« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Mme de Sévigné et Bussy-Rabutin

Portrait de Mme de Sévigné par son cousin Bussy-Rabutin

Portrait de Bussy-Rabutin avec ses armes   Dans son Histoire amoureuse des Gaules (1665), Bussy-Rabutin relate la vie galante de la bonne société du temps. Scandale et exil !

   Voici le portrait, sans doute un peu perfide mais non dénué de justesse, de sa cousine, Mme de Sévigné :

« Mme de Sévigné a d’ordinaire le plus beau teint du monde, les yeux petits et brillants, la bouche plate, mais de belle couleur ; le front avancé, le nez semblable à soi, ni long, ni petit, carré par le bout, la mâchoire comme le bout du nez ; et tout cela qui en détail n’est pas beau, est, à tout pendre, assez agréable ; elle a la taille belle, sans avoir bon air ; elle a la jambe bien faite, la gorge, les bras et les mains mal taillés ; elle a les cheveux blonds déliés et épais ; elle a bien dansé, et a l’oreille encore juste ; elle a la voix agréable, elle sait un peu chanter : voilà, pour le dehors, à peu près comme elle est faite.

   Il n’y a point de femme qui ait plus d’esprit qu’elle, et fort peu qui en aient autant ; sa manière est divertissante ; il y en a qui disent que, pour une femme de qualité, son caractère est un peu trop badin. Du temps que je la voyais, je trouvais ce jugement-là ridicule, et je sauvais son burlesque sous le nom de gaieté : aujourd’hui qu’en ne le voyant plus, son grand feu ne m’éblouit pas, je demeure d’accord qu’elle veut être trop plaisante.

   Si on a de l’esprit, et particulièrement de cette sorte d’esprit, qui est enjoué, on n’a qu’à la voir, on ne perd rien avec elle : elle vous entend, elle entre juste en tout ce que vous dites, elle vous devine, et vous mène d’ordinaire bien plus loin que vous ne pensez aller ; quelquefois aussi on lui fait voir bien du pays ; la chaleur de la plaisanterie l’emporte, et en cet état, elle reçoit avec joie tout ce qu’on lui veut dire de libre, pourvu qu’il soit enveloppé ; elle y répond même avec usure, et croit qu’il irait du sien si elle n’allait pas au-delà de ce qu’on lui a dit. Avec tant de feu, il n’est pas étrange que le discernement soit médiocre : ces deux choses étant d’ordinaire incompatibles, la nature ne peut faire de miracle en sa faveur. Un sot éveillé l’emportera toujours auprès d’elle sur un honnête homme sérieux. La gaieté des gens la préoccupe, elle ne jugera pas si l’on entend ce qu’elle dit : la plus grande marque d’esprit qu’on lui peut donner, c’est d’avoir de l’admiration pour elle ; elle aime l’encens ; elle aime être aimée, et, pour cela, elle sème afin de recueillir ; elle donne de la louange pour en revoir.

   Elle aime généralement tous les hommes ; quelque âge, quelque naissance et quelque mérite qu’ils aient, et de quelque profession qu’ils aient ; tout lui est bon, depuis le manteau royal jusqu’à la soutane, depuis le sceptre jusqu’à l’écritoire. Entre les hommes, elle aime mieux un amant qu’un ami ; et, parmi les amants, les gais que les tristes ; les mélancoliques flattent sa vanité ; les éveillés, son inclination ; elle se divertit avec ceux-ci, et se flatte de l’opinion qu’elle a bien du mérite d’avoir pu causer de la langueur à ceux-là.

   Elle est d’un tempérament froid, au moins si on en croit feu son mari : aussi lui avait-il l’obligation de sa vertu, comme il disait ; toute sa chaleur est à l’esprit.

