« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Mme de La Fayette : santé

Physique

Mme de la Fayette   Laide ou jolie ? Ni laide ni jolie ? À vingt ans, elle écrit : « Je ne suis ni plus laide ni plus sotte que j’étais il y a deux ans. » Ses contemporains témoignent : « La Vergne [son nom de jeune fille] est une grande ville fort jolie » (Bussy-Rabutin), elle est « fort bien faite » (Guy Joly), elle est « fort jolie et fort aimable » (Retz). Éloges guère convaincants. Il semble que Marie-Madeleine soit ne belle fille, bien plantée, bien bâtie, bien tournée, comparable davantage à du marbre qu’à un saxe, à une Athéna plutôt qu’à une Galatée. Elle n’a ni pied menu, ni nez retroussé. Ses portraits nous montrent une femme aux traits lourds et vigoureux, avec un grand front, des yeux légèrement globuleux, un nez long et busqué, une bouche petite mais bien ourlée, des joues pleines, un menton assez fort, un cou puisant, des épaules robustes, des attaches solides. Physique énergique qui influe sur le caractère : un certain manque de féminité compensé par un esprit solide.       

Santé

   Hélas, la santé n’est pas aussi bonne que laisse augurer son aspect physique. Elle fait plusieurs fausses couches. Après la première en août 1655, elle écrit à Ménage, trop insensible selon elle à l’événement : « Je m’avise que vous ne m’avez non plus consolée sur ce qui m‘est arrivé ; comme si rien n’était ; et mille gens qui ne sont point autant mes amis que vous m’en écrivent de grandes lettres de compliment et se réjouissent en même temps de ce que j’en suis réchappée ; car enfin, que vous le sachiez, l’on meurt fort bien de ces choses-là, et vous m’en avez parlé comme d ‘une bagatelle. Je pense que je suis comme brouillée avec vous, car je trouve vos lettres furieusement sèches. » Souffrant perpétuellement du foie, elle se montre exigeante et lui réclame l’ardeur du « temps où il l’aimait plus qu’il ne le fait à cette heure. »

   Elle déclare avoir le foie tellement chaud qu’elle mourrait si on ne la saignait. On lui prescrit une cure à Vichy, station thermale à la mode, également fréquentée par Mme de Sévigné, là « où les médecins envoient les gens, quand ils ne savent plus qu’en faire. » Elle y arrive vers le 15 septembre 1656 et commence aussitôt le traitement : « Quatorze grands verres » chaque matin « du plus méchant et du plus chaud breuvage du monde. » À la fin du mois, elle en avale jusqu’à dix-huit. Elle passe son temps à lire, notamment la Constante Amarilis de Cristoval Suarez de Figueroa, Léandre et Héro de Scarron.

Château d'Espinasse   De retour chez elle (elle séjourne alors au château d’Espinasse dans l’Allier), après que « les eaux lui ont redonné toute santé », elle poursuit ses lectures : l’Apologie de Costar, qui l’ennuie ; la quinzième Provinciale de Pascal, qu’elle ne comprend pas ; la Cléopâtre de La Calprenède, qu’elle n’aime pas davantage... Il est vrai qu’elle entame une nouvelle grossesse. Pendant les mois qui suivent, les périodes de bonne santé alternent avec celles où elle a « la fève et mille autres maux ». Dès que son état s’améliore, elle se réjouit : « Peut-être que non durera, mais il n’importe : il faut prendre ces bons moments-là sans s’inquiéter de ceux qui les suivront. » Une autre fausse couche. Dans une lettre datée du 3 juillet 1657, elle se plaint de migraines perpétuelles dont la cause est sans doute à chercher dans un excès d’activité cérébrale (elle exerce avec succès sa perspicacité de femme d’affaires à défendre ses propres intérêts dans la succession de son père et de sa mère) : « Il s’en faut bien que mon mal de tête m’ait quittée de bonne foi. Il me prend très souvent et je ne prétends pas qu’il m’abandonne jamais tout à fait. Vous savez que c’est la maladie des beaux esprits ; et apparemment, si tant est que je le sois, je le serai toujours. Je crois pourtant que l’on se défait quelquefois du bel esprit. Par exemple, je n’ai plus dans la tête que les sentences, les exploits, les arrêts, les productions ; je n’écris presque que pour mes affaires ; je ne lis que des papiers de chicane ; je ne songe non plus ni aux vers, ni à l’italien, ni à l’espagnol que si je n’en avais jamais ouï parler. Cela étant ainsi, je crois que, quand j’aurais été bel esprit, je ne le serais plus et que je ne serais qu’un esprit d’affaires. »    

   Le 9 octobre 1657, elle annonce à Ménage qu’elle est enceinte de quatre mois : « Je vous dis cela comme une nouvelle, ne l’ayant point mandé jusques à cette heure. » Le 2 novembre, alors qu’un projet de voyage à Paris se précise, elle s’inquiète de l’image que lui envoie son miroir : « Si vous me voyiez, quand même vous ne sauriez pas que je sus grosse, vous me diriez bien que je le suis, comme vous le disiez à la maréchale de Clérambault quand vous la trouviez changée. Je le suis tout autant qu’on peut l’être et, si l’amitié que vous avez pour moi n’était plus fondée sur la beauté de l’âme que sur celle du visage, je serais en grand hasard de n’être plus aimée de vous. »

