« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Mme de Motteville

Mme de Motteville, mémorialiste d'Anne d'Autriche

Mme de Motteville   Née en 1623, Mme de Motteville entre au service de la régente Anne d’Autriche en 1643 en tant que première femme de chambre (sa dame de compagnie en somme) et devient sa confidente. Elle projette très tôt d’écrire des Mémoires autour du personnage de la reine, avec l’accord de cette dernière mais il semble que le texte soit écrit après sa mort en 1666. Dans ce domaine, rien n'est sûr. Les Mémoires pour servir à l’histoire de la reine Anne d’Autriche sont publiés en 1723.

   Alors que Tallemant des Réaux, dans ses Historiettes, cherche à démythifier et à scandaliser, Mme de Motteville défend la cause de la reine.

   Dans ses Causeries du lundi, Sainte-Beuve vante « cet esprit sage et raisonnable qui a vu de près les choses de son temps, qui les a appréciées et décrites dans une si parfaite mesure, avec une si agréable justesse. » Néanmoins, Mme de Motteville est de parti-pris : elle déteste notamment Mazarin.

   Marc Fumaroli, quant à lui, voit dans la vie de la reine et de la cour une allégorie de la vanité et de la mort et souligne l’inspiration religieuse et tragique de Mme de Motteville. Il analyse également le caractère composite des Mémoires d'une manière générale : « Le genre des Mémoires contient déjà, en souffrance, les genres modernes du journal intime et du roman. Parmi tous ces mémorialistes, le cas de Mme de Motteville est particulièrement significatif : ayant conçu ses Mémoires « pour servir à l'histoire de la Reine Anne d'Autriche », elle n'en a pas moins donné, en filigrane dans son texte, un portrait d'elle-même dans un emploi qu'illustrent surtout pour nous les Albine et les Œnone schématisées par la tragédie. » (« La confidente et la reine : Madame de Motteville et Anne d'Autriche », Revue des sciences humaines, juillet-septembre 1964).

   Quant à Saint-Simon, il cite Mme de Motteville dans ses Mémoires, à propos de la publication des mémorialistes de la Fronde dès la mort de Louis XIV en 1715 : « La lecture des Mémoires du cardinal de Retz, de Joly, de Mme de Motteville, avaient tourné toutes les têtes. Ces livres étaient devenus si à la mode, qu'il n'y avait homme ni femme de tous états qui ne les eût continuellement entre les mains. L'ambition, le désir de la nouveauté, l'adresse des entrepreneurs qui leur donnait cette vogue, faisait espérer à la plupart le plaisir et l'honneur de figurer et d'arriver. [...] Les intérêts divers et la division des ministres et de leurs conseils paraissaient les mêmes que sous Louis XIV enfant. »      

   Ces Mémoires sont en tout cas un témoignage majeur sur la période de la Fronde et de ses nombreux protagonistes. En voici quelques extraits.

Bon à savoir sur la régence

   La loi salique exclut les femmes du trône pour incapacité politique mais exalte leur rôle de mère et leur volonté de défendre les droits de leur fils, à l’écart de toute ambition personnelle. Puisqu’elles ne peuvent usurper le pouvoir, elles assurent sa conservation et la transmission après la minorité royale (une ordonnance du 25 mai 1375 fixe la majorité du roi à treize ans et un jour).  

   Et pourtant, le premier 17e siècle apparaît comme celui de régentes : Catherine de Médicis, Marie de Médicis, Anne d’Autriche.

   Richelieu, misogyne, pousse Louis XIII à exclure son épouse Anne d’Autriche de la régence : « Il est vrai que, pendant que les reines Catherine et Marie de Médicis ont eu part au gouvernement de États et qu’à leur ombre diverses femmes se mêlaient des affaires, il s’en est trouvé de puissantes en esprit et en attraits qui ont fait des maux indicibles, leurs charmes leur ayant acquis les plus qualifiés de ce royaume et les plus malheureux, elles en ont tiré cet avantage à leurs fins qu’étant servies d’eux selon leurs passions, ils ont souvent desservi ceux qui ne leur étaient point agréables parce qu’ils étaient utiles à l’État. De là vient que les femmes, paresseuses et peu secrètes de leur nature, sont si peu propres au gouvernement, que si l’on considère encore qu’elles sont fort sujettes à leur passions et, par conséquent, peu susceptibles de raison et de justice, ce seul principe les exclut de toute administration publique. » (Richelieu, Testament politique, cité par Françoise Hildesheimer, La double mort du roi Louis XIII, Flammarion, 2007). 