   A la vérité, elle récompense bien la froideur de son tempérament. Si l’on s’en rapporte à ses actions, je crois que la foi conjugale n’a point été violé : si l‘on regarde l’intention, c’est autre chose. Pour en parler franchement, je crois que son mari s’est tiré d’affaire devant le sommes, mais je le tiens un sot devant Dieu. Cette belle, qui veut être à tous les plaisirs, a trouvé un moyen sût, à ce qu’il lui semble, pour se réjouir sans qu’il en coûte rien à sa réputation : elle s’est faite amie de quatre ou cinq prudes, avec lesquelles elle va en tous les lieux du monde. Elle ne regarde pas tant ce qu’elle fait qu’avec qui elle est : en ce faisant, elle se persuade que la compagnie honnête rectifie toutes ses actions. »

Lettre de jeunesse de Mme de Sévigné du 15 mars 1648 à son cousin Bussy-Rabutin

Charles de Sévigné   Mme de Sévigné écrit cette lettre des Rochers, le 15 mars 1648. Dans ses Mémoires, Bussy-Rabutin, qui la date de 1647, se trompe : elle y fait allusion à la naissance de son fils, né en 1648. Elle n’a alors que 22 ans. On y apprend qu'elle tient à ses prérogatives et qu'elle s'y emporte facilement mais jamais méchamment. Jeune mariée et jeune mère, elle n'oublie pas sa famille et prend déjà la plume pour ne plus jamais cesser...   

   « Je vous trouve un plaisant mignon, de me m’avoir pas écrit depuis deux mois. Avez-vous oublié qui je suis et le rang que je tiens dans la famille ? Ah ! Vraiment, petit cadet, je vous en ferai bien ressouvenir : si vous me fâchez, je vous réduirai au lambel [1]. Vous savez que je suis sr la fin d’une grossesse et je ne trouve en vous non plus d’inquiétude de ma santé que si j’étais encore fille. Eh bien je vous apprends, quand vous en devriez enrager, que je suis accouchée d’un garçon [2], à qui je vais faire sucer la haine contre vous avec le lait et que j’en ferai encore bien d’autres, seulement pour vous faire des ennemis : vous n’avez pas eu l’esprit d’en faire autant, le beau faiseur de filles !

   Mais c’est assez vous cacher ma tendresse, mon cher cousin : le naturel l’emporte sur la politique. J’avais résolu de vous gronder sur votre paresse depuis le commencement de cette lettre jusqu’à la fin ; mais je me fais trop de violence et il en faut revenir à vous dire que M. de Sévigné et moi nous vous aimons fort, et que nous parlons souvent du plaisir qu’il y a d’être avec vous. Adieu. »

   Bussy lui fit aussitôt cette réponse :

   « Pour répondre à votre lettre du 15 mars, je vous dirai, madame, que je m’aperçois que vous prenez une certaine habitude à me gourmander, qui a plus l’air de maîtresse que de cousine. Prenez garde à quoi vous vous engagez, car enfin, quand je me serai une fois bien résolu à souffrir, je voudrai avoir les douceurs des amants, aussi bien que les rudesses. Je sais que vous êtes chef des armes et que je dois du respect à cette qualité ; mais vous abusez un peu trop de mes soumissions. Il est vrai que vous êtes aussi prompte à vous apaiser qu’à vous mettre en colère et que si vos lettres commencent par : « Je vous trouve un plaisant mignon », elles finissent par : « Nous vous aimons, M. de Sévigné et moi […). »

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Notes

[1] Figure de blason qui permet de distinguer les branches aînées des cadettes. Ici, les Rabutin-Chantal et les Rabutin-Bussy.

[2] Charles de Sévigné, ci-dessus.

Lettres de Bussy-Rabutin à Mme de Sévigné à propos de ses amours

   Bussy-Rabutin, le cousin de Mme de Sévigné, entretenait avec elle une correspondance amicale qui nous permet de pénétrer plus avant dans l'intimité de la marquise qui, dans sa correspondance, se livrait peu sur ses sentiments.

   * Lettre de Bussy-Rabutin à Mme de Sévigné du 16 juin 1654

   Veuve depuis 1651, Mme de Sévigné, âgée de 28 ans, attira les regards du prince de Conti, comme le lui rappelle son cousin dans cette lettre du 16 juin 1654 qui nous informe de quelques traits de caractère de la toujours belle et jeune marquise :

   « … Ne vous souvenez-vous point de la conversation que vous eûtes chez madame de Montausier avec M. le prince de Conti l’hiver dernier ? Il m’a conté qu’il vous avait dit quelques douceurs, qu’il vous trouvait fort aimable et qu’il vous en dirait deux mots cet hiver. Tenez-vous bien, ma belle cousine ; telle dame qui n’est pas intéressée est quelquefois ambitieuse ; et qui peut résister aux finances du Roi [1] ne résiste pas toujours aux cousins de Sa Majesté. De la manière qu’il m’en a parlé, je vois bien que je suis désigné confident. Je crois que vous ne vous y opposerez pas, sachant comme vous faites avec combien de capacité je me suis acquitté de cette charge en d’autres rencontres [2]. Si, après tout ce que la fortune vous veut mettre en main, je ne fais pas la mienne, ce sera votre faute assurément. Mais vous en aurez soin, car enfin il faut bien que vous le serviez à quelque chose. Tout ce qui m’inquiète, c’est que vous serez un peu embarrassée entre ces deux rivaux, et il me semble déjà vous entendre dire :

Des deux côtés j’ai beaucoup de chagrin.