   Aux environs du 20 décembre, les la Fayette se mettent en route, empruntant un itinéraire fluvial sur l’Allier et la Loire. Un coche d’eau les mène ainsi jusqu’à Briare. Le reste du voyage se fait dans une litière qui les dépose le 2 janvier 1658 chez M. de Saint-Pons, le petit hôtel de la rue Férou étant encore incomplètement meublé. À peine arrivée, Mme de La Fayette est fêtée par ceux que son établissement en province avait chagrinés : Mmes de Sévigné, de Rambouillet, de Montausier, de Brissac, Mlle de Scudéry, bref le cercle des Précieuses. Mais le rythme des visites devient tel qu’elle a bientôt des vapeurs et, ne voulant pas gaspiller ses forces, elle calme le jeu. Elle termine la lecture de la quatrième partie de Clélie

   Le 7 mars, elle met enfin au monde un garçon, prénommé Louis et baptisé le jour même en l’église Saint-Sulpice. Il est aussitôt confié à ne nourrice, sa mère n’ayant nullement l’intention de jouer à la poupée avec cette petite chose sans âme ni esprit. On n’entendra plus parler de lui jusqu’à sa sortie du séminaire... Le rétablissement de l’accouchée s’avère difficile : languissante, elle traîne pendant des mois, gardant le plus souvent la chambre, hormis quelques sorties qu’elle effectue en carrosse pour se rendre à Chaillot où elle trouve plaisir à converser avec sa belle-sœur devenue abbesse et à recueillir les confidences des jeunes princesses, très émues au souvenir de leur apparition aux ballets de la Cour. Henriette-Anne d’Angleterre lui conte qu’elle a été la partenaire du roi...   

   Fin juillet, sa santé ne s’améliorant pas, après un séjour d’un mois à Espinasse, elle commence une autre cure à Vichy. Consulté, le médecin du roi, Charles de Lorme, lui a prescrit les eaux afin de vaincre les migraines qui ne la quittent point. Celui-ci aurait préféré pour elle Bourbon-l’Archambault, station thermale qui lui faisait « un présent » pour chaque malade qu’il y envoyait, ricane Tallemant des Réaux. Le traitement, loin de la soulager, l’accable. Elle s’en plaint ainsi à M. de Saint-Prix : « Je suis dans les eaux jusques à la gorge ; mais je m’en porte si mal que je crois que je les quitterai demain. Je n’oserais pourtant le faire sans les ordres de M. de Lorme et j’ai envoyé aujourd’hui les lui demander. Je serai fort attrapée qu’il me les refuse. » De Lorme refuse avec sévérité. Elle s’incline et tente de s’adonner à la lecture mais l’Histoire d’Alcidalis et de Zélide, de Voiture, lui donne également la migraine...

   Handicapée par ce « manque de santé [...], le seul véritable malheur de sa vie », elle se réfugie quelque temps dans sa solitude d’Espinasse, suspendant sa correspondance avec Ménage, paressant et s’ennuyant, ne se sentant plus le courage pour faire commerce de galanterie...     

   Paris restant l’ultime solution pour lui redonner la joie de vivre, elle se réinstalle en janvier 1659 rue Férou. Elle va véritablement mieux puisqu’elle le croit – ou veut le croire. Joutes de palais, visites aux notaires, consultations d’avocats, sollicitations de parlementaires, un dîner chez le premier président de la Cour des aides. Seules les violentes nausées d’une quatrième grossesse la contraignent à se reposer.     

   Bloquée dans son hôtel et souvent alitée, elle ouvre alors son salon. Deux beaux esprits, amis de ménage, s’y présentent : Pierre-Daniel Huet et Jean Regnaut de Segrais. Le premier est si gourmand de science et de philosophie qu’il se fait lire par ses valets quand il doit interrompre ses lectures ; le second est secrétaire des commandements de Mlle de Montpensier.

   Le latin que Ménage lui apprend et l’hébreu que Huet propose de lui enseigner, occupent Mme de La Fayette pendant le printemps et l’été 1659. Huet, reparti dans sa Normandie natale, reçoit en septembre une lettre de Ménage : Mme de La Fayette « est accouchée depuis huit jours et elle se porte assez bien présentement. » L’enfant se porte en réalité beaucoup mieux que sa mère. Il a été baptisé le 17 septembre à Saint-Sulpice et confié à la piété de Mme d’Aiguillon, sa marraine, et de Renault René de Sévigné, son parrain. Il se prénomme Armand. Il sera envoyé en nourrice comme son frère aîné Louis. Silence maternel de vingt ans... On l’en sortira au moment où il sera en âge de commander un régiment.   

   Mme de La Fayette se remet effectivement très mal de ses couches. « La pauvre femme », comme la désigne alors Ménage prend sa peine en patience et manifeste du stoïcisme : « Quoique je sois accouchée très heureusement, contre toutes les apparences, écrit-elle à Huet, et que l’on travaille à me guérir avec assez de soin, l’on y avance si peu que je n’espère pas mieux de ma santé que lorsque vous étiez ici. Je crois que ma destinée est de n’en point avoir ; et je m’y soumets avec une patience qui adoucit mes maux, au lieu que l’inquiétude les aigrirait. »  

   À partir de 1660, elle prend part aux divertissements de la Cour et des salons (elle devient dame d’honneur d’Henriette d’Angleterre après le mariage de celle-ci avec Monsieur, frère du roi, le 31 mars 1660), avec un certain recul toutefois, tant et si bien qu’Huet l’appelle la « grande vestale ». Sa vie privée gravite essentiellement autour de sa santé, de ses études, de sa correspondance, de ses affaires, de ses amis et de son « réduit ». Ses crises hépatiques et dysentériques la tourmenteront de plus en plus avec l’âge.

   Après la célèbre fête de Vaux donnée par Fouquet à laquelle elle assiste et qui attirera les foudres de Louis XIV, « des accès de fièvre fort longs et des maux de tête horribles » la forcent à rentrer à Paris où elle apprend l’arrestation de Fouquet. Alitée, peut-être consigne-t-elle déjà cet événement dans ses tablettes pour sa future Histoire de Madame Henriette.

