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Mlle de Scudéry et Le Grand Cyrus

Le Grand Cyrus ou le comble de l'illisibilité

Le Grand Cyrus (Mlle de Scudéry)   A la suite de l'Astrée, d'interminables romans conquirent le public des salons. Mlle de Scudéry en fut le chef de file avec son Grand Cyrus - 10 volumes, 15 000 pages, paru de 1649 à 1653 -. Interminable et illisible de nos jours mais fort prisé à l'époque. Négligeant en effet toute vraisemblance historique, elle transporta dans l'Antiquité la vie de salon du XVIIe siècle, les événements contemporains, la galanterie et les conversations mondaines. Elle y fit défiler sous des noms exotiques, voire « persans » - la Perse était à la mode - toute la belle société de l'Hôtel de Rambouillet. Les héros sont le Grand Condé - Cyrus -, et sa sœur la duchesse de Longueville - Mandane, que Cyrus finit pas épouser au dernier volume, après avoir conquis toute l'Asie pour la retrouver -, Mme de Rambouillet - Cléomire -, Julie d'Angennes - Philonide -, Voiture - Callicrate - et Madeleine de Scudéry elle-même sous le nom de Sapho, poétesse de Lesbos aux mœurs quelque peu dissolues qui contrastent fortement avec la vie calme et rangée de Madeleine, restée vieille fille...

   Notons qu’elle dédia Le Grand Cyrus à Mme de Longueville, dont elle fit l’héroïne principale de son histoire, où l'on peut lire une transposition romanesque de la Fronde. Les lecteurs contemporains reconnurent facilement le Grand Condé dans Cyrus et sa sœur dans Mandane.

   Molière se moque de ces énigmes galantes, notamment dans Les Précieuses ridicules où Gorgibus dénonce le préjudice de cette littérature factice sur des esprits fragiles : « Et vous, qui êtes cause de leur folie, sottes billevesées, pernicieux amusements des esprits oisifs, romans, vers, chansons, sonnets et sonnettes, puissiez-vous être à tous les diables ! » (scène 17)

   Elle se flattait elle-même de la variété et de la vérité de ses analyses : « Sapho exprime si délicatement les sentiments les plus difficiles à exprimer et elle sait si bien faire l'anatomie d'un cœur amoureux, s'il est permis de parler ainsi, qu'elle en sait décrire exactement toutes les jalousies, toutes les inquiétudes, toutes les impatiences, toutes les joies, tous les dégoûts, tous les murmures, tous les désespoirs, toutes les espérances, toutes les révoltes et tous ces sentiments tumultueux qui ne sont jamais bien connus que de ceux qui les sentent ou qui les ont sentis. Au reste, l'admirable Sapho ne connaît pas seulement tout ce qui dépend de l'amour, car elle ne connaît pas moins bien tout ce qui appartient à la générosité, et elle sait enfin si parfaitement écrire et parler de toutes choses qu'il n'est rien qui ne tombe dans sa connaissance. »

   Sous des noms romains, cette fois, on retrouve l'entourage de Mlle de Scudéry dans les dix volumes et les 10 000 pages de Clélie, une histoire romaine, roman paru de 1654 à 1661. C'est dans cet ouvrage que figure la célèbre « Carte de Tendre ».  

   De nos jours, ses romans, miroirs de la société précieuse, offrent avant tout un grand intérêt documentaire. Au-delà, on peut s'intéresser à l'analyse psychologique : Mlle de Scudéry se passionne pour « l'anatomie d'un cœur amoureux » et le roman devient une réflexion sur l'amour ; le plus intéressant ne se trouve pas dans la peinture de l'amour galant révéré et pratiqué par ses héros au cours de leurs aventures sentimentales - soumission parfaite de l'amant, vertu ombrageuse de la maîtresse, respect du code amoureux - mais dans les portraits, les conversations, les spéculations qui parsèment la trame romanesque et où s'exerce une intelligente psychologie. Enfin, une éthique non conformiste et d'une audacieuse modernité prônait l'amour comme la première des vertus, la seule capable d'élever l'individu au-dessus de lui-même et d'exalter ses qualités ; réclamait l'émancipation de la femme ; recommandait l'esprit de tolérance en matière de religion et celui d'indépendance en politique ; révélait les charmes de la sensibilité, de la spontanéité et de la rêverie.

   Illisible, vraiment ?...

   Oui pour Sainte-Beuve qui écrit dans Portraits et Causeries : « Parler aujourd'hui des romans de Mlle de Scudéry et les analyser, serait impossible sans la calomnier, tant cela paraîtrait ridicule. On lui imputerait trop à elle seule ce qui était le travers du temps... »

   Certes, mais la critique littéraire actuelle n'évoque par les « travers » mais « la spécificité ». Donc, pour qui s'intéresse à l'histoire du roman, Mlle de Scudéry est incontournable.  