Ô Dieu l’étrange peine !

Dois-je haïr l’ami de mon cousin ?

Dois-je haïr le cousin de la Reine ?

   Peut-être craindrez-vous de vous attacher au service des princes et que mon exemple vous en rebutera [3]. Peut-être la taille de l’un ne vous plaira-t-elle pas, peut-être la figure de l’autre ? Mandez-moi de ses nouvelles et les progrès qu’il a faits depuis mon départ ; à combien d’acquis-patents [4] il a mis votre liberté. La fortune vous fait de belles avances, ma belle cousine, n’en soyez point ingrate. Vous vous amusez après la vertu comme si c’était une chose solide, et vous méprise le bien comme si vous ne pouviez jamais en manquer. Nous vous verrons un jour regretter le temps que vous avez perdu. Nous vous verrons repentir d’avoir mal employé votre jeunesse et d’avoir voulu avec tant de peines acquérir une réputation qu’un médisant peut vous ôter et qui dépend plus de la fortune que de votre conduite… »

   * Le 3 juillet 1655, Bussy persiste :

   « D’où vient que je ne reçois point de vos nouvelles, madame ? […] Mandez-moi des nouvelles de l’amour du surintendant pour vous [Fouquet], vous n’obligerez pas un ingrat [il lui conte son amour pour sa maîtresse, Mme de Montglas]. Voilà, madame, mon histoire amoureuse. Je pense que celle du surintendant n’est si gaie ni si lamentable mais, quelle qu’elle soit, je vous supplie de ma la dire… ».  

   * Il agit de même le 7 octobre de la même année :

   « … Il y a deux ou trois jours que M. de Turenne [5] et moi, parlant de quelque chose, je vins à vous nommer. Il me demanda si je vous voyais. Je lui dis que oui et que nous étions cousins germains de même maison. IL me dit qu’il vous connaissait et qu’il avait été vingt fois chez vous sans vous rencontrer ; qu’il vous estimait fort et que, pour marque de cela, il ne voyait point de femmes. Je lui dis que vous m’aviez parlé de lui et que vous m’aviez témoigné lui être très obligée.

   À propos de cela, madame, je ne pense pas qu’il y ait au monde une personne si généralement estimée que vous. Vous êtes les délices du genre humain ; l’Antiquité vous aurait dressé des autels et vous auriez assurément été déesse de quelque chose. Dans notre siècle, où l’on n’est pas si prodigue d’encens, on se contente de dire qu’il n’y a point de femme à votre âge plus vertueuses ni plus aimable que vous. Je connais des princes du sang, des princes étrangers, des grands seigneurs, des grands capitaines, des ministres d’État, des gentilshommes, des magistrats et des philosophes qui fileraient pour l’amour de vous. En pouvez-vous demander davantage ? À moins que d’en vouloir à la liberté des cloîtres, vous ne sauriez aller plus loin… ».

   * Et il termine sa lettre du 7 novembre 1655 par ces mots gentiment moqueurs : « … Mille amitiés, s’il vous plaît, à tous mes rivaux, fussent-ils quatre fois autant qu’ils ne sont. » Amour platonique bien entendu, mais sait-on jamais avec le futur auteur de l’Histoire amoureuse des Gaules ?

