Mme de La Fayette

Mme de La Fayette, femme du monde et écrivain

Mme de la Fayette   Noble et cultivée, évidemment, tautologie en ce siècle d'analphabétisme... Petite noblesse certes, mais riche. Sa famille bénéficia de puissantes protections et Marie-Madeleine de La Vergne fut nommée à 16 ans, en 1650, demoiselle d'honneur de la reine Anne d'Autriche. On la maria à 21 ans au comte de La Fayette, veuf et beaucoup plus âgé qu'elle mais d'origine illustre. Coutume... Il séjourna la plupart du temps sur ses terres d'Auvergne et elle se fixa à Paris. On vivait séparés. Coutume...   

   « Le caractère d'une femme est de n'avoir rien qui puisse marquer », écrivit-elle. Et pourtant, elle est à l'origine de ce chef-d’œuvre toujours actuel, La Princesse de Clèves (1678)...

   Réserve et sûreté de jugement contribuèrent à la mettre bien en cour et à devenir la confidente de Madame, Henriette d'Angleterre, la belle-sœur du roi Louis XIV. Elle alla donc à la cour, hanta les salons, se lia avec les beaux-esprits du temps, intrigua et observa.  

   Elle fut également l'amie intime de Mme de Sévigné [lointaine parenté] durant une quarantaine d'années. Un bon nombre des lettres de la célèbre marquise furent écrites chez elle, dans son petit hôtel de la rue de Vaugirard où sa santé fragile la tenait recluse. Un hôtel où se rendait tous les jours son ami [son amant ?] La Rochefoucauld, de vingt ans plus âgé qu'elle [elle est née en 1634].

   Conversations à trois dans la ruelle de sa chambre en hiver, sous la tonnelle du jardin en été. On s'employait à ciseler les fameuses Maximes. L'âge venant, les propos prenaient un tour si triste « qu'il semble qu'il n'y ait plus qu'à nous enterrer », écrivit Mme de Sévigné.

   Mme de La Fayette ne se remit jamais de la mort de La Rochefoucauld : « Tout le monde perd la moitié de soi-même avant que d'avoir été rappelé », remarqua-t-elle.

   Elle qui aimait soi-disant « se baigner » dans la paresse, ne cessa jamais de lire ou de traduire [du latin], de travailler avec Segrais et Ménage, de collaborer avec La Rochefoucauld et, bien entendu, d'écrire :

  • La Princesse de Montpensier (1662, anonyme, nouvelle historique)
  • Zaïde (1669 et 1671, 2 volumes parus sous le nom de Segrais, un roman hispano-mauresque qui connut un vif succès, l'exotisme étant à la mode). Voir infra.
  • La Princesse de Clèves (1678, sans nom d'auteur, qui suscita une querelle et une admiration presque aussi vives que celles du Cid)
  • À titre posthume, à partir de 1720, parurent une Vie d'Henriette d'Angleterre (titrée parfois Histoire de Madame), Mémoires de la Cour de France pour 1688 et 1689 et une nouvelle, La Comtesse de Tende, où elle expliquait et se justifiait de La Princesse

   Mme de La Fayette passa à la postérité grâce à La Princesse de Clèves. Mais au-delà de ce coup de maître, elle fut une personnalité incontestable et incontestée du cercle, hélas encore bien étroit, des femmes de lettres.

L'amour dans l'œuvre de Mme de la Fayette ou bien l'amour à l'œuvre ?

