« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Mme de Sévigné et Esther

Lettre de Mme de Sévigné sur la représentation d'Esther à Saint-Cyr

   Mme de Sévigné en fit le récit à sa fille, Mme de Grignan, dans sa lettre du 21 février 1689. Il s’agissait de la sixième et dernière représentation, qui eut lieu le 19 février. On voit que Mme de Sévigné offrait à sa fille un tableau des mondanités de l’époque. Plus encore, on la sent très honorée et fière d’avoir été invitée à cette représentation et remarquée par le roi, elle qui, en d’autres temps, avait dénigré Racine…  

   « Je fis ma cour l’autre jour à Saint-Cyr, plus agréablement que je n’eusse jamais pensé. Nous y allâmes samedi, Mme de Coulanges [1], Mme de Bagnols, l’abbé Têtu et moi. Nous trouvâmes nos places gardées. Un officier dit à Mme de Coulanges que Mme de Maintenon lui faisait garder un siège auprès d’elle : vous voyez quel honneur. « Pour vous, Madame, me dit-il, vous pouvez choisir. » Je me mis avec Mme de Bagnols au second banc derrière les duchesses. Le maréchal de Bellefonds vint se mettre, par choix, à mon côté droit, et devant c’étaient Mmes d’Auvergne, de Coislin, de Sully.

   Nous écoutâmes, le maréchal et moi, cette tragédie avec une attention qui fut remarquée, et de certaines louanges sourdes et bien placées, qui n’étaient peut-être pas sous les fontanges [2] de toutes les dames. Je ne puis vous dire l’excès de l’agrément de cette pièce : c’est une chose qui n’est pas aisée à représenter, et qui ne sera jamais imitée ; c’est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet, qu’on n’y souhaite rien ; les filles qui font des rois et des personnages sont faites exprès : on est attentif et on n’a point d’autre peine que celle de voir finir une si aimable pièce ; tout y est simple, tout y est innocent, tout y est sublime et touchant : cette fidélité de l’histoire sainte donne du respect ; tous les chants convenables aux paroles, qui sont tirées des Psaumes et de La Sagesse [livres de la Bible], et mis dans le sujet, sont d’une beauté qu’on ne soutient pas sans larmes : la mesure de l’approbation qu’on donne  à cette pièce, c’est celle du goût et de l’attention.

   J’en fus charmée et le maréchal aussi, qui sortit de sa place pour aller dire au roi combien il était content et qu’il était auprès d’une dame qui était bien digne d’avoir vu jouer Esther. Le roi vint vers nos places, et après avoir tournée, il s’adressa à moi et me dit : « madame, je suis assuré que vous avez été contente. » Moi, sans m’étonner, je répondis : « Sire, je suis charmée ; ce que je sens est au-dessus des paroles. » Le roi me dit : « Racine a bien de l’esprit. » je lui dis : « Sire, il en a beaucoup ; mais, en vérité, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi : elles entrent dans le sujet comme si elles n’avaient jamais fait autre chose. » - Ah ! pour cela, il est vrai. » Et puis sa majesté s’en alla, et me laissa l’objet de l’envie. Comme il n’y avait quasi que moi de nouvelle venue, le roi eut quelque plaisir de voir mes sincères admirations sans bruit et sans éclat. M. le prince, Mme ma princesse me vinrent dire un mot ; Mme de Maintenon, un éclair : elle s’en allait avec le Roi ; je répondis à tout, car j’étais en fortune. »

   Nous avons d’autres comptes rendus des représentations d’Esther à Saint-Cyr : celui de Mme de La Fayette dans ses Mémoires sur la cour de France, et celui d’une des interprètes de la pièce, Mlle de Caylus, dans ses Souvenirs.   

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Notes

[1] Cousine de Mme de Sévigné.

[2] Coiffure mise à la mode par Mlle de Fontanges, favorite de Louis XIV.    

La pièce (1689)

Assuérus acccorde à Esther la grâce de son peuple   On a vu, au 17e siècle, dans Esther, l’histoire de Mme de Maintenon (Esther) supplantant Mme de Montespan (Vasthi) dans la faveur de Louis XIV (Assuérus). On trouve dans la pièce une foule d’allusions transparentes à la vie intime du roi à cette époque. Peut-être la raison pour laquelle Mme de Maintenon, très visiblement flattée dans le rôle d’Esther, aurait trouvé la pièce particulièrement à son goût. Il est vrai que Racine l’a écrite pour les élèves de Saint-Cyr, se pliant à quelques conditions : une pièce sans amour profane quoique capable d'intérésser des jeunes filles. Racine utilise également les sources bibliques.

   On peut s’intéresser aux passages suivants : 

* Acte I, scène 1 : Comment Esther devint reine de Perse (étonnement d’Élise, le récit d’Esther, le secret d’Esther)

* Acte I, scène 3 : Une nouvelle persécution (hésitations d’Esther, remontrances de Mardochée, décision d’Esther) 

* Acte I, scène 4 : La prière d’Esther (Dieu et le peuple juif, Dieu et Esther)

* Acte II, scène 7 : Esther devant Assuérus (un roi terrible mais humain et amoureux, Assuérus aux ordres d’Esther, les volontés d’Esther).

   Notons que le peuple, dans la main de Dieu, est incarné par un choeur de jeunes filles qui, à la fin de chaque acte, chante son effroi (Acte I), son espérance (Acte II) et sa délivrance (Acte III). Grande nouveauté que ce choeur. Esther prépare la voie à Athalie (1691). 

   Esther attire tant de remontrances, de plaintes et de lettres anonymes à Mme de Maintenon qu'Athalie est jouée devant le roi certes, mais presque sans invités, dans une salle à peine décorée, avec des robes de tous les jours (voir à ce sujet Mme de Maintenon et Saint-Cyr). Athalie est en quelque sorte étouffée.    

Remarque sur la gravure : il s’agit d’une tapisserie du 15e siècle de l’abbaye de La Chaise-Dieu. Esther et Assuérus (à droite) sont vêtus à la mode du Moyen Age : Esther porte un hennin et Assuérus une coiffure ornée de fleurs de lys. C’est la règle chez les artistes du Moyen Age de vêtir les personnages antiques selon la mode de leur temps.

Sources de Racine

   Un livre de la Bible, le Livre d'Esther, fournit à Racine son sujet, d'ailleurs souvent traité avant lui. L'Esther de la Bible, dont les historiens confirment à peu près le récit, est une sultane de sérail et Assuérus son maître, brute épaisse qui passe ses jours à manger et à boire. Elle profite de son ivresse pour lui arracher un contre-ordre à l'édit d'Aman. Le sang de 75 000 Persans massacrés marque sa victoire. Aventure barbare adouçie par Racine qui voile la fin sauvage du récit biblique. Assuérus n'est plus un despote bestial, la sultane juive est devenue une épouse pudique et douce.

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