   En 1657, il se plaint dans ses Mémoires de l’inimitié que lui porte Fouquet : «… Il arriva encore, pour achever de me mettre mal avec lui, qu’il devint amoureux de madame de Sévigné, ma cousine te ma bonne amie ; et que celle-ci n’étant pas favorable à ses vœux, il s’en prit à moi, me crut bien avec elle et ne put pas s’imaginer qu’une jeune dame pût résister aux grâces qui accompagnent les surintendants, si elle n’était prévenue d’une grande passion. Quelque temps après, elle le désabusa sans qu’il lui en coûtât la moindre faveur ; il changea son amour en estime pour une vertu qui lui avait été jusque-là inconnue, mais il ne change pas sa dureté pour moi ; et quand elle lui parlait quelquefois de mes intérêts, il lui répondait qu’on ne me voyait point. Elle lui répliquait que s’il avait besoin de ses amis, je me rendrais plus assurément auprès lui que tous ses courtisans si assidus… ». 

   Plus tard, ils se fâchent, Mme de Sévigné ayant refusé de lui prêter de l’argent. Il tombe en disgrâce auprès du roi qui lui reproche d’être un ami de Fouquet, qu’on vient d’arrêter.  Auprès de Le Tellier, secrétaire d’État, il se renseigne sur le contenu des papiers trouvés chez Fouquet : « … Je le suppliai de me dire si dans les lettres d’amour qui s’étaient trouvées dans les cassettes du surintendant, il y en avait quelqu’une de Mme de Sévigné, comme on le disait. Il me dit que les lettres qu’on avait trouvées d’elle étaient les plus honnêtes du monde et d’un caractère de plaisanterie. J’en fus fort aise ; et quoique nous fussions brouillés alors elle et moi, je pris son parti hautement partout, jusque-là que mon beau-frère de Rouville, la mettant un jour au rang des maîtresses de Fouquet et moi la justifiant, il me dit que cela était plaisant de me voir la défendre après en avoir parlé comme j’avais fait. Je lui répondis que dans toute ma colère je n’avais jamais touché à sa réputation et sur ce qu’il rebattait encore qu’après avoir fait tant de bruit contre elle, ce n’était pas à moi à la défendre, je lui dis que je n’aimais pas le bruit, si je ne le faisais. »     

   Veuve, jeune et séduisante, Mme de Sévigné attirait donc les regards des Grands, et les occasions de se remarier ne lui manquèrent pas. Mais l’éducation de ses enfants, la fréquentation des précieuses et son tempérament peu enclin au libertinage la poussèrent à mener une vie sage et vertueuse. Son cousin n’avait pas tort en évoquant les difficultés financières à venir : pour économiser, elle ne louait que quelques mois par an son Hôtel de Paris (aujourd’hui le musée Carnavalet) et passait le reste du temps dans son domaine des Rochers en Bretagne ou chez son oncle de Coulanges à Livry, sans parler des séjours à Grignan (1672-1673, 1690-1691 et le dernier commencé en 1694 qui devait être le dernier puisqu’elle y mourut le 17 avril 1696 de la petite vérole).

      On peut supposer qu’elle reporta sur sa fille, Mme de Grignan, un amour resté inemployé : son expérience du mariage fut malheureuse avec un mari prodigue et volage, tué en duel. D’où un sentiment maternel exacerbé – que Mme de Grignan supportait difficilement – et la souffrance de la séparation qui valurent à la postérité des lettres remarquables.

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Notes

[1] Allusion à Fouquet, ministre des finances, amoureux de Mme de Sévigné.

[2] Allusion probable au rôle de confident que Bussy-Rabutin joua entre Mme de Sévigné et son mari.

[3] Allusion des déboires de Bussy avec le prince de Condé, frère aîné du prince de Conti. 

[4] Brevets du Roi procurant un paiement immédiat à son bénéficiaire.

[5] Maréchal de France.

Rôle de Bussy-Rabutin dans la postérité des Lettres de Mme de Sévigné

   C'était la seule avec laquelle il pouvait « rabutiner », c'est-à-dire se comprendre à demi-mot et se moquer des autres. Il lui écrit qu'il ne fallait pas qu'elle meure car « avec qui pourrais-je avoir de l'esprit ? » Il copia ses lettres à la marquise et les réponses de celles-ci dans deux registres à part. Ses enfants les publièrent dans deux volumes séparés. C'est ainsi que les Lettres de la marquise furent pour la première fois connues (1697) et sauvées de l'oubli (jusqu'à l'intervention de Mme de Simiane). Elle se trompait en lui disant : « L'histoire vous fera la justice que la fortune vous a si injustement refusée » : elle lui a ravi sa place.

Sources : Mémoires du comte de Bussy-Rabutin, Mercure de France, 2010.

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