   On la revoit au Cours-la-Reine avec Madame. Le 1er juillet 1663, elle est du voyage à Versailles, de la visite des chantiers et du souper. Elle en conserve un souvenir épuisant : « J’ai été trois jours sur les dents, de cet honorable voyage à Versailles ; et j’ai trouvé que, si les honneurs changent les mœurs, du moins ils ne changent pas la santé et qu’ils n’en donnent point à qui n’en a pas. » Il faut souffrit pour tenir son rang. Elle ne boit plus que du lait : « Cela me rend délicate et blanche à un tel point que j’espère devenir bientôt dame Aténérine, à qui une fleur de jasmin démit le pied. » En septembre, départ pour Villers-Cotterêts avec Madame pour un séjour d’une dizaine de jours ; le 2 octobre, « après avoir été régalé à dîner » à Chantilly par le prince de Condé, tout le monde revient à Paris. Lassitude.  

Le jeune La Rochefoucauld   C’est alors la rencontre avec La Rochefoucauld et le début d’une longue amitié amoureuse en dépit d’une incompatibilité : il ripaille allègrement tandis qu’elle suit un régime. Néanmoins, la goutte de l’un viendra rejoindra bientôt la maladie de foie de l’autre et ils se rejoindront enfin et totalement dans la maladie.

   En 1670, lors du voyage de Madame en Angleterre (elle est chargée d’une mission diplomatique par Louis XIV auprès du roi son frère, Charles II), Mme de La Fayette, restée à Paris, est victime d’un léger accident : une corniche de sa cheminée s’écroule et un éclat la blesse à la tête. L’une de ses « amies », Mme de Montmorency, déplore l’événement, survenu à « une tête si brillante de la gloire que lui donnent les faveurs d’une si grande princesse. » Bussy-Rabutin, le destinataire, répond : « Si l’on peut vous dire une turlupinade, ce n‘est pas la plus illustre tête que les corniches et même les cornes n’ont pas respectée ! ». De retour en France, au mois de juin, Madame, comme saint Thomas, tient à éprouver la réalité de la cicatrice. Elle décoiffe un soir Mme de La Fayette, lui passe la main dans les cheveux et dit : « Avez-vous eu peur de la mort ? Je ne crois pas que moi je l‘aurais eue... »

Interlude : la mort de Madame (1)

Henriette d'Angleterre   La mort oui, mais la sienne. Elle est avec Monsieur à Saint-Cloud, le 27 juin et se plaint d’un mal de côté et d’une douleur à l’estomac. Néanmoins, comme il fait très chaud, elle manifeste le désir de se baigner dans la Seine. M. Yvelin, son premier médecin, essaie de l’en dissuader, en vain. Madame se sent très mal le lendemain. À dix heures du soir arrive Mme de La Fayette qui la trouve en train de se promener au clair de lune dans les jardins ; celle-ci la prévient qu’elle a « mauvais visage » et qu’elle ne se porte pas bien.

   Le 29, qui est un dimanche, Madame se lève de bonne heure et va trouver Mme de La Fayette en sortant de chez Monsieur. Elle lui dit qu’elle est d’ « humeur chagrine » bien qu’elle ait passé une nuit convenables. Un peu plus tard, elle entend la messe et, très lasse, regagne sa chambre au bras de Mme de La Fayette.

   Après le dîner où elle « mange comme à son ordinaire », elle s’étend sur des coussins et s’assoupit, sa tête appuyée sur Mme de La Fayette, tandis qu’un peintre anglais fait le portrait de Monsieur. Son visage s’altère si fort que Monsieur et Mme de La Fayette en sont effrayés.

   Peu après, alors que Monsieur s’apprête à partir pour Paris, Madame le rejoint. Elle demande à boire. Mme de Gamaches lui apporte un verre d’eau de chicorée « aussi bien qu’à » Mme de La Fayette. Mme de Gourdon, sa dame d’atours, le lui présente. Madame boit, presse aussitôt l’autre main sur son côté et dit : « Ah ! quel point de côté ! Je n’en puis plus. » Elle chancelle, une pâleur livide envahit son visage, elle continue de crier et demande qu’on l’emporte dans sa chambre. On la déshabille. Pendant qu’on la délace, Mme de La Fayette remarque qu’elle a les larmes aux yeux, se montre « étonnée et attendrie » car elle connaît la princesse « pour la personne du monde la plus patiente. » Elle lui embrasse le bras, lui demande si elle souffre beaucoup et la princesse répond :            « C’est inconcevable ! » On la met au lit, elle crie encore plus fort, se jette d’un côté et de l’autre, souffrant atrocement. André Esprit, premier médecin de Monsieur, est appelé. Il diagnostique une colique et prescrit « les remèdes ordinaires à de semblables maux ». Madame affirme qu’elle va mourir et réclame un confesseur. Elle embrasse Monsieur au pied de son lit et lui dit : « Hélas ! Monsieur, vous ne m’aimez plus il y a longtemps, mais cela est injuste : je ne vous ai jamais manqué. » Monsieur s’émeut, tout le monde pleure, Madame crie toujours. Elle exige que l’on examine cette eau qu’elle a bue : du poison sans doute ; on a peut-être pris une bouteille pour une autre.

