Mlle de Gournay

Quelle femme !

Mlle de Gournay   Née en 1565, Mlle de Gournay étudie toute seule le latin, sans maître ni grammaire, en comparant les originaux avec la traduction française ; même chose pour le grec ! Elle s'intéresse également à l'alchimie, recherchant la pierre philosophale, multipliant les expériences dont chacune lui coûte, de son propre aveu, cent à cent vingt écus.

   Elle se dit la « fille d’alliance de Montaigne » dont elle fait la connaissance en 1588, enthousiasmée par ses Essais. Elle rapporte dans Le Proumenoir de Montaigne une histoire qu'elle lui a racontée un jour, sur les effets de la passion : il s'agit d'un roman où deux amants, après bien d'aventures et de mésaventures, périssent tragiquement. L'ouvrage atteint cinq éditions de 1594 à 1607.    

    Avec Pierre du Brac, poète bordelais, elle travaille à une édition posthume des Essais en 1595 « d’après une copie trouvée après le décès de l’auteur, revue et augmentée par lui d’un tiers plus qu’aux précédentes impressions » : ils disposent d’un exemplaire de la cinquième édition de 1588 aux marges couvertes d’additions de Montaigne, en train de préparer une nouvelle édition lorsqu’il meurt en 1592.  

   A l'occasion des grands événements survenus à la cour (mariage du roi, naissances royales, meurtre d'Henri IV en 1610), elle fait paraître De l'Éducation des enfants de France, Bienvenue de Mgr le Duc d'Anjou, Exclamation sur le parricide de 1610, Prière pour le repos de l'âme du RoiL'Académie française, à ses débuts, tient chez elle quelques-unes de ses séances : c'est devant elle que l'on discute d'un mot nouveau, raffinage. Elle a de nombreux protecteurs : les rois Henri IV et Louis XIII, Richelieu, grands seigneurs et grandes dames. Elle correspond avec de nombreux savants et lettrés.

   On la dit laide et pédante et elle reste célibataire. Saint-Évremond se moque de ses manières quelque peu ridicules dans une scène de sa Comédie des Académistes (Acte II, scène 3) :

Mlle de Gournay 

Je vous ai bien cherché, Monsieur le président.

Serisay

Baissez-vous, Boisrobert, et ramassez sa dent.

 Boisrobert

C’est une grosse dent, qui vous était tombée,

Et qu’un autre que moi vous aurait dérobée.

Silbon

Montaigne en perdit une, âgée de soixante ans.

Mlle de Gournay

J’aime à lui ressembler, même à perdre les dents

   Mlle de Gournay vit avec trois chats, Donzelle, Minette et Ma Mie Piaillon. Saint-Amant l’évoque ainsi dans Le Poète crotté :

 « O ma chère Sibylle

N’aie la mémoire labile…

Remémore-toi davantage

Que quoi qu’en un douzième étage

Tu te gîtes proche du ciel. »

   Quant à ses chats, on en fait des gorges chaudes.

   Tallemant des Réaux rapporte dans une de ses Historiettes l'anecdote suivante : un jour, Boisrobert, ami facétieux de Marie de Gournay « la mena au cardinal de Richelieu qui lui fit un compliment tout de vieux mots qu'il avait pris dans son Ombre (cf. infra). Elle vit bien que le cardinal voulait rire : « Vous riez de la pauvre vieille, dit-elle. Mais riez, grand génie, riez ; il faut que tout le monde contribue à votre divertissement. » Le cardinal, surpris de la présence d'esprit de cette vieille fille, lui en demanda pardon et dit à Boisrobert : « Il faut faire quelque chose pour mademoiselle de Gournay. Je lui donne deux cents écus de pension. » - « Mais elle a des domestiques », dit Boisrobert. – « Et quels ? » reprit le cardinal. – « Mlle Jamin », répliqua Boisrobert, « bâtarde d'Amadis Jamin, page de Ronsard. » - « Je lui donne cinquante livres par an », dit le cardinal. – « Il y a encore ma mie Piaillon », ajouta Boisrobert ; « c'est sa chatte. » - « Je lui donne vingt livres de pension », répondit l'Éminentissime, « à condition qu'elle aurait des tripes. » - « Mais, Monseigneur, elle a chatonné », dit Boisrobert. Le cardinal ajouta encore une pistole pour les chatons. »     

    L’abbé Marolles ne lui pardonne pas d’avoir critiqué Virgile qu’elle a pourtant traduit et la traite de vache qui rumine, de vieille chatte, poil de goret, caboche plate, jambe de grue, pied d’ânon. On a l’adjectif leste en ce temps d’avant la préciosité !  Boisrobert, qu’elle appelle le « bon abbé » lui fait obtenir une pension mais elle s‘en méfie quand même : il colporte que le dentier qu’elle ôte pour manger a des dents de loup marin (voir plus haut)…

   Quelle époque !

   Elle a son franc-parler et appelait un chat un chat : « Un jour qu'on lui demandait si la pédérastie n'étais pas un crime : « A Dieu ne plaise, répondit-elle, que je condamne ce que Socrate a pratiqué », rapporte Tallemant des Réaux dans ses Historiettes.  

   Elle prend contre Malherbe [initiateur du classicisme] la défense des écrivains du XVIe siècle, de leur langue et de leur style. Elle expose ses idées dans un ouvrage intitulé L’Ombre (1627), recueil de nombreux traités (Du langage romain, Sur la version des poètes antiques ou Des métaphores, Défense de la poésie et du langage des poètes) qu’elle réédite en 1634 sous le titre Les Advis ou Les Présens. D’une manière vivante, pittoresque et spirituelle elle y malmène les poètes de l’école de Malherbe, qu’elle nomme avec mépris des « poètes grammairiens » ou des « poètes rimeurs ». Voici un exemple de son style : 

   « Mais, ô Dieu ! Quelle maladie d’esprit est celle de certains poètes et censeurs de ce temps, sur le langage et sur la poésie […] La perfection de la poésie des nouveaux ouvriers consiste non pas aux généraux efforts de l’invention ou de l’esprit et du jugement, ains [mais] à la polissure [simplement l’art de polir les vers] simple […]. ] Vous diriez, à voir faire ces messieurs, que c’est ce qu’on retranche des vers, et on pas ce ‘on y met, qui lui donne prix, et par les degrés de cette conséquence [en poussant la logique jusqu’au bout], celui qui n’en ferait point du tout serait le meilleur poète […]. Ils tondent la poésie de liberté, de dignité, de richesse, et pour le dire en un mot, de fleur, de fruit et d’espoir […]. Eux et leurs imitateurs ressemblent le [au] renard qui, voyant qu’on lui avait coupé la queue, conseillait à tous ses compagnons qu’ils s’en fissent faire autant, pour s’embellir, disait-il et se mettre à l’aise […]. Ils ont vraiment trouvé la fève au gâteau [ils ont eu de la chance] d’avoir su faire de leur faiblesse une règle, et rencontrer des gens qui les en crussent […]. A tout moment la grammaire et la rime traversent [gênent] l’invention et le génie en leu école, et l’invention et le génie ne traversent jamais le rime ni la grammaire […]. En un mot, ces messieurs voudraient que chacun allât à pied, pour ce qu’ils n’ont point de cheval. »

   Par ailleurs, elle s'insurge contre les romans héroïques (qui fleuriront entre 1625 et 1655) où s'entassent les actions et où le seul but de l'écrivain est de tenir en haleine la curiosité du lecteur ; elle prend la défense du « roman discourant » et demande aux romanciers « de beaux et florissants discours » comme au tout début du siècle.

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