« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Mme de La Fayette et l'abbé de Choisy

Relations entre Mme de La Fayette et l'abbé de Choisy

Abbe de Choisy habillé en femme   A la cour [1], Mme de La Fayette a l’occasion de rencontrer le jeune abbé de Choisy, habillé en fillette par sa mère depuis l’enfance et ne semble pas autrement choquée. Bien au contraire !   

   « Il arriva même que madame de La Fayette, que je voyais fort souvent, me voyant toujours fort ajusté avec des pendants d’oreilles et des mouches, me dit en bonne amie que ce n’était point la mode pour les hommes, et que je ferais bien mieux de m’habiller en femme.

   Sur une si grande autorité, je me fis couper les cheveux pour être mieux coiffée [sic], j’en avais prodigieusement, et il en fallait beaucoup en ce temps-là quand on ne voulait rien emprunter ; on portait sur le front de petites boucles, et de grosses aux deux côtés du visage et tout autour de la tête, avec un gros bourrelet de cheveux, coordonné avec des rubans ou des perles, si on en avait.

   J’avais assez d’habits de femme, je pris le plus beau, et allai rendre visite à madame de La Fayette, avec mes pendants d’oreilles, ma croix de diamants ; elle s’écria en me voyant :

- Ah ! la belle personne ! Vous avez donc suivi mon avis, et vous avez bien fait. Demandez plutôt à M. de La Rochefoucauld (qui était alors dans sa chambre).

   Ils me tournèrent et me retournèrent, et furent fort contents.

   Les femmes aiment qu’on suive leur avis, et madame de La Fayette se crut engagée à faire approuver dans le monde ce qu’elle m’avait conseillé, peut-être un peu légèrement. Cela me donna courage, et je continuai pendant deux mois à m’habiller tous les jours en femme. » 

Mémoires de l’abbé de Choisy habillé en femme

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Notes 

[1] Elle est alors demoiselle d’honneur d’Henriette d’Angleterre, première épouse de Monsieur.

Mémoires de l'abbé de Choisy habillé en femme

   L'abbé de Choisy, abbé de cour, laisse des Mémoires intéressants, d'abord les Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV, puis les Mémoires de l'abbé de Choisy habillé en femme. Car il aime se travestir, se faisant alors appeler Mme de Sancy ou Mme la comtesse des Barres, aimant indifféremment les hommes comme les femmes. Ces derniers Mémoires recèlent un catalogue de ses toilettes. En voici quelques extraits.

   « Toutes les fois que je me suis ruiné et que j’ai voulu quitter le jeu, je suis retombé dans mes anciennes faiblesses et suis redevenu femme […]

   J’ai commencé par me faire repercer les oreilles, les anciens trous s’étant rebouchés[1] ; j’ai mis des corsets brodés et des robes de chambre or et noir, avec des parements de satin blanc, avec une ceinture busquée et un gros nœud de rubans sur le derrière pour marquer la taille, une grande queue[2] traînante, une perruque fort poudrée, des pendants d’oreilles, des mouches, un petit bonnet avec une fontange.

   D’abord j’avais seulement une robe de chambre de drap noir, fermée par-devant avec des boutonnières noires qui allaient jusques en bas, et une queue d’une demi-aune, qu’un laquais me portait, une petite perruque peu poudrée, des boucles d’oreilles fort simples, et deux grandes mouches de velours aux tempes. […]

   Mais, au bout d’un mois, je défis trois ou quatre boutonnières du haut de ma robe, pour laisser entrevoir un corps[3] de moire d’argent, que j’avais par-dessous ; je mis des boucles d’oreilles de diamants, que j’avais achetées, il y avait cinq ou six ans, de M. Lambert, joaillier ; ma perruque devint un peu plus longue et plus poudrée et taillée en sorte qu’elle laissait voir tout à plein mes boucles d’oreilles, et je mis trois ou quatre petites mouches autour de la bouche ou sur le front. Je demeurai encore un mois sans m’ajuster davantage, afin que le monde s’y accoutumât insensiblement et crût m’avoir vu toujours de même, ce qui ne manqua pas d’arriver.

   Quand je vis que mon dessein réussissait, j’ouvris aussitôt cinq ou six boutonnières du bas de ma robe, pour laisser voir une robe de satin noir moucheté, dont la queue n’était pas si longue que celle de ma robe ; j’avais encore par-dessous un jupon de damas blanc, qu’on ne voyait que quand on me portait la queue. Je ne mettais plus de haut-de-chausses ; il me semblait que cela ressemblait davantage à une femme [4], et ne craignais point d’voir froid : nous étions en été. J’avais une cravate de mousseline, dont les glands venaient tomber sur un grand nœud de ruban noir, qui était attaché au haut de mon corps de robe, ce qui n’empêchait pas qu’on ne me vît le haut des épaules qui s’étaient conservées assez blanches par le grand soin que j’en avais eu toute ma vie ; je me lavais tous les soirs le col et la haut de la gorge avec de l’eau de veau et de la pommade de pieds de mouton, ce qui faisait que la peau était douce et blanche. […]

   Je m’étais fort ajusté ce jour-là [5] ; j’avais une robe de damas blanc, doublée de taffetas noir, la queue traînait d’une demi-aune ; un corps de grosse moire d’argent qu’on voyait entièrement, un gros nœud de ruban noir au haut du corps, sur lequel pendait une cravate de mousseline avec des glands, une jupe de velours noir, dont la queue n’était pas si longue que celle de la robe, deux jupons blancs par-dessous, qu’on ne voyait point – c’était pour n’avoir pas froid, car depuis que je portais des jupes, je ne me servais plus de haut-de-chausses, je me croyais véritablement femme – J’avais ce jour-là mes belles boucles d’oreilles de diamants, une perruque bien poudrée et douze ou quinze mouches. […]

   Je fis faire [6] une robe de chambre de damas blanc de la Chine, doublée de taffetas noir : j’avais une échelle de rubans noirs, des rubans sur les manches, et derrière, une grande touffe de rubans noirs pour marquer la taille. Je crus qu’en cette occasion il fallait une jupe de velours noirs ; nous étions au mois d’octobre, le velours était de saison.

   J’ai toujours depuis porté deux jupes, et j’ai fait retrousser mes manteaux [7] avec de gros nœuds de rubans. Ma coiffure était fort galante ; un petit bonnet de taffetas noir chargé de rubans était attaché sur une perruque qui était fort poudrée ; madame de Noailles m’avait prêté ses grands pendants d’oreilles de diamants brillants, et dans le côté gauche de mes cheveux, j’avais cinq ou six poinçons de diamants et de rubis, trois ou quatre grandes mouches, et plus d’une grande douzaine de petites.

   J’ai toujours fort aimé les mouches, et je trouve qu’il n’y a rien qui sied si bien. J’avais une stinquerque [8] de Malines, qui faisait semblant de cacher une gorge. »

etc., etc.

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Notes

[1] Sa mère avait pris l’habitude d’habiller le jeune garçon en fillette.

[2] Traîne.

[3] Corset.

[4] Les femmes ne portaient pas de dessous.

[5] Pour une réception chez lui.

[6] Pour faire la quête à la messe !

[7] Manteaux de robe.

[8] Steinkerque.

Portrait de Mlle de La Vallière par l'abbé de Choisy (Mémoires pour servir à l’histoire de Louis XIV )

Louise de la Vallière   L'abbé de Choisy nous dresse ici un portait de Louis de La Vallière (1644-1710) qui ne dément pas ce que l'histoire en a retenu :

   « Mlle de La Vallière n’était pas de ces beautés toutes parfaites qu’on admire souvent sans les aimer : elle était fort aimable ; et ce vers de La Fontaine « Et la grâce plus belle encor que la beauté » semble avoir été fait pour elle. Elle avait le teint beau, les cheveux blonds, le sourire agréable, les yeux bleus, et le regard si tendre et en même temps si modeste, qu’il gagnait le cœur et l’estime au même moment : au reste, assez peu d’esprit, qu’elle ne laissait pas d’orner tous les jours par une lecture continuelle. Point d’ambition, point de vues : plus attentive à songer à ce qu’elle aimait qu’à lui plaire ; toute renfermée en elle-même et dans sa passion, qui a été la seule de sa vie ; préférant l’honneur à toutes choses, et s’exposant plus d’une fois à mourir, plutôt qu’à laisser soupçonner sa fragilité ; l’humeur douce, libérale, timide ; n‘ayant jamais oublié qu’elle faisait mal, espérant toujours rentrer dans le bon chemin : sentiments chrétiens qui ont attiré sur elle tous les trésors de la miséricorde, en lui faisant passer une longue vie dans une joie solide, et même sensible, d’une pénitence austère. J’en parle ici avec plaisir : j’ai passé mon enfance avec elle ; mon père était chancelier de feu Monsieur, et sa mère était femme du premier maître d’hôtel de feu Madame. Nous avons joué ensemble plus ce de cent fois à colin-maillard et à cligne-musette : mais depuis qu’elle eut tâté des amours du Roi, elle ne voulut plus voir ses anciens amis, ni même en entendre parler, uniquement occupée de sa passion, qui lui tenait lieu de tout. Le Roi n’exigeait point d’elle cette grande retraite : il n’était pas fait à être jaloux, encore moins à être trompé. Enfin elle voulait toujours ou voir son amant ou songer à lui, sans être distraite par des compagnies indifférentes [...]. 

   Le Roi est sujet à changer d'avis et de goût. Dans le temps qu'il aimait passionnément mademoiselle de La Vallière, il se moquait avec elle des minauderies que lui faisait madame de Montespan. Elle voudrait bien que je l'aimasse, disait-il en riant. Cela était vrai ; elle l'assiégeait dans les formes, et le prit enfin si bien, que quand il revenait de la chasse il venait se débotter, s'habiller, se poudrer chez madame de La Vallière : il lui disait à peine bonjour, et passait dans l'appartement de madame de Montespan, où il demeurait toute la soirée. »

Le 17e, siècle efféminé et pervers selon Michelet

Portrait en cire de Louis XIV (Benoist, 1705)   On peut citer l’Histoire de France de Michelet (1860) qui critique à tour de bras le siècle de Louis XIV.

  Il lui reproche notamment les mœurs contre nature : « ... Vers le milieu du siècle, Monsieur Choisy et autres s’habillaient volontiers en femmes [1]. Burlesque carnaval de quelques jeunes fous, qui peut-être choquait moins encore que l’habit d’homme efféminé qu’on porte généralement aux temps de la vieillesse de Louis XIV. La parure féminine, mouches et manchon, etc., mêlée au costume viril, est l’enseigne dégradante et comme le drapeau d’un ambigu de vices effrontément unis et étalés. [...] A peine, aux premiers moments du mariage, et pour avoir un héritier, le mari se faisait l’effort de penser à sa femme. Les plus honteux moyens pour créer sans désir devenaient nécessaires. Elles-mêmes avouaient avec simplicité cette chose humiliante que l’infamie d’un tiers pouvait seule ranimer ces morts [2] [...]

   L’important médaillon de cire [3] [...] porte la trace parlante des bases sensualités du temps. Il y a de l’endurcissement, mais il y a surtout une certaine détente morale. Ces joues, ces lippes épaisses [4] n’expriment que trop bien un pesant amour de la chair [5], qui doit exiger plus qu’au temps de la jeunesse... »

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Notes     

[1] C’est vrai, mais ce n’était pas « fort ordinaire », comme il le prétend.

[2] L’exception n’est point la règle !

[3] Portrait en cire de Louis XIV, Benoist, 1705.

[4] Ce sont celles des Habsbourg !

[5] Il est vrai que Louis XIV continua à honorer jusqu’au bout Mme de Maintenon, qui s’en plaignait. Mais le roi resta sensuel toute sa vie. De là à l’accuser de perversité...

Iphis, l'homme efféminé (Caractères, La Bruyère)

Androgynie   Taine aurait-il raison ? Voici le portrait d'Iphis dans les Caractères de La Bruyère.    

https://www.youtube.com/watch?v=plKQJQe_3wI

   Homme ou femme ? Le nom d'Iphis est bien choisi : les Grecs le donnaient indifféremment aux filles et aux garçons [voir mythologie]. La Bruyère critique ici un homme efféminé.

   « Iphis voit à l’église un soulier d’une nouvelle mode ; il regarde le sein et en rougit ; il ne se croit plus habillé. Il était venu à la messe pour s’y montrer et il se cache ; le voilà retenu par le pied dans sa chambre tout le reste du jour. Il a la main douce et il l’entretient avec une pâte de senteur ; il a soin de rire pour montrer ses dents ; il fait la petite bouche, et il n’y a guère de moment où il ne veuille sourire ; il regarde ses jambes, il se voit au miroir : l‘on ne peut être plus content de personne qu’il l’est de lui-même ; il s’est acquis une voix claire et délicate, et heureusement il parle gras[1] ; il a un mouvement de tête, et je ne sais quel adoucissement dans les yeux dont il n’oublie pas de s’embellir ; il a une démarche molle et le plus joli maintien qu’il est capable de se procurer ; il met du rouge, mais rarement, il n’en fait pas habitude ; il est vrai aussi qu’il porte des chausses[2] et un chapeau[3], et qu’il n’a ni boucles d’oreilles ni collier de perles ; aussi ne l’ai-je pas mis dans le chapitre des femmes. »

(Les Caractères, De la mode, XIII)

 


[1] Grasseyer.

[2] Haut-de-chausses ou culottes ; les bas-de-chausses sont les bas.

[3] A l’époque, les femmes n’en portaient pas.

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