« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Mme de Sablé

Salon de Mme de Sablé

Mme de Sablé   Le genre des maximes a été surtout cultivé dans le salon de Madeleine de Souvré, marquise de Sablé, que fréquentait La Rochefoucauld.

   Dans son salon elle reçut l’abbé d’Ailly, qui fut le précepteur des enfants de Mme de Longueville, l’abbé Testut (ou Têtu, comme le nomme Mme de Sévigné), Jacques Esprit qui, sans être prêtre, appartint quatre ans à l’Oratoire, le jurisconsulte Jean Domat, le médecin Martin Cureau de la Chambre (1) ; des « Messieurs » de Port-Royal (Nicole, Arnauld, Pascal) ainsi que des gens du monde comme le duc de La Rochefoucauld, le prince et la princesse de Conti, M. et Mme de Montausier (cette chère Julie d’Angennes et la fameuse Guirlande de Julie), Mme de Hautefort (Mme de Schomberg), la duchesse de Longueville, Mme de La Fayette, la comtesse de Maure, Mlle de Vertus, la duchesse d’Aiguillon, Mme de Longueville et son frère le duc d’Enghien, le chevalier de Méré et d’autres...  Elle fut la princesse Parthénise d’un roman de Mlle de Montpensier, La Princesse de Paphlagonie, et du Grand Cyrus de Mlle de Scudéry. Une précieuse certes, mais portée avant tout sur la connaissance de l’âme humaine, nous dirions la psychologie.

   On a dit que, dans ce salon, « tout tournait à la dissertation morale, presque toujours sous sa forme la plus abrégée : celle des pensées, des sentences, des réflexions et des maximes. » La Rochefoucauld y polit ses Maximes. Mme de Sablé en écrivit elle-même, parues sous le titre Maximes de Mme la marquise de Sablé et Pensées diverses de M.L.D. et publiées en 1678 par l’abbé d’Ailly.

   Les sentences morales sont à la mode dans ce siècle psychologue et moraliste. On peut s’interroger sur la part effective qui lui revient dans l’écriture de ses Maximes : certains critiques les attribuent à une collaboration avec La Rochefoucauld et Jacques Esprit. Ce qui est certain, c’est que de nombreuses maximes de ce dernier furent d’abord pensées dans le salon de Mme de Sablé, maximes qu’elle copiait et divulguait, mais aussi discutait, amendait ou rejetait. Car elle n’aima pas l’ouvrage des Maximes de La Rochefoucauld (tout comme Mme de La Fayette qui le critiqua aussi.) Elle reprochait à l’auteur de n’avoir pris « qu’en lui-même » et de décourager la vertu en la montrant impossible. En bonne janséniste, elle soutenait que sans la religion, les hommes sont incapables de faire aucun bien. Cependant, comme La Rochefoucauld, elle était consciente des ruses infinies de l’amour-propre, cet « amour de soi-même », disait-elle.

   En 1663, elle organisa une consultation générale à propos des Maximes de La Rochefoucauld : les lecteurs reprochèrent à l'ouvrage de nier l'existence de la vertu. La Rochefoucauld répondit qu'il avait peint l'humanité telle que le péché l'avait corrompue.

   Elle écrivit également un court traité sur l'éducation des enfants en 1659 auquel La Rochefoucauld fit une addition affirmant en substance qu'un des plus grands secrets de la vie est de savoir s'ennuyer. Il s'agit d'un texte non publié qui, comme beaucoup d'autres, circulait sous forme de copies dans les cercles lettrés.    

  Maladive, craintive, prenant mille précautions de santé, elle menait une vie confinée dont ses amies se moquaient. Susceptible, elle écrivit un essai sur l’Amitié. Son ami le plus cher fut sans doute La Rochefoucauld ; Mme de La Fayette entretint avec elle des sentiments mitigés, entre sympathie et rivalité : pas facile d’aimer le même homme et de se reconnaître tour à tour dans un même ouvrage ! Avec l’âge, ni l’amitié ni l’esprit ne lui suffirent. Elle se tourna vers la religion janséniste et prit en 1655 (ou 1659) – à cinquante-six ou cinquante-sept ans – un logement dans une maison contiguë au monastère de Port-Royal (celui de la rue Saint-Jacques, à ne pas confondre avec Port-Royal-des-Champs) où Mme de Maure la suivit. Sainte-Beuve la décrit mêlant « l’amour de sa santé, de sa personne et de son âme »

   Son goût et son jugement comptaient beaucoup pour ceux qui voulaient faire « l’anatomie de tous les replis du cœur humain », comme dit La Rochefoucauld qui lui écrit : « Vous savez que je ne crois que sur vous sur certains chapitres et surtout sur les replis du cœur. »

Sources : Dictionnaire de la Littérature française, XVIIe siècle, op. cit.

_ _ _

Notes

(1) Médecin du roi, académicien, auteur de plusieurs ouvrages de morale.

Maximes de Mme de Sablé

Maximes de Mme de Sablé BNF   Ses maximes, publiées juste après sa mort en 1678, sont tout aussi désenchantées que celles de La Rochefoucauld mais leur style est sans doute moins brillant.  

Maxime 6 :

   Être trop mécontent de soi est une faiblesse. Être trop content de soi est une sottise.

Maxime 18 :

   On aime tellement toutes les choses nouvelles et les choses extraordinaires qu’on a même quelque plaisir secret par la vue des plus tristes et des plus terribles événements, à cause de leur nouveauté et de la malignité naturelle qui est en nous.

Maxime 20 :

   Si l’on avait autant de soin d’être ce qu’on doit être que de tromper les autres en déguisant ce que l’on est, on pourrait se montrer tel qu’on est, sans avoir la peine de déguiser.