Extrait exotique : Thomiris, la reine des Massagètes

   Le lecteur de l'époque aime le dépaysement et Mlle de Scudéry l'emporte vers des contrées lointaines : Cyrus est chargé par le roi des Mèdes d'une mission auprès de la reine des Massagètes, Thomiris, qui jouera un rôle funeste dans sa vie.  

   Mais la reconstitution historique de fastes barbares est un exercice bien difficile... Flaubert s'y essaiera plus tard avec Salammbô (1862).

   « ... Au milieu de tout cela était le pavillon de Thomiris, fort remarquable et par sa beauté, et par sa grandeur prodigieuse, et par les enseignes royales, que l’on voyait arborées sur le haut de ce superbe pavillon [...].L’on nous fit passer, dans ces superbes tentes de Thomiris, par trois différentes chambres richement meublées auparavant que d’arriver au lieu où était la Reine ; mais, lorsque nous entrâmes en celui-là, j’avoue que je fus un peu surpris, et que j’eus peine à croire que je ne fusse pas plutôt à Babylone, à Thémiscire, à Amasie, ou à Sinope, que dans un camp de Massagètes : tant il est vrai que je vis de magnificence et de marques de grandeur. Tout cet appartement était tendu de pourpre tyrienne, toute couverte de plaques d’or massif, où étaient représentées en bas-relief diverses actions de leurs Rois ; l’on voyait pendre au haut du dôme de cette chambre cent lampes d’or, enrichies de pierreries ; la Reine était sur un trône élevé de trois marches, tout couvert de drap d’or, dont le dais était aussi, l’un et l’autre étant encore ornés de plusieurs plaques d’or massif. Il y a avait au pied du trône une petite balustrade d’or, qui séparait la Reine de tout le reste du monde qui l’accompagnait ; toutes les Dames, richement vêtues, étaient assises des deux côtés du trône, sur des carreaux [coussins] de pourpre avec de l’or ; et tous les hommes étaient debout derrière elles. Thomiris avait ce jour-là une espèce de robe et de manteau à l’égyptienne qui, semblant avoir quelque chose de négligé, ne laissaient pas d’être fort majestueux. L’un et l’autre étaient tissus d’or et de soie de diverses couleurs ; car le deuil des veuves parmi les Massagètes ne passe jamais la première année. Sa coiffure était assez haute par derrière, d’où pendait un crêpe qui, après avoir été jusqu’à terre, se rattachait sur l’épaule et se mêlait confusément avec un grand panache de diverses couleurs qui lui flottait sur la tête. Ses cheveux qui sont blonds étaient à demi épars, et sa gorge pleine et blanche, à demi cachée d’une gaze plissée et transparente, qi donnait beaucoup d’agrément à son habit... »

(Le Grand Cyrus, Tome III)

* * * 

Amour de Cyrus pour Artamène (Monologue)

   Cyrus (Artamène), qui s’est épris de Mandane, princesse de Cappadoce, hésite à s’abandonner à sa passion.

   « Quel est ce tournent que je sens, disait-il, et d’où me peut venir l’inquiétude où je me trouve ? Quoi ! pour avoir vu la plus belle personne du monde, faut-il que j’en sois le plus malheureux ? Les beaux objets, ajoutait-il, n’ont accoutumé d’inspirer que de la joie ; d’où peu donc venir que le plus bel objet qui sera jamais ne se donne que de la douleur ? Je ne sais, poursuivait-il, si ce que je soupçonne être amour ne serait point quelque chose de pire ; car enfin que veux-je et que puis-je vouloir ? Mais hélas ! ajoutait-il, c’est parce que je ne sais ce que je veux ni ce que je puis vouloir que je suis malheureux. Je sais bien toutefois que, si je suis mon inclination, j’aimerais la belle Mandane, toute mon ennemie qu’elle est. Mais hélas ! infortuné que je suis, poursuivait-il, ne viens-je pas d’apprendre qu’elle fait des sacrifices pour remercier les Dieux de ma mort ? Et ne viens-je pas de savoir que Cyrus ne lui peut jamais plaire que dans le tombeau où elle le croit enseveli ? [...]