Bon à savoir sur Anne d'Autriche

Anne d'Autriche jeune   La jeune princesse espagnole, Anne d'Autriche (comme son nom ne l'indique pas), épouse le futur Louis XIII à 14 ans, qui a le même âge. On les force à tenter de consommer leur union le soir même de la cérémonie car la régente, Marie de Médicis, veut le mariage inattaquable (paix en Europe grâce à l’alliance des deux puissances catholiques, la France et l’Espagne). Adolescents victimes, comme toujours de la politique...

   Après cette première nuit – où rien ne se passe vraisemblablement, mais certainement traumatisante -, quatre années s’écoulent avant que Louis XIII ose de nouveau partager la couche de sa femme. Quelques années encore, apparemment heureuses selon les observateurs, mais la mésentente nocturne règne. D’autant que le futur roi a des penchants homosexuels (mais on ne sait s’il passe à l’acte). Anne, elle, est gaie, jolie, aimable, un peu coquette, elle aime le monde et ses plaisirs. Donner un héritier à la couronne est le premier devoir d’une reine. Mais, pendant 22 ans, elle reste stérile et fait deux fausses couches, l’une d’elle étant provoquée par une imprudence de sa part. Autre motif de mésentente entre les deux époux.

   On la soupçonne de s’être laisser séduire par Buckingham, ambassadeur d’Angleterre (oh, quelques baisers tout au plus...).         

   Le roi, humilié, ne lui pardonne pas et la délaisse encore davantage.

    Il semble qu’un orage providentiel, en hiver 1637, entraîne la conception du futur Louis XIV, né le 5 septembre 1638 : un soir où il se rend à Saint-Maur, le roi ne peut poursuivre sa route ; son appartement du Louvre étant démeublé, où coucher ? Eh bien, chez la reine !   

   En 1640, elle donne naissance à un autre fils (le duc d’Orléans) : l’avenir du trône est assuré.

   Enfin, Richelieu, honni de toute la France, meurt, suivi de près par Louis XIII (en mai 1643). On soupire de joie, elle aussi. 

   Mazarin veille. Est-il son amant ? On n’en sait rien, bien que certaines lettres qu’elle lui adresse ne soient pas de celles qu’écrirait une reine à son ministre... En tout cas, il est le parrain du roi. L’Italien sait parler aux femmes... et jouer sur la corde de l’amour maternel. 

   Durant les cinq années de la Fronde, elle résiste admirablement et fait preuve d’une force de caractère hors du commun. 

   Le mariage de son fils avec sa propre nièce Marie-Thérèse le 9 juin 1660 à Saint-Jean-de-Luz est sans doute son plus grand jour de gloire. Leurs descendants règnent aujourd’hui à Madrid. 

   Autres qualités : son soutien à Saint-Vincent-de Paul, le ton et l’élégance qu’elle sait donner à la cour, l’appui qu’elle donne aux arts et aux lettres. Enthousiasmée par Le Cid, elle fait anoblir la famille de Corneille.  

   Un détail : elle a de très belles mains et possède une quantité faramineuse de gants. Elle meurt le 20 janvier 1666, regrettée par tous et notamment Louis XIV.

Remarques

Anne d'Autriche et le futur Louis XIV   * La naissance de Louis XIV serait attribuée au miacle de la Vierge de Cotignac ! Sur le conseil d'un moine qui aurait été témoin de deux apparitions de la Vierge, Anne d'Autriche est venue en l'église Notre-Dame-de-Grâce (dans le Var) en décembre 1637 invoquer la Vierge de Cotignac, dont la réputation était de rendre les femmes fécondes. Neuf mois plus tard, elle accoucha d'un garçon, notre Louis XIV national.    Légende ? Sans doute... Mais dès lors, Louis XIII fit de la fête de l'Assomption une fête nationale pour associer la France à la Vierge Marie : le royaume est désormais consacré à la Vierge. Le 15 août et le 25 août (le jour de la Saint-Louis) seront  désormais célébrés avec faste.   