   Dans la ruelle, Mme de La Fayette, par « un étonnement ordinaire à la malignité humaine », observe Monsieur, quoiqu’elle le croie « incapable d’un pareil crime. » Celui-ci n’est « ni ému ni embarrassé de l’opinion de Madame. » Il ordonne qu’on aille chercher de l’huile et du contrepoison. On essaie toutefois de rassurer Madame : sa femme de chambre, Mme Desbordes, boit devant elle de l’eau « qu’elle lui avait faite », mais Madame persévère à vouloir de l’huile. On lui fait absorber toutes sortes de drogues, dont de la poudre de vipère. Elle vomit. « L’agitation de ces remèdes et les excessives douleurs » finissent par lui ôter la force de crier. Comme on prend cette abattement pur une amélioration, elle dit « qu’il ne faut pas s’y tromper et qu’il n’y a point de remède à son mal. » Elle semble certaine de sa mort, s’y résolvant « comme à une chose indifférente, la pensée du poison est établie dans son esprit. » Mme de Gamaches tâte son pouls, ne le trouve point et constante, épouvantée, qu’elle a les extrémités froides. M. Esprit prétend que « c’est un accident ordinaire à la colique et qu’il répond de Madame. » Mme de La Fayette est plus pessimiste mais attribue ses craintes à l’intérêt qu’elle prend à la vie de Madame.

   À ce moment, Monsieur annonce le curé de Saint-Cloud. Mme de La Fayette appréhende cette venue. Madame voit cependant le prêtre « sans paraître effrayée et comme une personne qui songe aux seules choses qui lui sont nécessaires dans l’état où elle est. » Elle se confesse avec simplicité en présence de sa felle de chambre qui la soutient.

   D’autres médecins, mandés de Paris, se présentent : Pierre Yvelin et Antoine Vallot. Ils confèrent avec M. Esprit et s’accordent pour conclure que Madame n’est pas en danger. On la saigne néanmoins et au lui administre un lavement au séné. Chacun attend l’effet du remède, et comme Madame ne crie plus, on la trouve plutôt mieux. Entendant ces propos, la princesse déclare : « Cela est si peu véritable que si je n’étais pas chrétienne, je me tuerais, tant mes douleurs sont excessives. »

   Sur les onze heures, arrive le roi. « Il semble que les médecins sont éclairés par sa présence », car ils commencent cette fois à dire que le cas est sans espérance. Madame est probablement victime d’une gangrène : il lui faut communier.

   Mme de La Fayette et Monsieur envoient chercher d’un commun accord Bossuet. Le roi cherche à encourager Madame et admoneste les médecins. Mme de La Fayette se désespère parce qu’on ne fait pas absorber de vomitif à la malade, Louis XIV lui fait part de de sa colère : « Ils ont perdu la tramontane. Ils ne savent plus ce qu’ils font. » Il s’adresse à Madame : « Je ne suis pas médecin, mais trente remèdes sont possibles. » Madame répond : « Sire, il faut donc mourir dans les formes. » Mme de La Fayette écrit : « Le roi, voyant que, selon les apparences, il n’y a rien à espérer, lui dit adieu en pleurant. » Madame réagit : « Sire, la première nouvelle que vous aurez demain sera celle de ma mort. » Elle s’adresse ensuite à Mme de La Fayette : « Madame de La Fayette, mon nez s’est déjà retiré. » Celle-ci fond en larmes, remarque que Madame ne tourne plus son esprit « du côté de la vie ». Pas « un mot de réflexion sur la cruauté de sa destinée, pas de questions aux médecins pas d’ardeur pour les remèdes ». Elle attend la mort avec « une contenance paisible et un courage dont on ne peut donner l’exemple. » Elle renouvelle sa confession au chanoine Nicolas Feuillet et communie.

   Ses forces diminuent et elle a de temps en temps des faiblesses qui attaquent le cœur. » Les médecins proposent une saignée au pied. Elle répond : « Si on veut la faire, il n’y a pas de temps à perdre ; ma tête s’embarrasse et mon estomac se remplit. » Mais elle désire d’abord l’extrême-onction. Bossuet arrive, lui parle de Dieu « avec cette éloquence et cet esprit de religion qui paraissent dans tous ses discours. Madame, « conservant jusqu’à la mort la politesse de son esprit », trouve moyen de dire en anglais à sa femme de chambre : « Donnez à M. de Condom [Bossuet], lorsque je serai morte, l’émeraude que j’avais fait faire pour lui. Elle s’assoupit un moment, rappelle Bossuet qui s’éloignait, sûre d’expirer. Il lui donne le crucifix légué par Anne d’Autriche, qu’elle embrasse avec ferveur. Ses forces lui manquent, elle le laisse tomber et perd « la parole et la vie quasi en même temps. » Mme de La Fayette reçoit son dernier soupir.

   Elle écrit : « En voyant expirer la plus aimable princesse qui fût jamais » et qui l’avait honorée de ses bonnes grâces, celles-ci sent « tout ce que l’on peut sentir de plus douloureux [...]. Cette perte est de celle dont on ne se console jamais, et qui laissent une amertume répandue dans tout le reste de la vie. » La mort de Madame ne lui laisse « ni le dessein ni le goût de continuer cette histoire. » La relation de cette mort ne sera d’ailleurs écrite qu’en 1684. Toutefois, en faisant œuvre d’historienne, même incomplète, Mme de La Fayette porte à maturité son talent de romancière : acuité du coup d’œil, pénétration de l’analyse, habileté à fouiller le cœur de ses contemporains et à dépeindre les nuances les plus subtiles du sentiment et les mouvements les plus délicats de l’âme humaine. D’une « princesse » à l’autre, l’expression du désordre va prononcer la condamnation de l’amour...

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Notes

(1) Les phrases entre guillemets sont de Mme de La Fayette (Histoire d’Henriette d’Angleterre).

