil de l’intrigue, triomphe de l’amour vertueux sur l’amour charnel (ou sur le refus de l’amour), scènes de magie, interventions divines, épisodes burlesques.

   Racan célèbre les charmes de la vie champêtre et exploite ce thème dans une pastorale dramatique à l’image du Tasse et d’Honoré d’Urfé, les Bergeries (1620). Avec un réalisme familier, il évoque la campagne qui ne se résout pas à n’être qu’une Arcadie conventionnelle de la littérature pastorale. Dans son éloge de la retraite (« Les Stances sur la retraite », 1618), on ressent la sérénité d’un épicurien. La Fontaine, puisant à la même source d’inspiration, le célèbrera.

   Ce genre de la comédie champêtre n’a qu’un temps. Mais l’utopie bucolique, la « chaîne » des amours et le merveilleux spectaculaire passeront dans les comédies de Corneille et de Molière, dans les tragédies de Racine, dites aussi « pièces à machines » et l’opéra, plus tard encore chez Marivaux.  

L'exception de Saint-Amant, poète hédoniste

Nature morte au bouquet de fleurs et prunes (Rachel Ruysch)   En dépit de ce qu’affirme Jean Tortel plus haut, l’œuvre poétique de Saint-Amant se démarque de celle de ses contemporains bien qu’elle reste nourrie de l’influence de Théophile de Viau, de la Renaissance française (Marot et Ronsard) et de la poésie précieuse et satirique italienne. Ses évocations de la nature tranchent avec le goût classique pour les bocages aimables et civilisés hérités de la pastorale gréco-latine.  

   Dans le poème « La Solitude », il propose un décor nocturne de ruines, de torrents et de précipices, à l’image des paysages tourmentés de la seconde partie du 18e siècle, tout à fait étranger aux bords du Lignon que célèbre L’Astrée. Il possède un certain goût pour le fantastique ou le macabre (les poèmes « Visions », « La Chambre du débauché »).

   Il s’intéresse aussi à des tableaux d’intérieur, comme « Le Fromage », « Le Cantal » ou « Le Melon » (où il s’appelle lui-même le « Démocrite normand », voir infra) et pourrait passer pour un lointain ancêtre de Francis Ponge (Le Parti-pris des choses) en célébrant les plaisirs des sens. Cet hédonisme prend une tonalité rabelaisienne, parodique, voire satirique dans « Cabarets » ou « Rome ridicule ». Il faut dire que Saint-Amant est un joyeux luron libertin qui ne recule pas devant la débauche dans les cabarets du temps, les agapes et les rites des « goinfres » (titre d’un de ses poèmes).  

   Se vantant de ne savoir ni le latin ni le grec, il insiste comme ses prédécesseurs de la Pléiade sur le rôle essentiel de l’inspiration, privilégiant, dit-il, une composition « par caprice » où les images luxuriantes priment sur la rigueur formelle.

   Détesté par Boileau, il est victime d’un long oubli avant d’être redécouvert par Théophile Gautier au 19e siècle qui écrit : « Ce n’était pas chez lui l’amour des pasquinades [pitreries], des équivoques et des plaisanteries plus ou moins grossières, mais un sentiment pittoresque semblable à celui des Jan Steen, des Ostade, des Téniers [peintres hollandais du 17e siècle] et des Callot [graveur et dessinateur]. »     

   Voici un extrait de « Solitude », une ode qui agaça fortement les classiques mais plut aux romantiques, par sa fantasmagorie diabolique et morbide :

« ... Que j’aime à voir la décadence

De ces vieux châteaux ruinés,

Conter qui les ans mutinés

Ont déployé leur insolence !

Les sorciers y font leur sabbat ;

Les démons follets s’y retirent,

Qui d’un malicieux ébat

Trompent nos sens et nous martyrent ;

Là se nichent en mille trous

Les couleuvres et les hiboux.

*

L’orfraie, avec ses cris funèbres,

Mortels augures des destins,

Fait rire et danser les lutins

Dans ces lieux remplis de ténèbres.

Sous un chevron de bois maudit

Y branle le squelette horrible

D’un pauvre amant qui se pendit

Pour une bergère insensible,

Qui d’un seul regard de pitié

Ne daigna voir son amitié.

[...]

Au creux de cette grotte fraîche,

Où l’amour se pourrait geler,

Écho ne cesse de brûler

Pour son amant froid et revêche (1).