   * On doit à Anne d’Autriche l’immense Val-de-Grâce (ancien faubourg Saint-Jacques), érigé sur de vastes terrains libres pour commémorer la naissance tant attendue du futur Louis XIV (1) : il a sept ans lorsqu’il pose la première pierre de l’église, le 1er avril 1645. Commencée par François Mansart, l’église est poursuivie selon ses plans par ses successeurs Le Mercier, le Muet, Le Duc enfin qui, de 1654 à 1665, mène les travaux à terme, dirige la décoration et construit le monastère. Il faut savoir que dès 1621, Anne d’Autriche, très pieuse, y a installé les bénédictines et posé les premières pierres du clocher. Le couvent sera désaffecté en 1790, transformé en hôpital militaire général en 1793 et en hôpital militaire d’instruction par la Convention en 1795. 

A propos du Val-de-Grâce

Molière par Mignard

   Sainte-Beuve, dans son étude sur Molière (Portraits littéraires), nous livre des faits intéressants, non seulement sur l’amitié qui lie Molière et le peintre Mignard, mais encore sur l’art de Molière qui « fait une description et un éloge de la fresque [en 1669, à propos du dôme du Val-de-Grâce] qui s’applique merveilleusement à sa propre manière... ».

   Il cite à cet effet des extraits du poème La Gloire du dôme du Val-de-Grâce [épître envoyée à Mignard par Molière] :

« Cette belle peinture inconnue en ces lieux,

La fresque, dont la grâce, à l’autre préférée,

Se conserve un éclat d’éternelle durée,

Mais dont la promptitude et les brusques fiertés

Veulent un grand génie à toucher ses beautés !

De l’autre qu’on connaît la traitable méthode

Aux faiblesses d’un peintre aisément s’accommode :

La paresse de l’huile, allant avec lenteur,

Du plus tardif génie attend la pesanteur ;

Elle sait secourir, par le temps qu’elle donne,

Les faux pas que peut faire un pinceau qui tâtonne ;

Et sur cette peinture on peut pour faire mieux,

Revenir, quand on veut, avec de nouveaux yeux.

[...]

Mais la fresque est pressante et veut sans complaisance

Qu’un peintre s’accommode à son impatience,

La traite à sa manière, et d’un travail soudain

Saisisse le moment qu’elle donne à sa main.

La sévère rigueur de ce moment qui passe

Aux erreurs d’un pinceau ne fait aucune grâce ;

Avec elle il n’est point de retour à tenter,

Et tout au premier coup se doit exécuter... »

   Sainte-Beuve justifie ainsi sa comparaison : « À cette belle chaleur de Molière pour la fresque, pour la grande et dramatique peinture [...], qui n’aimerait reconnaître la sympathie naturelle au poète du drame, au poète de la multitude, à l’exécuteur soudain, véhément, de tant d’œuvres impérieuses aussi et pressantes ? Dans les œuvres finies, au contraire, faites pour être vues de près, vingt fois remaniées et repolies, à la Miéris [peintres hollandais], à la Despréaux, à la La Bruyère, nous retrouvons la paresse de l’huile... »

   Plus loin, il cite ces autres vers à propos « du dessin des physionomies et des visages » de Mignard :

« Et c’est là qu’un grand peintre, avec pleine largesse,

D’une féconde idée étale la richesse,

Faisant briller partout de la diversité

Et ne tombant jamais dans un air répété ;

Mais un peintre commun trouve une peine extrême

À sortir dans ses airs de l’amour de soi-même.