Les déboires de santé continuent

   À ce moment-là, ils empêchent notamment Mme de La Fayette et La Rochefoucauld de se voir régulièrement. Elle va se reposer une quinzaine de jours dans une petite maison qu’elle possède à Fleury, « suspendue, raconte Mme de Sévigné, entre le ciel et la terre, ne voulant ni penser, ni parler, ni répondre, fatiguée de dire bonjour et bonsoir », et La Rochefoucauld, cloué de son côté sur sa chaise par la goutte, se morfond « dans une tristesse incroyable et l’on devine bien aisément ce qu’il a. »

   Les Pensées de Pascal paraissent en 1670 et Mme de La Fayette apprécie l’ouvrage : « C’est un méchant signe pour ceux qui ne goûteront pas ce livre. » Elle partage d’ailleurs avec lui cette tendance à la migraine que déplore Mme de Sévigné : « Elle est fort à plaindre de ce mal. Je ne sais s’il ne vaudrait pas mieux n’avoir pas autant d’esprit que Pascal que d’en avoir les incommodités. »

   Elle reprend sa vie mondaine, est reçue le 16 avril 1671 par Louis XIV qui la fait monter dans sa calèche et prend plaisir « à lui montrer toutes les beautés de Versailles, comme un particulier qu’on va voir dans sa maison de campagne ». Elle se montre « contente d’un tel voyage » mais n’en oublie pas moins ses faiblesses : la fièvre la tient souvent en en des accès « qui la font rêver, qui la dévorent, qui ne peuvent faire autre chose que de la consumer. » Dès qu’elle va mieux, ce mieux est relatif, elle demeure languissante. Heureusement, il y a le jardin de la rue de Vaugirard où elle rencontre La Rochefoucauld, « la plus jolie chose du monde ; tout est fleuri, tout est parfumé. » La Rochefoucauld écrit : « Nous y passons bien de soirées, car la pauvre femme n’ose pas aller en carrosse. Nous faisons quelquefois des conversations d’une tristesse qu’il semble qu’il n’y ait plus qu’à nous enterrer. »

   Fièvre, nausées et migraines restent son épuisant lot quotidien, ce qui n’empêche pas la vivacité du rapport qu’elle en fait à Mme de Sévigné dans cette lettre du 14 juillet 1673 : « Voici ce que j’ai fait depuis que je vois ai écrit. J’ai eu deux accès de fièvre. Il y a six mois que je n’ai été purgée : on me purge une fois, on me purge deux ; le lendemain de la seconde, je me mets à table.

- Ah, ah ! j’ai mal au cœur ; je ne veux point de potage.

- Mangez donc un peu de viande.

- Non, je n’en veux point.

- Mais vous mangerez du fruit ?

- Je crois qu’oui.

- Hé bien, mangez-en donc.

- Je ne saurais ; je mangerai tantôt : que l’on m’ait ce soir un potage et un poulet.

Voici le soir, vite un potage et un poulet. Je n’en veux point, je suis dégoûtée, je m’en vais me coucher, j’aime mieux dormir que de manger. Je me couche, je me tourne, je me retourne ; je n’ai point de mal, mais je n’ai point de sommeil aussi. J’appelle, je prends un livre, je le referme. Le jour vient, je me lève, je vais à la fenêtre : quatre heures sonnent, cinq heures, six heures. Je me recouche, je m’endors jusqu’à sept, je me lève à huit, je me mets à table à douze, inutilement comme la veille ; je me remets dans mon lit le soir, inutilement come l’autre nuit.

- Êtes-vous malade ?

- Nenni.

- Êtes-vous plus faible ?

- Nenni.

Je suis dans cet état trois jours et trois nuits. Je redors, présentement ; mais je ne mange encore que par machine, comme les chevaux, en me frottant la bouche de vinaigre. Du reste, je me porte bien et je n’ai pas même si mal à la tête. »  

   En 1677, rechute. Une fièvre quarte l’a saisie au début de l’hiver. Elle maigrit, a la colique, se nourrit à peine. On lui fait absorber des bouillons. Après es bouillons, « elle est émue comme si elle avait fait une débauche. » Mme de Sévigné s’en attriste craint le « dessèchement », n’ose la laisser seule. Une amélioration se dessine en octobre, elle abandonne les bouillons pour le lait.

   En 1679, encore une rechute qui tombe mal car elle s’est entremise pour le mariage du petit-fils de La Rochefoucauld avec la fille de Louvois, qui en est retardé. Dès qu’elle est à peu près remise d’un accès de fièvre, les bouillons de vipère lui ayant redonné « une âme et des forces à vue d’œil », elle projette d’aller visiter Louvois à Chaville. Mais celui-ci redoute pour elle les premiers assauts de l’automne : « Quelque envie que j’aie de vous voir ici, je serais très fâché que vous y eussiez essuyé le vilain temps qu’il y fait depuis deux jours. Je vous supplie, madame, d’attendre qu’il soit un peu remis, après quoi vous me ferez un grand plaisir de venir ici, et vous pouvez compter que vous y serez comme il vous plaira. »

   Mme de La Fayette patiente donc et achève de se remettre avec son traitement de vipère : « On prend cette vipère ; on lui coupe la tête, la queue ; on l’ouvre, on l’écorche, et toujours elle remue... ». Sans ces soins, « elle serait morte il y a longtemps, et c’est par ses pensées que Dieu lui donne, qu’elle soutient sa triste vie, car en vérité elle est accablée de mille maux différents. »