Je m’y coule sans faire de bruit,

Et par la céleste harmonie

D’un doux luth, aux charmes instruit,

Je flatte sa triste manie,

Faisant répéter mes accords

À la voix qui lui sert de corps... »

   Et voici son ode au melon :

Extrait du « Melon »

« Quelle odeur sens-je en cette chambre ?

Quel doux parfum de musc et d'ambre

Me vient le cerveau réjouir

Et tout le cœur épanouir ?

Ha ! bon Dieu ! j'en tombe en extase :

Ces belles fleurs qui dans ce vase

Parent le haut de ce buffet

Feraient-elles bien cet effet ?

A-t-on brûlé de la pastille ?

N'est-ce point ce vin qui pétille

Dans le cristal, que l'art humain

A fait pour couronner la main,

Et d'où sort, quand on le veut boire,

Un air de framboise (2) à la gloire

Du bon terroir qui l'a porté

Pour notre éternelle santé ?

*

Non, ce n'est rien d'entre ces choses,

Mon penser, que tu me proposes.

Qu'est-ce donc ? je l'ai découvert

Dans ce panier rempli de vert :

C'est un melon où la nature,

Par une admirable structure,

A voulu graver à l'entour

Mille plaisants chiffres d'amour,

Pour claire marque à tout le monde

Que d'une amitié sans seconde

Elle chérit ce doux manger

Et que, d'un souci ménager,

Travaillant aux biens de la terre

Dans ce beau fruit seul elle enserre

Toutes les aimables vertus

Dont les autres sont revêtus.

*

Baillez-le moi, je vous en prie, Que j’en commette idolâtrie :

Oh ! quelle odeur ! qu’il est pesant !

Et qu’il me charme en le baisant !

Page, un couteau, que je l’entame ;

Mais qu’auparavant on réclame,

Par des soins au devoir instruits,

Pomone, qui préside aux fruits (3),

Afin qu’au goût il se rencontre

Aussi bon qu’il a belle montre

Et qu’on ne trouve point en lui

Le défaut des gens d’aujourd’hui.

*

Notre prière est exaucée ;

Elle a reconnu ma pensée :

C’en est fait, le voilà coupé,

Et mon espoir n’est point trompé.

O Dieux ! Que l’éclat qu’il me lance

M’en confirme bien l’excellence !

Qui vit jamais un si beau teint !

D’un jaune sanguin il se peint ;

Il est massif jusques au centre,

Il a peu de grains dans le ventre,

Et ce peu là, je pense encor

Que ce soient autant de grains d’or ;

Il est sec ; son écorce est mince ;

Bref, c’est un vari manger de prince ;

Mais, bien que je ne le sois pas,

J’en ferai pourtant un repas... »

    On peut rapprocher ce poème au réalisme savoureux des natures mortes et des tableaux flamands du temps (cf. illustration) qui encourront un peu plus tard le mépris de Louis XIV.

_ _ _   

Notes

(1) La nymphe Écho aimait Narcisse qui n’aimait que lui-même. Elle finit par ne plus être qu’une voix désincarnée, l’écho.

(2) Vin framboisé de Bourgueil.

(3) Nymphe romaine des fruits.

Opinion de Taine sur le rapport à la nature des écrivains du XVIIe siècle

   Taine retouche et publie en 1860 sa thèse pour le doctorat de 1853, Essai sur les fables de La Fontaine, sous le titre La Fontaine et ses fables. Dans cet extrait, il soutient que le 17e siècle n’a pas le sentiment de la nature (voir première partie de l'aticle).       

   Taine écrit :