De redites sans nombres il fatigue les yeux,

Et, plein de son image, il se peint en tous lieux... »  

   Sainte-Beuve écrit : « Le génie lyrique, intime, personnel [...] qui est l’antagoniste-né du dramatique, se chante, se plaint, se raconte et se décrit sans cesse. S’il s’applique au dehors, il est tenté à chaque pas de se mirer dans les choses, de se sentir dans les personnes, d’intervenir et de substituer partout en se déguisant à peine ; il est le contraire de la diversité. [... ] Notre poète caractérisait, sans y songer, le génie lyrique qui, du reste, n’était pas développé et isolé de son temps comme depuis. »

   Sainte-Beuve apprécie le génie dramatique de Molière et le compare plus loin à Shakespeare.

   * Anne d'Autriche fonde aussi le couvent des Feuillantines en 1622, dont le nom survit grâce à Victor Hugo (il y habitera avec ses parents dans une dépendance de l’ancien couvent de 1808 à 1813 et jouera avec la petite Adèle Foucher dans le « jardin grand, profond, mystérieux »).

    * Après la Fronde, Louis XIV rentre à Paris le 21 octobre 1652. La Cour s’installe au Louvre. Anne d’Autriche fait aménager par l’architecte Le Mercier son appartement d’hiver à la place de l’appartement de Marie de Médicis (au rez-de-chaussée de la Cour Carrée). Cet appartement des Bains, comme on l’appelle aussi, émerveille les contemporains.  

   * La rue Sainte-Anne (dans le quartier de l'ancienne Bibliothèque Nationale) doit son nom à Anne d'Autriche. Bossuet y meurt en 1704 au n° 46. Au n° 47, on aperçoit encore la façade de l'hôtel Lulli, construit en 1671 (et qui donne sur le n°45 de la rue des Petits-Champs), commandé pour le surintendant de la musique du roi.

   * Sainte-Beuve nous apprend que l'oraison funèbre d'Anne d'Autriche, prononcée par Bossuet, n'a pas été imprimée, « chose singulière », ajoute-t-il.

   * Anne d'Autriche est l'un des personnages du roman Cinq-Mars de Vigny (1825).

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 Notes

 (1) Une inscription le rappelle : « À Jésus naissant et à la Vierge mère ». 

Mme de Motteville à propos d'Anne d'Autriche

Anne d'Autriche (Rubens, 1622)* « On disait en ce temps-là que le roi et le cardinal attendaient à qui mourrait le premier, et que chacun de son côté faisait de grands desseins pour le reste de sa vie. Le Roi avait dessein de gouverner lui-même son État, et le cardinal faisait des projets dignes de son ambition. »

    * La mort de Richelieu le 4 décembre 1642 donne lieu à une explosion de liesse dans le royaume et même la reine « ne fut pas fort affligée » de la mort de son vieil ennemi. Mme de Motteville poursuit : « La reine [...] commença de pressentir son pouvoir à venir par la foule qui ‘environnait. Ce n’était pas que le roi la considérât davantage. Le cardinal avait travaillé avec tant de soin à la détruire dans son esprit, qu’elle ne put jamais y prendre une meilleure place. Ce prince même était naturellement si chagrin et si accablé en ce temps-là de ses maux qu’il n’était plus capable d’aucun sentiment de tendresse pour elle, qu’il n’était pas accoutumé de bien traiter. Mais enfin, la sérénité étant revenue sur le visage des courtisans, et ce changement [la mort de Richelieu] ayant donné de l’espérance et par conséquent de la joie à tous, on commençait à regarder la reine comme mère de deux princes et femme d’un roi infirme. Elle approchait d’une régence qui devait être longue ; si bien qu’alors elle était regardée comme un soleil de qui chacun en particulier espérait recevoir, à son tour, quelque favorable influence. »

    * Mais elle reconnaît la valeur de Richelieu : « [Il a] acquis une grande réputation en procurant le bien de l’État, la puissance et la grandeur de son prince, [...] été le premier homme de son temps » et a fait de Louis XIII « un des plus grands monarques du monde. »

    * « Le roi, quoique malade, faisait-lui-même toutes ses affaires et publiait hautement qu’il ne voulait plus de gouverneur. » Mais Mazarin pousse ses pions...

