Superstitions

Grandeur et décadence de l'astrologie au 17e siècle

   Après avoir joué un rôle considérable au 16e siècle (diffusion d’ouvrages venus des Anciens ou des Arabes), l’astrologie conserve au 17e siècle une grande audience, tant dans les milieux populaires que dans les classes dominantes, voire à la cour.

   L’astrologue, souvent alchimiste, reste un personnage redouté et révéré. Sa « science » relève de l’astronomie (à laquelle elle a d’ailleurs donné naissance...). On distingue l’astrologie judiciaire (horoscope), météorologique (influence des planètes sur les changements de temps et le climat) et médicale (géographie zodiacale du corps humain).

   Parue en 1661, l’Astrologia gallica de Morin de Villefranche (médecin et mathématicien) reste le plus connu des nombreux traités d’astrologie parus au 17e siècle.

   On colporte dans le peuple de nombreux almanachs où l’on « pronostique » l’avenir. Mais combien de paysans savent lire ?... Toujours est-il que le célèbre Calendrier et grand Compost des bergers est rempli d’informations astrologiques : vertus des nombres, âges de la vie, moments propices pour saigner les malades, aspects saisonniers des maladies, etc.

   Hier comme aujourd’hui, on s’angoisse face à l’avenir...     

   Les « prodiges », comme les éclipses (1654 et 1676) ou les comètes (1680) provoquent des mouvements de panique. Songeons à l’éclipse récente de 1999, surinterprétée par de nombreux astrologues...

   L’affaire des poisons est un grand révélateur de la superstition ambiante. Voltaire écrira au siècle suivant : « L’ancienne habitude de consulter les devins, de faire tirer son horoscope, de chercher des secrets pour se faire aimer subsistait encore parmi le peuple, et même chez les premiers du royaume. » Et Hume considèrera que l'astrologie faisait partie de ces nombreux « fœtus de l’imagination ».

   Mais, vers la moitié du 17e siècle, sous la pression conjointe des théologiens et des savants (on n’utilise pas encore le terme scientifique), l’astrologie perd de son crédit (en apparence...) auprès des plus instruits. Descartes et la raison règnent ! Toutefois, l’astrologie fascinera toujours...

Sources : Dictionnaire du Grand Siècle, François Bluche, Fayard, nouvelle édition 2005, Article d’Abel Poitrineau.   

La Fontaine contre l'astrologie : « L'Astrologue qui se laisse tomber dans un puits »

   L’astrologue, au sens du 17e siècle (et du nôtre !), est celui qui prétend faire servir l’observation et la science des astres à la connaissance de l’avenir, superstition que La Fontaine entreprend de combattre dans sa fable « L’Astrologue qui se laisse tomber dans un puits ». L’astrologie est en effet encore très à la mode du temps (et du nôtre !). À la naissance du futur Louis XIV, on avait consulté les astres. Le 19 septembre 1660, Gui Patin écrit : « On dit que la cardinal Mazarin est fort attristé de ce qu’on lui prédit pour son horoscope, qu’il n’a plus que cinq mois à vivre », et il ajoute : « La cour est pleine de charlatans. » (Lettres, III, 259). Les statuts de l’Académie des Sciences fondée en 1666 interdisent à cette compagnie de s’occuper d’astrologie.

   À propos des « souffleurs » (vers 41) ou alchimistes (qui soufflent le feu de leurs fourneaux), le vœu de La Fontaine a été exaucé. Sous l’influence de la terreur répandue par la fameuse Affaire des Poisons, l’édit suivant est publié en juillet 1682 : « Toutes personnes se mêlant de deviner et se disant devins et devineresses videront incessamment le royaume. [...] Défense à toutes personnes autres que médecins, apothicaires et professeurs en chimie de posséder un laboratoire et de se livrer à toute autre distillation que celle de l’eau-de-vie et de l’esprit-de-vin. »

L’Astrologue qui se laisse tomber dans un puits

Un astrologue un jour se laissa choir

Au fond d’un puits. On lui dit : « Pauvre bête,

Tandis qu’à peine à tes pieds tu peux voir,

Penses-tu lire au-dessus de ta tête ? »

*

 Cette aventure en soi, sans aller plus avant [1],

Peut servir de leçon à la plupart des hommes.

Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes,

Il en est peu qui fort souvent

Ne se plaisent d’entendre dire

Qu’au livre du destin les mortels peuvent lire.

Mais ce livre, qu’Homère et les siens ont chanté [2],

Qu’est-ce, que le hasard parmi l’antiquité,

Et parmi nous la Providence ?

Or du hasard il n’est point de science [3] :

S’il en était, on aurait tort

De l’appeler hasard, ni fortune, ni sort,

Toutes choses très incertaines.

Quant aux volontés souveraines

De Celui qui fait tout, et rien qu’avec dessein,

Qui les sait, que lui seul ? Comment lire en son sein ?