   « Pour des nobles, gens de salon, une belette, un rat, ne sont que des êtres roturiers et malpropres. Une poule est un réservoir d‘œufs, une vache un magasin de lait, un âne n’est bon qu’à porter les herbes au marché. On ne regarde pas de tels êtres, on se détourne quand ils passent ; tout au plus on en rit, et on en vit, comme des paysans leurs compagnons d’attelage ; mais on passe vite ; ce serait encanailler la pensée que de l’arrêter sur de pareils objets. Au défaut des instincts nobiliaires les répugnances physiques suffisaient à l’en détourner. Ces seigneurs et ces dames parées qui passent leur vie à représenter ne se trouvent à leur aise qu’entre des panneaux sculptés, devant des glaces resplendissantes ; s’ils mettent le pied par terre, c’est sur des allées ratissées ; s’ils souffrent les bois et les eaux, ce sont des eaux lancées en gerbes par des monstres d’airain, ce sont des bois alignés en charmilles. La nature ne leur plaît que transformée en jardin. Qu’est-ce qu’un bœuf, un coq, un cochon viendront faire dans une semblable monde ? Qui en supportera l’idée ? Un bœuf sent l’étable, un coq piétine dans le fumier, un cochon fouille de son groin dans les relavures et dort voluptueusement dans la fange tiède. Fi, l’horreur ! Quel courtisan parfumé en manchettes de dentelles pourra découvrit une apparence de beauté dans cette boue ? Je le vois d’avance qui s’effraye des éclaboussures et des puces, et recule en se bouchant le nez. Un seul genre de vie intéresse au dix-septième, la vie de salon ; on n’en admet pas d’autres ; on ne peint que celle-là. »

   Le texte ci-dessous de La Fontaine semble confirmer ses dires à propos de "La nature ne leur plaît que transformée en jardin"  :

Extrait du Songe de Vaux

« ... Libre de soins, exempt d'ennuis,

 Il ne manquait d'aucunes choses :

Il détachait les premiers fruits,

Il cueillait les premières roses ;

Et quand le ciel armé de vents

Arrêtait le cours des torrents

Et leur donnait un frein de glace

Ses jardins remplis d'arbres verts

Conservaient encore leur grâce,

Malgré la rigueur des hivers.

  *

Je promets un bonheur pareil

A qui voudra suivre mes charmes ;

Leur douceur lui garde un sommeil

Qui ne craindra point les alarmes.

Il bornera tous ses désirs

Dans le seul retour des Zéphyrs ;

Et, fuyant la foule importune,

Il verra du fond de ses bois

Les courtisans de la fortune

Devenus esclaves des rois.

 *

J'embellis les fruits et les fleurs :

Je sais parer Pomone et flore ;

C'est pour moi que coulent les pleurs

Qu'en se levant verse l'Aurore.

Les vergers, les parcs, les jardins,

De mon savoir et de mes mains

Tiennent leurs grâces nonpareilles ;

Là j'ai des prés, là j'ai des bois ;

Et j'ai partout tant de merveilles

Que l'on s'égare dans leur choix.

 *

Je donne au liquide cristal

Plus de cent formes différentes,

Et le mets tantôt en canal,

Tantôt en beautés jaillissantes ;

On le voit souvent par degrés

Tomber à flots précipités ;

Sur des glacis je fais qu'il roule,

Et qu'il bouillonne en d'autres lieux ;

Parfois il dort, parfois il coule,

Et toujours il charme les yeux.

 *

Je ne finirais de longtemps

Si j'exprimais toutes ces choses :

On aurait plus tôt au printemps

Compté les œillets et les roses.

Sans m'écarter loin de ces bois,

Souvenez-vous combien de fois

Vous avez cherché leurs ombrages :

Pourriez-vous bien m'ôter le prix,

Après avoir par mes ouvrages

Si souvent charmé vos esprits ? »

   La Fontaine vante ici les charmes des jardins de Vaux-le-Vicomte, propriété de Fouquet, son protecteur. Certes, il s'agit d'une nature policée et protectrice, mais elle ensorcelle tout de même le promeneur.

   Notons également cette fable inspirée des Géorgiques de Virgile et de l’Empire des roses du poète persan Saadi, traduit dès 1634, et qui révèle une inspiration proche du romantisme (mais si !) :

Le Songe d’un habitant du Mogol

(Extrait)

« ... Si j’osais ajouter au mot de l’interprète,

J’inspirerais ici l’amour de la retraite :

Elle offre à ses amants des biens sans embarras,

Bien purs, présents du Ciel, qui naissent sous les pas.

Solitude où je trouve une douceur secrète,

Lieux que j’aimai toujours, ne pourrai-je jamais,

Loin du monde et du bruit goûter l’ombre et le frais ?

O qui m‘arrêtera sous vos sombres asiles !

Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours et des villes,

M’occuper tout entier, et m‘apprendre des cieux

Les divers mouvements inconnus à nos yeux,

Les noms et les vertus de ces clartés errantes,

Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes ?

Que si je ne suis né pour de si grands projets,

Du moins que les ruisseaux m’offrent de doux objets !

Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie !... »

*

Un lien intéressant sur la peinture hollandaise et la nature ici

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