    * La cour de Louis XIII reste aussi rustique que celle d’Henri IV : le roi « vivait comme un particulier, [...] réduit à la vie la plus mélancolique et la plus misérable du monde, sans suite, sans cour, sans pouvoir et par conséquent sans plaisir. »  

   * Mme de Motteville décrit ainsi Anne d’Autriche : « Aimable de sa personne, elle est grande et bien faite ; [...] le teint pas si beau, elle a une mine douce et majestueuse qui ne manque jamais d’inspirer dans l’âme de ceux qui le voient l’amour et le respect. Elle a été l’une des plus grandes beautés de son siècle, et présentement [nous sommes en 1658 et elle a alors 56 ans] il lui en reste assez pour en effacer des jeunes qui prétendent avoir des attraits. Ses yeux sont parfaitement beaux ; et le doux et le grave s’y mêlent agréablement. Ses mains, qui ont reçu des louanges de toute l’Europe, qui sont faites pour le plaisir des yeux, pour porter un sceptre et pour être admirées, joignent l’adresse avec une extrême blancheur […]. Si elle a beaucoup d’esprit et parle bien, elle est paresseuse et n’a point lu. » On sait aussi que sa bouche est petite (on aime alors les petites bouches vermeilles...), son nez un peu fort, ses cheveux châtain clair et qu’elle est très fière de ses mains : elle les protège de gants parfumés et en laisse trois cent quarante paires à sa mort.

    * En juillet 1642, Marie de Médicis (la mère de Louis XIII), exilée à Cologne depuis une dizaine d’années, meurt ; Richelieu est malade, le roi « n’avait plus le cardinal de Richelieu pour lui maintenir l’exil de la reine mère, nécessaire à l’État, et s’examinant lui-même sincèrement sur cet article, ce qu’il avait fait contre elle lui parut aussi terrible qu’il l’était en effet. »

    * Régente, Anne d’Autriche s’installe au Palais-Cardinal, la somptueuse demeure de Richelieu, promptement rebaptisée Palais-Royal et la cour devient le théâtre d’une véritable explosion de gaieté. Mme de Motteville note que la reine se laisse aller à des générosités « sans y observer la juste mesure que les grands sont obligés d’examiner ; [...] elle ne connaissait pas encore le prix des libéralités que chacun se pressait de lui demander trop hardiment et qu’elle avait trop de peine à refuser. »  Elle poursuit : « Voilà donc la cour belle et grande, mais bien embrouillée, chacun pensait à son dessein, à son intérêt et à sa cabale. »

A propos de sa mort

   « La grandeur du mal de la reine mère [un cancer], joint à son âge fort avancé [63 ans], donne un sujet de craindre un fâcheux événement. L’on ne désespère pas néanmoins, si la malade est encore en état de faire des remèdes, que l’on ne puisse lui procurer du soulagement et la faire vivre plusieurs années. »

    « Souvent elle disait qu’elle n’aurait jamais cru avoir une destinée si différente de celle des autres créatures ; que personne ne pourrissait qu’après la mort, et que pour elle, Dieu l’avait condamnée à pourrir pendant la vie. »

    « Mme de Motteville, je souffre beaucoup. Il n’y a point d’endroit en mon corps dans lequel je ne sente de très grandes douleurs. »

    [Lors de son agonie] : « Il y avait un monde infini. Tout y entrait ; de sortes de gens qui l’allaient regarder au nez. »

A propos de Rubens

Anne d'Autriche  (Rubens, 1625)   Tons chauds et éclatants, dessin libre et hardi, génie des grandes compositions théâtrale, mouvementées et donc baroque. Il allie le réalisme flamand (Rubens est né à Anvers) à la "geande manière italienne". Il donne à la France 22 tableaux gigantesques destinés à célébrer et à magnifier la régence de Marie de Médicis. Et quand il peint le portrait d'Anne d'Autriche (ci-contre), il se complaît, comme toujours, à rendre le moindre détail : somptueux costume, éclat des perles, riches tonalités du brocart sans oublier la finesse aristocratique des mains de la reine, mainss dont elle est si fière.  