Aurait-il imprimé sur le front des étoiles

Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ?

À quelle utilité [4] ? Pour exercer l’esprit

De ceux qui de la sphère et du globe [5] ont écrit ?  

Pour nous faire éviter des maux inévitables ?

Nous rendre, dans les biens [6], de plaisirs incapables ?

Et, causant du dégoût [7] pour ces biens prévenus

Les convertir en maux devant qu’ils soient venus ?

C’est erreur, ou plutôt, c’est crime de le croire.

Le firmament se meut [8], les astres font leur cours

Le soleil nous luit tous les jours,

Tous les jours sa clarté succède à l’ombre noire,

Sans que nous en puissions autre chose inférer

Que la nécessité de luire et d’éclairer,

D’amener les saisons, de mûrir les semences,

De verser sur les corps [9] certaines influences.

Du reste, en quoi répond au sort toujours divers

Ce train toujours égal dont marche l’univers ?

Charlatans, faiseurs d’horoscopes,

Quittez les cours de princes de l’Europe ;

Emmenez avec vous les souffleurs [10] tout d’un temps :

Vous ne méritez pas plus de foi que ces gens.

Je m’emporte un peu trop : revenons à l’histoire

De ce spéculateur [11] qui fut contraint de boire.

Outre la vanité de cet art mensonger,

C’est l’image de ceux qui bâillent aux chimères,

Cependant qu’ils sont en danger,

Soit pour eux, soit pour leurs affaires.

(Livre II, Fable 13)

_ _ _

Notes

[1] La Fontaine ne poussera pas son récit plus loin.

[2] La Fontaine veut dire sans doute qu’Homère et les poètes qu’il a inspirés ont fait dans leurs chants une grande place au destin.

[3] Connaissance certaine.

[4] La Fontaine entreprend de démontrer ici l’invraisemblance et l’absurdité de l’hypothèse qu’il vient de formuler. En cela, il est d’accord avec les épicuriens de son temps, Gassendi, Berner, etc.

[5] La sphère céleste et le globe terrestre.

[6] Dans le bonheur. Cicéron a montré que si les hommes pouvaient prévoir leurs infortunes futures, ils perdraient la jouissance de leur bonheur présent.

[7] Au sens fort : aversion.

[8] Si l’on admet l’explication du monde donnée avant Copernic par les Anciens ou si l’on s’en tient aux indications du sens commun.

[9] Tout en combattant l’astrologie, La Fontaine retient étrangement que les organismes vivants sont sous l’influence des astres.

[10] Alchimistes.

[11] Dérivé de spéculer, « contempler avec attention. En ce sens il ne se dit proprement que des astres et des phénomènes du ciel. » (Acad.)

La Devineresse (La Fontaine)

   La Devineresse (La Fontaine)

   Il est vrai que les femmes font profession de voyance depuis toujours. L'intuition féminine, peut-être... Mais ne mettons pas nos intellectuelles cartésiennes dans le même sac ! 

   Le sujet est emprunté à l’actualité du temps (cf. l’affaire des Poisons). On peut lire les lettres de Mme de Sévigné sur la Voisin et sur la Brinvilliers.

La Devineresse

C'est souvent du hasard que naît l'opinion,

Et c'est l'opinion qui fait toujours la vogue.

Je pourrais fonder ce prologue

Sur gens de tous états : tout est prévention,

Cabale, entêtement ; point ou peu de justice.

C'est un torrent : qu'y faire ? Il faut qu'il ait son cours.

Cela fut et sera toujours.

Une femme, à Paris, faisait la Pythonisse[1] :

On l'allait consulter sur chaque événement :

Perdait-on un chiffon, avait-on un amant,

Un mari vivant trop au gré de son épouse,

Une mère fâcheuse, une femme jalouse,

Chez la devineuse on courait

Pour se faire annoncer ce que l'on désirait[2].

Son fait consistait en adresse[3] :

Quelques termes de l'art, beaucoup de hardiesse,

 Du hasard quelquefois, tout cela concourait,

 Tout cela bien souvent faisait crier miracle.

 Enfin, quoique ignorante à vingt et trois carats[4],

 Elle passait pour un oracle.

 L'oracle était logé dedans un galetas ;

 Là cette femme emplit sa bourse,

 Et, sans avoir d'autre ressource,

 Gagne de quoi donner un rang à son mari :

 Elle achète un office, une maison aussi.

 Voilà le galetas rempli

 D'une nouvelle hôtesse[5], à qui toute la ville,

 Femmes, filles, valets, gros messieurs, tout enfin,

 Allait, comme autrefois, demander son destin :

 Le galetas devint l'antre de la sibylle :  

 L'autre femelle avait achalandé ce lieu.