   En mars 1680, La Rochefoucauld va très mal mais Mme de La Fayette, également souffrante, ne peut lui rendre visite et en est « bien affligée ». Il meurt dans la nuit du 17 au 18 mars. On avertit immédiatement Mme de La Fayette. Mme de Sévigné écrit aussitôt la nouvelle à Mm de Grignan : « Mme de La Fayette est dans une extrême affliction. » Elle ne pourra retrouver « un tel ami, une telle société, une parelle douceur, un agrément, une confiance, une considération pour elle et pour son fils. Elle est infirme, elle est toujours dans sa chambre, elle ne court point les rues ; M. de La Rochefoucauld était sédentaire lui aussi. Cet état les rendait nécessaires l’un à l’autre. Rien ne pouvait être comparé à la confiance et aux charmes de leur amitié. » Trois jours plus tard, lors des obsèques, Mme de Sévigné complète sa lettre ainsi : « La petite santé de Mme de La Fayette soutient mal une telle douleur. Elle en a la fièvre et il ne sera pas au pouvoir du temps de lui ôter l’ennui de cette privation. »

   En effet, fin mars, elle reste « tombée des nues ; elle s’aperçoit à tous les moments de la perte qu’elle a faite. » En avril, elle ne sait toujours « que faire d’elle-même ; la perte de La Rochefoucauld fait un si terrible vide dans sa vie qu’elle en comprend mieux le prix d’un si agréable commerce. Tout le monde se consolera, hormis elle, parce qu’elle n’a plus d’occupation et que les autres reprennent leur place. » Pourtant, au milieu du mois, elle procède à « une augmentation de son appartement qu’elle pousse jusqu’à son jardin. » Mais « elle avoue franchement qu’elle ne songe qu’à se rendre bête et ôter de son esprit autant de pensées que l’on tâche ordinairement d’y en mettre. Elle ne dispute point que son esprit ne lui en fasse du mal ainsi que toute sorte d’application. Elle s’exempte de tout. »  

   Jusqu’à un certain point. La vie reprend ses droits ainsi que l’instinct de conservation.  En juillet, elle sort dîner chez l’abbé Testu avec Mme de Schomberg et Mme de Fontevrault. Accepter de vivre est la façon la plus courageuse de rester fidèle à un mort. « Le cœur est brisé, mais la tête reste vide et nette. » Mme de La Fayette n’a que 46 ans (ce qui correspond à la soixantaine de nos jours). Par ailleurs, elle partage ce privilège commun à tous les gens d’esprit qui consiste à rester d’autant plus jeune à un âge avancé qu’on a été mûr dans sa jeunesse : ce ne sont pas les jambes qui conservent, mais la cervelle. En 1683, elle subit « une fluxion sur le visage. » Qu’importe !

   De même que les vieilles personnes ne lisent plus de romans et se tournent volontiers vers les Mémoires, de même Mme de La Fayette, après la parution de La Princesse de Clèves, abandonne l’imaginaire et s’adonne à l’histoire. En 1684, elle ajoute une préface et la relation de la mort de Madame (cf. supra) à l’Histoire d’Henriette d’Angleterre, puis, un peu plus tard, elle rédige au jour le jour les Mémoires de la Cour de France pour les Années 1688 et 1689.

   On peut noter un parallélisme entre la vie déclinante de l’auteur et l’étirement oppressant du règne de Louis XIV. Elle ne quitte plus son logis et consigne simplement dans ses pages des événements connus de tous : guerres, révolutions, sièges, décrets, travaux et faveurs sont rapportés avec le minimum de commentaires. 

   À Mme de Sévigné qui passe l‘hiver en Bretagne par mesure d’économie, elle écrit le 8 octobre 1689 : « Vous êtes vieille, les Rochers sont pleins de bois, les catarrhes et les fluxions vous accableront, vous vous ennuierez, votre esprit deviendra triste et baissera. » Elle lui donne de l’argent et termine ainsi : « Il faut venir. Tout ce que vous m’écrirez, je ne le lirai seulement pas. » Vous êtes vieille ! Heureusement que Mme de Sévigné n’est pas susceptible ! Elle admire avec bonne humeur la « vivacité » d’une lettre écrite au lendemain d’une poussée de fièvre.

   En avril 1690, elle utilise un secrétaire pour écrire à sa place ceci à Ménage : « Il me semble que tous malheurs nous arrivent en vieillissant. Si je n’avais point une trop méchante santé, mon état est assez doux. Je suis très contente de ma famille mais ma santé est déplorable. » Ils continuent à s’écrire. Un jour, elle prend elle-même la plume : « Je suis si sensiblement touchée des marques de votre amitié que je vous le veux dire moi-même, moi qui n’écris plus à personne et dont le caractère est aussi changé que le figure. Mais je crois que l’un et l’autre ne sauraient être méconnaissables à vos yeux. » Et elle signe comme autrefois : de La Vergne. Ému, Ménage répond : « J’apprends par la lettre que vous me fîtes hier l’honneur de m’écrire, que vous êtes toujours très mal. Je suis pénétré de douleur. Mais, d’un autre côté, la grâce que vous m’avez faite de m’écrire de votre main m’a été d’une grande consolation. »  

   Dès qu’elle n’étouffe plus » et qu’elle peut absorber autre chose que de l’eau, elle mange volontiers. Ménage lui fait parvenir des poulardes de Mézeray, « les plus excellentes », qu’il reçoit chaque année au nombre de six. Mme de La Fayette lui témoigne sa gratitude : « Je ne sais comment j’ai oublié de vous remercier des poulardes de Mézeray. Leur mérite est tellement marqué dans ma tête que je suis étonnée de ne vous en voir pas parlé. M. de Segrais m’en envoie de Normandie qui sont de vieux coqs au prix des vôtres. Je vous rends mille fois grâces de vos perdrix. C’est ma viande favorite, non seulement par mon goût mais parce que les médecins me les ordonnent pour me redonner des esprits, dont j’ai grand besoin. Je suis toujours accablée de mon rhume : c’est le mal dont je suis le plus accablée présentement. J’ai prié M. Simon de s’enquérir des anciens pains de chapitre [ordinaire des chanoines]. J’ai trouvé les vôtres fort bons. Mais un pain de deux sols six deniers, c’est pour me nourrir cinq jours : vous ne sauriez croire combien je mange peu. »