   « Grandeur, générosité et caractère cornélien. Consalve se dit dans Zaïde : « Je devrais laisser périr Alamir si je ne savais qu’il est mon rival et qu’il est aimé de Zaïde ; mais je le sais, et cette raison, toute cruelle qu’le soit, ne me permet pas de consentir à sa perte. » De même, Nemours, que Mme de Clèves refuse d’épouser parce qu’il est la cause involontaire de la mort de M. de Clèves, proteste vainement : « Ah ! Madame, quel fantôme de devoir opposez-vous à mon bonheur ? » Elle réplique : « Il est vrai que je sacrifie beaucoup à un devoir qui ne subsiste que dans mon imagination. » 

   Pour Descartes, l’admiration est la plus belle des « passions de l’âme » et tous les personnages de Mme de La Fayette veulent la provoquer ou la ressentir. Mais cette passion doit être contenue. Sainte-Beuve a parlé de l’atticisme de Mme de Lafayette : élégance et sobriété du style, concision, pas d’ornementation superflue. Bien qu’elle ait vécu dans la société précieuse, elle en refuse le style alambiqué. La douleur s’exprime discrètement, avec des litotes et des atténuations : yeux « un peu grossis par les larmes », « une vie qui fut assez courte ». Il existe un exemplaire des Maximes de La Rochefoucauld où elle écrit, en marge de la maxime 366 : (« De toutes les passions violentes, celle qui sied le moins mal aux femmes, c’est l’amour ») : « Vrai parce qu’il paraît le moins et qu’il est aisé de le cacher : le caractère d’une femme est de n’avoir rien qui puisse marquer. » Il faut donc cacher ses passions dans la société mondaine où évoluent ses personnages. Cacher ses passions, donc lutter : la vie mondaine se transforme en guérilla.

   Cette passion cachée, on passe son temps à l’analyser, comme le veut cette époque de maximes, caractères et portraits. Avec lucidité, on se livre à la casuistique amoureuse. Dans Zaïde, on se demande si le véritable amour est un coup de foudre ou s’il est précédé d’une longue fréquentation. Dans La Princesse de Clèves, on se demande si le véritable amant doit être heureux ou bien souffrir de voir sa maîtresse au bal. On écrit des lettres spirituelles, semblable à celle que le vidame de Chartres exhibe comme la plus jolie lettre de reproches qu’on ait écrite.  

   On veut donc noter toutes les fluctuations et les distinctions du sentiment amoureux mais l’amour reste un mystère dans ses origines, ses effets et ses manifestations : dans La Princesse de Montpensier, le comte de Chabannes porte par amour les lettres de la princesse à son rival ; Mme de Clèves est poussé par l’amour même, en tant que remède extraordinaire, à l’aveu d’un amour défendu. Mme de La Fayette va même jusqu’à suggérer la situation paradoxale de l’amant jaloux du mari.

   L’amour peut aller jusqu’à l’apparent oubli, situation que l’on retrouvera dans le Traité de l’Amour de Stendhal, et Dominique de Fromentin. Ainsi, dans La Princesse de Montpensier, l’héroïne revoit le duc de Guise : « Quoiqu’ils ne se fussent point parlé depuis longtemps, ils se trouvèrent accoutumés l’un à l’autre et leurs cœurs se remirent aisément dans un chemin qui ne leur était pas inconnu. »

   La jalousie (comme chez Racine) est un déclencheur. Dans Zaïde, c’est par la jalousie que l’amour s’insinue en Consalve, c’est elle qui décide de la vie d’Alphonse, c’est elle qui pousse peu à peu Mme de Clèves dans ses derniers retranchements : elle souffre à l’idée que M. de Nemours aime la Dauphine, elle croit une lettre de Mme de Thémines adressée à Nemours et elle s’aperçoit alors de sa souffrance et donc du sentiment inavoué, qui s’est emparé d’elle à son insu. La crise menace alors. A côté de la maxime 188 de La Rochefoucauld (« La santé de l’âme n’est pas plus assurée que celle du corps »), Mme de La Fayette écrit de sa main : « Vrai, l’âme a ses crises comme le corps. »

   Il faut donc se défier de soi, se défendre contre soi. Mme de Chartres a cultivé cette défiance chez sa fille et le drame naîtra de ce besoin de se défendre contre elle-même qui la poussera à l’aveu.

   Il s’agit de faire le point, ordonner ses pensées : Consalve se retire dans la solitude pour être « en liberté de s’affliger » mais surtout pour « faire réflexion sur l’opiniâtreté de son malheur » ; le duc d’Anjou (La Princesse de Montpensier) quitte le bal pour s’en aller « rêver à son malheur » ; M. de Nemours s’attarde dans un allée de saules pour prendre le temps de voir clair en lui-même. Nous avons donc à faire à un monologue intérieur incessant. 