 

Mme de Motteville à propos de l’infante Marie-Thérèse (future épouse de Louis XIV) et de la cour d’Espagne

L'infante d'Espagne Marie-Thérèse« Sa gorge nous parut bien faite et assez grasse, mais son habit était horrible. La coutume ni la mode ne nous fascinait point les yeux ; et pour moi, soit en France, soit ailleurs, il me semble que je discerne aisément ce qui est mal ou bien. [...] L’habit et la coiffure des femmes d’Espagne me firent de la peine à voir. Le corps n’était point vêtu de rien qui fût ferme, et leur gorgette était ouverte par-derrière. Hormis l’infante, je ne vis de toutes celles qui la suivirent aucune femme qui ne fût noire et maigre. Leurs épaules, par conséquent, me firent mal au cœur à les voir ainsi découvertes. Leurs petites manches étaient tailladées et de mauvais air. Elles avaient peu de linge, et leurs dentelles nous parurent laides ; leurs manches pendantes étaient sans grâce. [...] Leur plus belle coiffure était large, avec de faux cheveux ; et leur front, trop découvert et sans frisure, n’avait point d’agrément. Quelques autres avaient leur cheveu noués par-derrière, et leurs tresses attachées par-ci par-là, avec des rubans qui sont laides en Espagne. »

   Mme de Motteville assiste au mariage par procuration et déclare : « Ce que j’en vis, néanmoins, qui fut peu, me parut avoir de la magnificence. Les grands n’avaient pas d’habits si brodés que les Français ; mais sur leurs étoffes simples et unies, ils avaient tous de belles pierreries qui les distinguaient du commun, et les faisaient paraître de bonne mine. Leurs habits avent de la grâce, hormis que leurs chausses étaient trop étroites, comme celles des Français étaient alors difformes par leur largeur. »

   Elle se moque des vertugadins [également appelés gardeinfantes] et les compare à des tonneaux cerclés « hormis que les cercle sont ronds et que leur gardinfante était aplati un peu par-devant et par-derrière, et s’élargissait par les côtés. Quand elles marchaient, cette machine se haussait et se baissait, et faisait enfin une forte laide figure. »    

   Mais enfin, le jour du mariage, l’infante fait honneur à la cour de France : « Elle s’habilla de son habit royal, parsemé de petites fleurs de lys d’or : c’est un bel habit. Outre l’honneur qui se trouve à le porter, il sied assurément mieux que nul autre. C’était un corps de jupe et des manches, avec une jupe de même, semée de petites fleurs de lys d’or ; puis il y avait le manteau royal, que l’on attache au haut du corps de jupe comme une mante. Il traîne jusqu’à terre, avec une queue [traîne] fort longue dont le bout est taillé en rond. »

Portrait de la duchesse de Longueville par Mme de Motteville

La duchesse de longueville   La duchesse de Longueville, sœur du Grand Condé, et belle-soeur de La Grande Mademoiselle, a 28 ans lorsque Mme de Motteville trace d’elle ce portrait en 1647 :  

   « Elle avait la taille admirable, et l’air de sa personne avait un agrément dont le pouvoir s’étendait même sur notre sexe. Il était impossible de la voir sans l’aimer et sans désirer de lui plaire. Sa beauté néanmoins consistait plus dans les couleurs de son visage que dans la perfection de ses traits. Ses yeux n’étaient pas grands, mais beaux, doux et brillants, et le bleu en était admirable : il était pareil à celui des turquoises. Les poètes ne pouvaient jamais comparer qu’aux lys et aux roses le blanc et l’incarnat qu’on voyait sur son visage ; et ses cheveux blonds et argentés, et qui accompagnaient tant de choses merveilleuses, faisaient qu’elle ressemblait beaucoup plus à un ange, tel que la faiblesse de notre nature nous les fait imaginer, que non pas à une femme.»

Anne d'Autriche selon le cardinal de Retz (Mémoires)

Mémoires du cardinal de Retz   À la différence de Mme de Motteville, Retz, dans ses Mémoires, trace un portrait sans complaisance de la régente Anne d’Autriche.

   « ... Voici le portrait de la reine, par lequel il est juste de commencer.