   Le 20 septembre, elle écrit à Mme de Sévigné qu’elle est « dans des vapeurs les plus tristes et les plus cruelles où l’on puisse être mais qu’il n’y a qu’à souffrir quand c’est la volonté de Dieu. »  

   En 1691, elle ne fait plus que se reposer et, n’avalant que du lait, n’a plus la force de tenir une plume ou un livre. Ses infirmités ont empiré depuis cinq ou six mois. Les nuits sont aussi pénibles que les journées. Elle ne dort pas ou mal : les vapeurs la réveillent vers deux ou trois heures « avec une agitation et une tristesse si profonde que la perte de tout ce qu’elle aime et de tout son bien ne la jetterait pas dans une pareille tristesse. »     

   De tous ses maux, les vapeurs sont les plus redoutables, bien qu’elle ait également la joue enflée, des nausées et des tiraillements d’estomac, des coliques que les remèdes augmentent. Elle dit cependant : « Je ne garde pas encore le lit et je vais tant que je puis. » Elle pense que « ces sortes de maux n’attaquent point le vie » mais la rendent insupportable.

   Le 15 août, Ménage a 78 ans et l’en informe par un billet. Elle lui répond qu’elle n’espère pas en recevoir encore beaucoup, non point parce qu’il a 78 ans, mais parce que sa propre santé lui en donne au moins 90 et qu’elle ne peut se flatter d’aller loin. Incorrigible versificateur, Mage se propose néanmoins de célébrer de nouveau sa divinité. Désabusée, elle tente de l’en dissuader : « Je suis premièrement une divinité mortelle et à un excès qui ne se peut concevoir ; j’ai des obstructions dans les entrailles, des vapeurs tristes qui ne se peuvent représenter ; je n’ai plus du tout d’esprit ni de force ; je ne puis plus lire ni m’appliquer. La plus petite chose du monde m’afflige, une mouche paraît un éléphant. Voilà mon état ordinaire. Depuis quinze jours, j’ai eu plusieurs fois la fièvre et mon pouls ne s’est point remis à son naturel ; j’ai un grand rhume dans la tête, et mes vapeurs, qui n’étaient que périodiques, sont devenues continuelles. Pour m’achever de peindre, j’ai une faiblesse dans les jambes et dans les cuisses, qui m’est venue tout d’un coup, en sorte que je ne saurais presque me lever qu’avec des secours, et je suis d’une maigreur étonnante ; voilà, monsieur, l’état de cette personne que vous avez tant célébrée ; voilà ce que le temps sait faire. Je ne crois pas pouvoir vivre longtemps en cet état. Ma vie est trop désagréable pour en craindre la fin. Je me soumets sans peine à la volonté de Dieu. C’est le Tout-Puissant et, de tous côtés, il faut enfin venir à lui. »      

   Les dégradations physiques de son idole ne découragent pas Ménage : « Madame, cessez de vous affliger de votre maigreur. Il y a une épigramme dans l’Anthologie [ ?] où l’auteur console une dame qui avait beaucoup de maigreur, en lui disant qu’il était ravi de la voir ainsi maigre, parce qu’il était plus près de son cœur. Je ne vous dirai pas la même chose : car je suis fâché de la diminution de votre embonpoint. Mais je prends, madame, la liberté de vous dire que vous êtes trop affligée de votre maigreur. Et un de vos amis me disait avant-hier que votre tristesse n’avait pas peu contribué à votre maladie. La santé est la mère de la joie ; mais elle est aussi sa fille. Je ne connais point de femme qui ait plus de sujet que vous de se croire heureuse. Vous avez des richesses, vous avez de la digité ; vous avez un mérite qui n’a point d’égal, et la plus grande et la meilleure réputation du monde. Et tout le monde de l’un et l’autre sexe souhaite faire connaissance avec vous ; et tous ceux qui ont l’honneur de vous connaître s’en estiment trop heureux. »

   Il lui envoie une demi-douzaine de pots de moyeux de Dijon dont un conseiller au parlement de cette province vient de lui faite cadeau : « Je pense que vous savez que les moyeux de Dijon sont des prunes confites admirables. » Et il ajoute qu’il veut faire son portrait [littéraire].

   Affolée, elle écrit : « Vous m’appelez ma divine madame, mon cher monsieur, je suis une maigre divinité. Vous me faite trembler, de me parler de faire mon portrait. Votre amour-propre et le mien pâtiraient, ce me semble, beaucoup. Vous ne pourriez me peindre que telle que j’ai été : car, pour telle que je suis, il n’y aurait pas moyen d’y penser ; et il n’y a plus personne en vie qui m‘ait vue jeune. L’on ne pourrait croire ce que vous diriez de moi et, en me voyant, on le croirait encore moins. Je vous prie, laissons là cet ouvrage. Le temps a trop détruit les matériaux. J’ai encore de la taille, des dents et des cheveux ; mais je vous assure que je suis une fort vieille femme [...] Je vous remercie bien de vos moyeux : c’est ma confiture favorite parce qu’elle a un peu d’aigreur. »

   Le 21 octobre, elle lui écrit qu’elle « est accablée de vapeurs et qu’elles lui causent un gonflement d’entrailles qui lui est un nouveau mal et auquel il ne lui est pas possible de résister. » Elle lui écrit plus tard : « C’est un chien de mal que les vapeurs ; on ne sait d’où il vient ni à quoi il tient ; on ne sait que lui faire, on croit l’adoucir, il s’aigrit. » Le 10 novembre : « Je suis toujours fortement enrhumée ; c’est un grand surcroît à mes autres maux, dont il me semble que je suis un peu mieux. »

   À la fin de l’année 1691, sa santé est pire que jamais. Elle a tant de maux, écrit-elle, qu’elle ne peut en rendre compte. Cependant, elle marche toujours, pas loin à vrai dire, car elle n’a « presque point de jambes ».