Maxime 29 :

   Tout le monde est si occupé de ses passions et de ses intérêts que l’on veut toujours parler sans jamais entrer dans la passion et dans l’intérêt de ceux à qui l’on parle, encore qu’ils aient le même besoin qu’on les écoute et qu’on les assiste.  

Maxime 72 :

   Ceux qui sont assez sots pour s’estimer seulement par leur noblesse méprisent en quelque façon ce qui les a rendus nobles, puisque ce n’est que la vertu de leurs ancêtres qui a fait la noblesse de leur sang.

Maxime 79 :

   L’amour, partout où il est, est toujours le maître. Il forme l’âme, le cœur et l’esprit, selon ce qu’il est. Il n’est ni petit ni grand selon le cœur et l’esprit qu’il occupe, mais selon ce qu’il est en lui-même. Et il semble véritablement que l’amour est à l’âme de celui qui aime ce que l’âme est au corps de celui qu’elle anime.

Maxime 81 :

   Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais entre tous ceux que le monde a inventés, il n’y en a point qui soit plus à craindre que la comédie [le théâtre]. C’est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu’elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de l’amour ; principalement lorsqu’on le représente fort chaste et fort honnête. Car plus il paraît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d’en être touchées ; sa violence plaît à notre amour-propre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets que l’on voit si bien représentés ; et l’on se fait en même temps une conscience fondée sur l’honnêteté des sentiments qu’on y voit, qui ôtent la crainte des âmes pures, qui s’imaginent que ce n’est pas blesser la pureté, d’aimer d’un amour qui leur semble si sage.

   Ainsi l’on s’en va de la comédie le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l’amour, et l’âme et l’esprit si persuadés de son innocence, qu’on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher l’occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu’un, pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l’on a vus si bien dépeints dans la comédie (1).

_ _ _

Notes

(1) Pascal n'hésita pas à recopier cette réflexion sur le théâtre pour l'insérer dans ses Pensées.

Lettre de Mme de Sablé à monsieur d'Andilly du 17 janvier 1667

    « J’ai été si accablée des visites que la coutume oblige de faire en ce temps-ci pour se réjouir ou s’affliger, sans être bien aise ni fâchée, que je n’ai pu répondre à votre lettre. Elle m’a montré à moi-même si imparfaite que j’ai été toute honteuse d’avoir reçu un présent de vous, en même temps que vous aviez si mauvaise opinion de moi[1]. Après cela, il me semble que je ne puis garder légitimement votre Josèphe. En vérité j’ai pensé l’envoyer de votre part à Mme de Montausier (Julie d’Angennes) parce qu’elle me dit que vous l’aviez oubliée ; mais comme j’ai su par la lettre qu’elle vous écrit que vous lui en aviez donné un, je suis toute résolue de rendre le mien à M. Petit, car je ne puis consentir d’avoir un bien si mal acquis. Je vous dirai pourtant, non pas pour avoir un prétexte de ne le point restituer, mais pour la vérité, que vous m’avez ouvert les yeux à une chose que je n’avais point regardée comme une faute, ayant toujours été parfaitement fidèle aux devoirs de l’amitié, même en parlant aux personnes que vous nommez vos ennemis[2]. Il ne m’est jamais venu à l’esprit qu’il fallût traiter la confession autrement que comme une affaire de l’autre monde. Je vous assure que j’ai fort bien mis toutes choses à part et chaque chose en son lieu sans en blesser aucune ; et en attendant que je vous puisse expliquer tout cela, je vous supplie de croire que j’ai de bons témoins non suspects qui ne m’ont jamais accusée de lâcheté sur aucune des actions que vous me reprochez. Mais enfin, puisque vous en êtes persuadé, il n’est pas juste que je garde votre livre ; je ne puis pourtant vous rendre le plaisir qu’il m’a donné. La personne dont je vous envoie la lettre a bien de la puissance, mais elle n’a pas assurément plus de bonne volonté que moi pour vos intérêts. »    

 


[1] Il lui reprochait d’avoir, elle, bonne janséniste, accepté le confesseur que l’archevêque de Paris avait imposé à Port-Royal.

[2] Chamillard, le confesseur imposé.

Un cas de conscience de Mme de Sablé à l'origine d'un traité théologique

Abbé de Saint-Cyran   Mme de Sablé a un cas de conscience : elle confie à son confesseur jésuite le règlement de l’abbé de Saint-Cyran (ci-contre) qui lui défend d’aller danser après avoir communié.

   Le confesseur et deux autres jésuites réfutent ce règlement dans un Mémoire qui scandalise le théologien Antoine Arnauld et le détermine à une riposte cinglante.

Il écrira donc le traité De la fréquente communion qui condamne les confesseurs accordant le pardon à leurs pénitents sans exiger d’eux un repentir réel. Un comportement frivole offense le caractère sacré de la communion.

   Il devient le chef de file des jansénistes. Le jansénisme se retrouve dans les Maximes de La Rochefoucauld, chez Mme de La Fayette, dans les Caractères de La Bruyère et les tragédies de Racine.

Une gourmande

   Tallemant des Réaux disait à propos de Mme de Sablé : « Depuis qu’elle est dévote, c’est la plus grande friande qui soit au monde. » Dévote ou pas, elle est réputée pour sa bonne table. La Rochefoucauld parle avec émotion de son potage aux carottes, de ses ragoûts de bœuf ou de mouton, de ses chapons aux pruneaux ; il évoque « deux assiettes de ces confitures dont [il ne méritait] pas de manger autrefois », les « mystères de la marmelade » et des « véritables confitures ». Iront-ils jusqu’à échanger maximes contre recettes de cuisine ? 

   On la dit à l’origine des fameux sablés.

* * *   

Ajouter un commentaire