   Souviens-toi, Artamène, ajoutait-il, combien de fois on t‘a dit en Perse que l’amour était une dangereuse passion : dispute-loin donc l’entrée de ton cœur, et ne souffre pas qu’elle en triomphe. Mais hélas ! ajoutait-il tout d’un coup, que dis-je et que fais-je ? Je parle de résistance et je suis vaincu ; je parle de liberté et je suis chargé de fers ; je parle de régner et je suis esclave ; je parle d’ambition et je n’en ai pas d’autre que celle de pouvoir être aimé de Mandane ; je parle de gloire et je ne la veux plus chercher qu’aux pieds de ma Princesse [...] Je sens même que ma raison, toute révoltée qu’elle pourrait être contre mon cœur, commence de me parler pour ma Princesse. Elle me dit secrètement que cette belle passion est la plus noble cause de toutes les actions héroïques, qu’elle a trouvé place dans le cœur de toutes les actions héroïques, qu’elle a trouvé place dans le cœur de tous les héros [...] Enfin elle me dit que, Mandane étant la plus belle chose du monde, je suis excusable d’en être amoureux, et n’osant pas m’avouer que j’en dois être loué, elle m’assure du moins que je n’en suis pas fort blâmable. Suivons donc, suivons cet amour qui nous emporte malgré nous, et ne résistons pas davantage à une ennemie, que nous ne pourrions jamais vaincre et que nous serions même bien marris d’avoir surmontée.»           

Madeleine de Scudéry, Artamène ou Le Grand Cyrus, 1e partie, livre II.

Parodie de Boileau

   Boileau a fait une parodie de ce monologue de Cyrus dans son Dialogue des héros de roman.

   Nous sommes aux Enfers. Pour l’aider à réprimer une révolte qui vient d’éclater parmi les condamnés, Pluton fait venir auprès de lui les plus célèbres héros de l'antiquité, tous gagnés depuis peu par la contagion de la galanterie apportée par les gens du monde venus récemment de la terre.

PLUTON

... Suis-nous, Diogène : j’ai besoin de toi pour nous dire le nom des héros qui vont arriver.

DIOGÈNE

Je ferai de mon mieux.

PLUTON

Asseyons-nous. Qui est celui-ci qui vient le premier de tous, nonchalamment appuyé sur son écuyer ?

DIOGÈNE

C’est le grand Cyrus.

PLUTON

Quoi ! ce grand roi qui transféra l’empire des Mèdes aux Perses, qui a tant gagné de batailles ? De son temps les hommes venaient ici tous les jours par trente et quarante mille. Jamais personne n’y en a tant envoyé.

DIOGÈNE

Au moins ne l’allez pas appeler Cyrus.

PLUTON

Pourquoi ?

DIOGÈNE

Ce n’est plus son nom. Il s’appelle maintenant Artamène[1].

PLUTON

Artamène ! et où a-t-il pêché ce nom-là ? Je ne me souviens point de l’avoir jamais lu.

DIOGÈNE

Je vois bien que vous ne savez pas votre histoire.

PLUTON

Qui ? moi ? Je sais aussi bien mon Hérodote qu’un autre.  

DIOGÈNE

Oui ; mais avec tout cela, diriez-vos bien pourquoi Cyrus a tant conquis de provinces, traversé l’Asie, la Médie, l’Hyrcanie, la Perse, et ravagé enfin plus de la moitié du monde ?  

PLUTON

Belle demande ! C’est que c’était un prince ambitieux, qui voulait que toute la terre lui fût soumise.

DIOGÈNE

Point du tout. C’est qu’il voulait délivrer sa princesse, qui avait été enlevée.

PLUTON

Quelle princesse ?

DIOGÈNE

Mandane.

PLUTON

Mandane ?

DIOGÈNE

Oui, et savez-vous combien elle a été enlevée de fois ?

PLUTON

Où veux-tu que je l’aille chercher ?

DIOGÈNE

Huit fois...

PLUTON

... Mais laissons là ce fou de Diogène. Il faut parler à Cyrus lui-même. Eh bien ! Cyrus, il faut combattre. Je vous ai envoyé chercher pour vous donner le commandement de mes troupes. Il ne répond rien ! Qu’a-t-il ? Vous diriez qu’il ne sait où il est.

CYRUS

Eh ! divine princesse !

PLUTON

Quoi ?

CYRUS

Ah ! injuste Mandane !

PLUTON

Plaît-il ?

CYRUS

Tu me flattes, trop complaisant Féraulas. Es-tu si peu sage que de penser que Mandane, l’illustre Mandane puisse jamais tourner les yeux sur l’infortuné Artamène ? Aimons-la toutefois ; mais aimerons-nous une cruelle ? Servirons-nous une insensible ? Adorerons-nous une inexorable ? Oui, Cyrus, il faut aimer une cruelle. Oui, Artamène, il faut servir une insensible. Oui, fils de Cambyse, il faut adorer l’inexorable fille de Cyaxare[2].

PLUTON

Il est fou. Je crois que Diogène a dit vrai...

Boileau, Dialogue des héros de roman.

 

[1] C’est le nom qu’a Cyrus dans le roman de Mlle de Scudéry : Artamène ou Le Grand Cyrus.

[2] Cyaxare, roi des perses et des Mèdes, dont Cyrus était le neveu, et dont Mandane est la fille dans le roman de Mlle de Scudéry.

Date de dernière mise à jour : 14/04/2020