   Le 27 janvier 1692, elle écrit à Mme de Sévigné alors à Grignan : « Hélas ! ma belle, tout ce que j’ai à vous dire de ma santé est bien mauvais. En un mot, je n’ai repos ni nuit ni jour, ni dans le corps ni dans l’esprit. Je ne suis plus une personne ni par l’un ni par l’autre. Je péris à vue d’œil. Il faut finir quand il plait à Dieu ; et j’y suis soumise. Croyez, ma très chère, que vous êtes la personne du monde que j’ai le plus véritablement aimée. »

   Le physique devient si envahissant que chaque lettre de Mme de La Fayette est un bulletin de santé. Un matin de printemps, elle dicte ces lignes pour Ménage : « Ma santé est toujours d’une langueur à faire pitié. Je dors très mal. Je mange de même. Je suis aussi d’une maigreur aussi excessive que la graisse dont j’étais lorsque nous allâmes en Anjou. » Rappelons-nous cette « ville assez forte » que décrivait Bussy-Rabutin. Elle poursuit : « Je suis toujours triste, chagrine, inquiète ; sachant très bien que je n’ai aucun sujet de tristesse, de chagrin ni d’inquiétude, je me désapprouve continuellement : c’est un état assez rude. Aussi ne crois-je pas y pouvoir subsister ; et je vous assure que je ne me crois pas plus en droit que vous de faire un bail de six ans. » Et encore : n’ayant aucun repos, « les jours que je n’ai pas celui de la nuit, il me semble que je vais mourir. Je n’ai n’néanmoins aucune fièvre ; mais j’ai un estomac fort délicat, qui me rend dans débilité mortelle. Voilà mon état, que je crois plus souffrant que dangereux. » En fait, c’est très grave car, avoue-te-elle à Ménage, « mes jambes s’affaiblissent, en sorte que je ne puis presque plus me lever de mon siège ni marcher. » Lui-même ne pouvant plus se déplacer, les deux amis ne se reverront pus.  

   L’été 1692 est là. Mme de La Fayette boit deux verres d’eau de rivière tous les matins pour se rafraîchir, qui lui donnent faim. Elle mange un œuf frais à son souper mais ne prend pas de vin ; elle n’en a jamais bu car il ne lui a jamais réussi.

   Ménage meurt le 23 juillet. Impossible pour Mme de La Fayette de se rendre aux obsèques. Silence quasi définitif : on sait simplement qu’elle vit parce qu’elle n’est pas encore morte.

La fin

   Le 21 mai 1693, elle se confesse et communie à l’occasion de la Fête-Dieu. Puis elle perd brusquement connaissance et trépasse dans la nuit du 25 au 26 mai, sans avoir recouvré ses esprits. Le service funèbre est célébré le 1er juin à Saint-Sulpice.

   Mme de Sévigné annonce cette mort à Mme de Guitaut dans une lettre datée du 3 juin : « Vous ne pouviez rompre le silence, ma chère madame, dans une occasion qui me fût plus sensible. Vous saviez tout le mérite de Mme de La Fayette, ou par vous, ou par moi, ou par nos amis ; sur cela vous n’en pouviez trop croire ; elle était digne d’être de vos amies et je me trouvai trop heureuse d’être aimée d’elle depuis un temps très considérable. Jamais nous n’avions eu le moindre nuage dans notre amitié. La longue habitude ne m’avait point accoutumée à son mérite : ce goût était toujours vif et nouveau ; je lui rendais beaucoup de soin, par le mouvement de mon cœur, sans que la bienséance où l’amitié nous engage n’y eût aucune part ; j’étais assurée aussi que je faisais sa plus tendre consolation, et depuis quarante ans c’était la même chose : cette date est violente, mais elle fonde bien aussi la vérité de notre liaison. Ses infirmités depuis deux ans étaient devenues extrêmes ; je la défendais toujours, car on disait qu’elle était folle de ne vouloir point sortir ; elle avait une tristesse mortelle : quelle folie encore ? N’est-elle pas la plus heureuse femme du monde ? Elle en convenait aussi ; mais je disais à ces personnes si précipitées dans leurs jugements : « Mme de La Fayette n’est pas folle » et je m’en tenais là. Hélas ! madame, la pauvre femme n’est présentement que trop justifiée : il a fallu qu’elle soit morte pour faire voir qu’elle avait raison et de ne point sortir et d’être triste. Elle avait un rein tout consommé et une pierre dedans, et l’autre purulent : on ne sort guère en cet état. Elle avait deux polypes dans le cœur et la pointe du cœur flétrie ; n’était-ce pas assez pour avoir ces désolations dont elle se plaignait ? Elle avait les boyaux durs et pleins de vents, comme un ballon, et une colique dont elle se plaignait toujours. Voilà l’état de cette pauvre femme, qui disait : « On trouvera un jour » tout ce qu’on a trouvé. Ainsi, madame, elle a eu raison après sa mort, et jamais elle n’a été sans cette divine raison, qui était sa qualité principale. » Le rapport d’autopsie est exact.     

Mme de La Fayette avait 59 ans.

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Sources : Mme de La Fayette, Jean-Charles Rémy, Éditions Rencontre (Lausanne), 1967.

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