   Cette maîtrise de soi a un corollaire : les sentiments échappent à la conscience car « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas », comme dit Pascal. Ainsi, on est amoureux sans le savoir. On songe alors aux pièces de Marivaux, Les Fausses Confidences, Les Surprises de l’Amour. Les personnages rusent, se donnent des prétextes et finissent par être dupes de leur clairvoyance. Mme de La Fayette est le témoin de ce jeu aveugle à la cour d’Henriette d’Angleterre : « Elle se lia avec la comtesse de Soissons et ne pensa plus qu’à plaire au roi comme belle-sœur ; je crois qu’il lui plut d’une autre manière ; je crois aussi qu’elle pense qu’il ne lui plaisait que comme un beau-frère, quoi qu’il lui plût peut-être davantage ; mais enfin come ils étaient tous deux infiniment aimables et tous deux nés avec des dispositions galantes, qu’ils se voyaient tous les jours au milieu des plaisirs et des divertissements, il parut aux yeux de tout le monde qu’ils avaient l’un pour l’autre cet agrément qui précède d’ordinaire les grandes passions. » (Histoire d’Henriette d’Angleterre)   

   Ainsi nous restons – surtout les femmes - des énigmes indéchiffrables, comme le souligne Consalve dans Zaïde quand il s’aperçoit de la trahison de Nugna Bella : « Je prétendais une chose impossible : on ne connaît point les femmes, elles ne se connaissent pas elles-mêmes, et ce sont les occasions qui décident des sentiments de leur cœur. » La conduite de Mme de Tournon inspire à M. De Clèves la même conclusion : « Les femmes sont incompréhensibles. » Cette expérience du mystère le fera souffrir à son tour quand il commencera à douter de sa femme. Dans sa dernière maladie, il reste indécis devant les soins qu’elle lui prodigue, incapable de savoir si son affliction est sincère ou non. Vies secrètes et solitudes… 

   Tous ces personnages ont acquis en effet, dans la vie mondaine, l’habitude du refoulement, ce qui explique leur désarroi lorsqu’ils se retrouvent en présence d’eux-mêmes, incapables de se comprendre. Le prince Alamir s’écrit à propos de Zaïde : « Je n’ai pu aimer toutes celles qui m‘ont aimé : Zaïde me méprise et je l’adore. Est-ce son admirable beauté qui produit un effet si extraordinaire ? Ou serait-il possible que le seul moyen de m’attacher fût de ne m’aimer pas ? Ah ! Zaïde, ne me mettez-vous pas jamais en état de connaître que ce ne sont pas vos rigueurs qui m‘attachent à vous ? » Ce passage tout entier a été retrouvé, copié de sa main, dans les papiers de La Rochefoucauld.

   Hélas, l’âme est également insaisissable parce que changeante. Mme de La Fayette annote ainsi la maxime 135 de La Rochefoucauld (« On est parfois aussi différent de soi-même que des autres ») : « Vrai ; on court souvent des hasards avec soi-même comme avec les autres. » 

   L’idéal de Mme de La Fayette est celui de Corneille mais ses sujets sont ceux de Racine : dédales sans issue, labyrinthes étouffants, situations insolubles. Les maris y jouent presque toujours un rôle ingrat : « Le prince de Montpensier s’en retourna à Champigni [Champigny] pour achever d’accabler la princesse sa femme par sa présence » ou encore « Il se joignit un nouveau tourment à ceux qu’elle avait déjà : le comte de Tende devint aussi amoureux d’elle que si elle n’eût point été sa femme ; il ne la quittait plus. » (La Comtesse de Tende) Les maris souffrent mais sans grandeur et ils sont inexorablement sacrifiés. »

_ _ _ Fin de citation

Sources : Dictionnaire des Lettres françaises, le XVIIe siècle (Fayard, 1951, 1996)

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