   La reine avait, plus que personne que j’aie jamais vu, de cette sorte d’esprit qui lui était nécessaire pour ne pas paraître sotte à ceux qui ne la connaissaient pas. Elle avait plus d’aigreur que de hauteur, plus de hauteur que de grandeur, plus de manières que de fonds, plus d’inapplication à l’argent que de libéralité, plus de libéralité que d’intérêt, plus d’intérêt que de désintéressement, plus d’attachement que de passion, plus de dureté que de fierté, plus de mémoire des injures que des bienfaits, plus d’intention de piété que de piété, plus d’opiniâtreté que de fermeté, et plus d’incapacité que de tout ce que dessus... »

   Il évoque Anne d’Autriche sous ses différents aspects : la reine, la régente, son caractère, ses galanteries, son attachement pour Mazarin, ses rapports avec lui-même, ses rapports avec Monsieur et avec Condé et enfin sa popularité et son impopularité.

Remarques

   « Galanteries » ou véritable histoire d'amour entre la reine et le cardinal ?

   Selon Claude Dulong (Anne d'Autriche, 1980 et Mazarin, 1999, entre autres), la liaison entre la reine Anne d’Autriche et le cardinal Mazarin est effective et semble dater de janvier 1653, date à partir de laquelle Mazarin conserve les lettres de la reine.

    Leur abondante correspondance est chiffrée : * pour les sentiments de Mazarin, + pour ceux de la reine, « le confident » pour le jeune Louis XIV, 16 pour Mazarin et 15 pour la reine. Un code figure sur le cachet des lettres de cette dernière : $AICMMEEH$$ signifie : « Ceci est un emblème (EEH : Emblema Hoc est) de l’amour (MM) d’Anne d’Autriche (AA) et de Jules de Mazarin (ICM), le $ signifiant « amour et fidélité ».

    On peut citer cette lettre explicite du 26 janvier 1653 de la reine au cardinal (exilé pour hâter la fin de la Fronde) : « Je ne sais plus quand je dois attendre votre retour puisqu’il se présente tous les jours des obstacles. Tout ce que je puis vous dire est que je m’ennuie fort et supporte ce retardement avec beaucoup d’impatience, et si 16 savait tout ce que 15 souffre sur ce sujet, je suis assurée qu’il en serait touché. »

   Les pamphlets calomnieux n’épargnent pas Anne d’Autriche après sa mort, à preuve Les Amours d’Anne d’Autriche avec Monsieur le C. D. R., le véritable père de Louis XIV, aujourd’hui roi de France. Ce pamphlet, publié en 1693, décrit les relations supposées entre la reine et un étranger, C. D. R. et prétend démontrer ainsi l’illégitimité du règne de Louis XIV. L’ouvrage est de format in-douze et compte 132 pages (le texte est présenté comme une pièce de théâtre, avec scènes et dialogues), publié sous une fausse adresse comme il est courant pour la littérature illicite, « à Cologne, chez Pierre Marteau. » (Sources de ce paragraphe : Le Diable dans un bénitier, Robert Darnton, Gallimard, 2010).

Anne d'Autriche par Michelet

   Dans le tome XIV de son Histoire de France, Michelet décrit ainsi la reine Anne d'Autriche :

   « La reine Anne d'Autriche, en 1637, n'était plus jeune. Elle était à peu près de l'âge du siècle. Mais elle avait toujours une grande fraîcheur. Ce n'était que lis et que roses. Née blonde et Autrichienne, elle brunissait un peu de cheveux, était un peu plus Espagnole. Mais comme elle était grasse, son incomparable blancheur n'avait fait qu'augmenter.Flore devenait Cérès, dans l'ampleur et la plénitude, le royal éclat de l'été... Elle nourrissait un peu trop sa beauté, mangeait beaucoup et se levait fort tard, soit paresse espagnole, soit pour avoir le teint plus reposé. Elle entendait une ou deux messes basses, dînait solidement à midi, puis allait voir des religieuses. Sanguine, orgueilleuse et colère, elle n'en était pas moins faible. »

   On voit bien que ce portrait repose sur le parti pris inverse de celui de Retz.

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