 Cette dernière femme eut beau faire, eut beau dire :

 « Moi devine[6] ! on se moque ; eh ! Messieurs, sais-je lire ?

 Je n'ai jamais appris que ma croix de par Dieu[7]. »

 Point de raison : fallut deviner et prédire,

Mettre à part force bons ducats,

Et gagner malgré soi plus que deux avocats.

Le meuble et l'équipage aidaient fort à la chose :

Quatre sièges boiteux, un manche de balai[8],

Tout sentait son sabbat et sa métamorphose[9].  

Quand cette femme aurait dit vrai

Dans une chambre tapissée,

On s'en serait moqué : la vogue était passée[10]

Au galetas ; il avait le crédit.

L'autre femme se morfondit.

 *

L'enseigne fait la chalandise.

J'ai vu dans le Palais une robe mal mise[11]

Gagner gros : les gens l'avaient prise

Pour maître tel, qui traînait après soi

Force écoutants. Demandez-moi pourquoi.   

(Livre VII, Fable 15)

 


[1] À Paris, pullulaient les tireuses de cartes et les diseuses de bonne aventure, monde interlope que complétaient les sorcières et les empoisonneuses, telles la marquise de Brinvilliers, exécutée en 1676 et la Voisin, dont le procès allait avoir lieu. Pythonisse est un terme plus relevé que devineresse.

[2] La Voisin dira elle-même dans un de ses interrogatoires « que, lorsque les galanteries n’allaient pas bien », les empoisonnements étaient pratique courante. Elle était très courue : on la faisait venir en ville, on allait chez elle faire la fête, on y faisait antichambre (avant qu’elle fût levée) ; le soir, elle tenait table ouverte, avec des violons et elle avait amassé une fortune énorme.

[3] Son adresse à deviner se doublait d’un don réel d’observation et d’un réel flair psychologique. Mais, rusée, elle refusait de répondre aux dames qui gardaient leur masque (mode de l’époque) en l’interrogeant. « Le hasard fait la plus grande partie du succès de ce métier. Il ne faut que e la présence d’esprit, de la hardiesse, de l’intrigue, savoir le monde, avoir des gens dans les maisons, tenir registre des incidents arrivés », dit l’Almanach de la devineresse. À en croire cet Almanach et aussi La Fontaine, il n’y aurait eu dans son cas que supercherie. En attendant, le public était en proie à une terreur indicible, au point que le roi et le lieutenant de la police, La Reynie, voulurent tourner en ridicule des faits que l’on n’avait que trop tendance à prendre au tragique. La Reynie encouragea le rédacteur du Mercure galant, Donneau de Visé, à écrire, en 1679, la Devineresse ou les faux enchantements ; il favorisa la publication de l’Almanach pour montrer que cette prétendue science n’était que leurre et duperie. Hélas, survint la fameuse Affaire des Poisons...   

[4] On dit aussi : sot à trente-six carats. Un carat est la 24e partie d’un lingot d’or fin : 23 parties sur 24 sont une proportion quasiment indépassable !

[5] Ici l’histoire semble dévier. La devineresse vend son galetas, dans lequel s’installe une nouvelle acheteuse (sans y pratiquer l’art de sa devancière), puis la première continue son métier dans son nouvel appartement. En réalité, La Fontaine va montrer, sous une autre forme, que l’illusion fait tout.

[6] Troisième forme du féminin de devin.

[7] Mes lettres. Les enfants apprenaient à lire dans un livre de prières dont le titre était accompagné d’une croix, d’où le nom croix de par Dieu. En Picardie, on continua à dire longtemps apprendre sa croisette pour apprendre l’ABC.

[8] C’est sur cette monture que, dans les croyances populaires, les sorcières allaient au sabbat.

[9] Mobilier d’une femme qui fréquente le sabbat et se transforme en bête par le fait même qu’elle y assiste.

[10] Elle était passée de la première devineresse à la seconde, en se maintenant dans le local ou celle-ci était venue habiter.

[11] Métonymie. L’avocat, en homme qui compte plus sur son talent que sur la correction de sa mise, affecte sans doute une tenue négligée, et cette négligence fait son succès. La « robe mal mise » fait pendant au « galetas ».

Miracle à Port-Royal

Marguerite Périer   Marguerite Périer, nièce de Pascal, âgée de dix ans et pensionnaire à Port-Royal, fut guérie d’une fistule lacrymale dont elle souffrait depuis trois ans et demi, par l’attouchement d’une sainte Épine.

   Ce miracle, advenu le 24 mars 1656, accrut l’importance de Port-Royal et du jansénisme qui crut y voir la preuve que Dieu se prononçait en sa faveur contre les Jésuites, d’autant que Pascal avait commencé à écrire ses Provinciales le 23 janvier…

   Mais le religion relève-t-elle de la superstition ?...

Article sur le religion au 17e siècle ici

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