« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Mme de Sévigné et Sainte-Beuve

Mme de Sévigné vue par Sainte-Beuve (Portraits de femmes)

Portraits de femmes (Sainte-Beuve)   Sainte-Beuve consacre le premier chapitre de ses Portraits de femmes à Mme de Sévigné. Qu’en dit-il ?

   * Il fait allusion à ses « prunelles changeantes et, comme elle le dit elle-même, à ses paupières bigarrées (1). »

   * Il la dit « aimée, recherchée, courtisée » et cite en en note ces propos d’une lettre de Mme de Lafayette : « Votre présence augmente les divertissements, et les divertissements augmentent votre beauté lorsqu’ils vous environnent ; enfin la joie est l’état véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire qu’à personne du monde. » Il précise : « Mme de Sévigné avait ce qu’on peut appeler de l’humeur, dans le sens d’humour, mais une belle humeur… ».

   * Elle est charmante : il cite un portrait de Mme de Sévigné jeune par l’abbé Arnauld : « Il me semble que je la vois encore telle qu’elle me parut la première fois que j’eus l’honneur de la voir, arrivant dans le fond de son carrosse tout ouvert, au milieu de M. son fils et de mademoiselle sa fille : tous trois tels que les poètes représentent Latone au milieu du jeune Apollon et de la jeune Diane, tant il éclatait d’agrément dans la mère et dans les enfants ! »

   * A propos de sa fille : « Mlle de Sévigné figurait dès 1663 dans les brillants ballets de Versailles, et le poète officiel, qui tenait alors à la cour la place que Racine et Boileau prirent à partir de 1672, Benserade, fit plus d’un madrigal en l’honneur de cette bergère et de cette nymphe qu’une mère idolâtre appelait la plus jolie fille de France (2). »

   * A propos de la séparation entre la mère et la fille qui date de 1671 : « Avant cette séparation de 1671, on n’a de Mme de Sévigné qu’un assez petit nombre de lettres adressées à son cousin Bussy, et d’autres à M. de Pomponne sur le procès de Fouquet. »

   * A propos de la conversation dans les salons : « La conversation, d’ailleurs, n’était pas encore devenue come au dix-huitième siècle, dans les salons ouverts sous la présidence de Fontenelle, une occupation, une affaire, une prétention ; on n’y visait pas nécessairement au trait ; l’étalage géométrique, philosophique et sentimental n’y était pas de rigueur ; mais on y causait de soi, des autres, de peu ou de rien. C’était, comme dit Mme de Sévigné, des conversations infinies : « Après le dîner, nous allâmes causer dans les plus agréables bois du monde ; nous y fûmes jusqu’à six heures dans plusieurs sortes de conversations si bonnes, si tendres, si aimables, si obligeantes et pour vous et pour moi, que j’en suis pénétrée. » (Lettre du 19 juin 1675). En note, Sainte-Beuve évoque Mlle de Montpensier écrivant en 1660 à Mme de Motteville sur son idéal de vie retirée : « Aussi nous faut-il toutes sortes de de personnes pour pouvoir parler de toutes sortes de chose dans la conversation, qui, à votre goût et au mien, est le plus grand plaisir de la vie et presque le seul à mon gré. »

   * Elle ne cherche pas le suffrage de la postérité en écrivant ses lettres : « Elle écrit d’ordinaire au courant de la plume, et le plus de choses qu’elle peut. » Il cite cette phrase d’elle : « En vérité, il faut un peu entre amis laisser trotter les plumes comme elles veulent : la mienne a toujours la bride sur le cou. » Il poursuit : « Mais il y a des jours où elle a plus de temps et où elle se sent davantage en humeur, alors, tout naturellement, elle soigne, elle arrange, elle compose à peu près autant que La Fontaine pour une de ses fables : ainsi la lettre à M. de Coulanges sur le mariage de Mademoiselle du 15 décembre 1670 : « Je m’en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse… » ; ainsi celle encore sur ce pauvre Picard qui est renvoyé pour n’avoir pas voulu faner (à Mme de Grignan le 22 juillet 1671 et à Coulanges le 26 juillet). Ces sortes de lettres […] faisaient bruit dans la société, et chacun désirait les lire. » Sainte-Beuve cite la lettre de Mme de Coulanges à Mme de Sévigné du 10 avril 1673 : « Je ne veux pas oublier ce qui m’est arrivé ce matin ; on m’a dit : Madame, voilà un laquais de Mme de Thianges ; j’ai ordonné qu’on le fît entrer. Voici ce qu’il avait à me dire : Madame, c’est de la part de Mme de Thianges, qui vous prie de lui envoyer la lettre du cheval de Mme de Sévigné et celle de la prairie. J’ai dit au laquais que je les porterais à sa maîtresse, et je m’en suis défaite. Vos lettres font tout le bruit qu’elles méritent, comme vous voyez ; il est certains qu’elles sont délicieuses, et vous êtes comme vos lettres. » