Mme de La Fayette : modèle de la princesse de Clèves ?


   Mme de La Fayette était mélancolique, voire dépressive et ne jouissait pas d’une très bonne santé. Faut-il y voir la cause ou la conséquence de son abstinence sexuelle ? On raisonnait encore alors selon les principes d’Hippocrate : langueur et maigreur signaient un tempérament froid : il n’était pas bon de retenir les humeurs superflues dont on devait se vider par le coït ou, pour parler comme à cette époque, par la « conjonction des corps ». On pensait qu’en restant à l’intérieur du corps, les humeurs se corrompaient et gâtaient le sang. Certes, elle était l’amie de cœur de La Rochefoucauld, mais jusqu’où allèrent-ils ? A cette époque, la froideur du tempérament était liée à un long conditionnement idéologique et social, une barrière morale. Mme de Sévigné, elle aussi, fut un exemple de cette chasteté.

   Apparemment calme et sereine, Mme de La Fayette possédait une grande vivacité naturelle. Son existence donne une impression contradictoire : elle avait besoin de se retirer du monde en raison de sa mauvaise santé et, en même temps, elle se livrait à de multiples activités : « elle court et fait courir » pour ses affaires, dit-elle. Ainsi, entraînée par le tourbillon du monde, elle n’avait pas le temps de ressentir la vanité d’une action.

   Mais comme son héroïne, Mme de Clèves, elle avait « le goût du repos », ce qui impliquait l’élimination des passions. Dans une lettre du 18 septembre 1653, elle écrit : « L’amour est une chose incommode. » On parlait alors généralement des « traverses de l’amour ». Certes, on n’était jamais à couvert de l’amour mais y céder équivalait à se perdre, d’où le règne du stoïcisme qui consistait à ne pas faire dépendre son bonheur de ce qui ne dépendait pas seulement de soi. Il fallait savoir se passer des plaisirs qui mettaient sous la dépendance d’autrui. Il était donc nécessaire de s’adapter à la solitude, de ne pas trop compter sur les autres et de se plier aux circonstances. Ainsi, on trouvait le repos dans le silence des passions. Mais on agissait selon son personnage social et jamais les comportements ne correspondaient aux replis secrets du cœur. 

   L'écriture de La Princesse de Clèves permettra à Mme de La Fayette de concentrer et d'intérioriser l’analyse psychologique, naguère perdue au milieu d'une réflexion collective, dans des aventures individuelles. Serait-ce la naissance de l’individu ? Sa solitude auvergnate - elle était requise par d’interminables procès -, la força à penser et à « se gouverner » seule. Contrainte à l'inaction, elle se donna des buts immédiats et tangibles, fuyant la réalité morose dans la vie intellectuelle et se divertissant en apprenant et en travaillant. Ses personnages feront comme elle. Leurs sentiments, comme les siens, sont intellectualisés par la lecture des romans à la mode, les discussions épistolaires et les conversations de salon. S’y greffe le désir stoïcien ou janséniste d’imposer silence aux passions. Mme de La Fayette est la première à peindre les folies et les égoïsmes d’une passion malheureuse et destructrice. La sérénité apparente du ton, résolument objectif, accroît l’impression d’immense gâchis laissé par son récit. Placé dans le passé - la cour d’Henri III -, le fait divers se transforme en destin.

   Notons ici que Mme de La Fayette, à la différence de son héroïne, si elle était bien en Cour, ne fut jamais de la Cour.

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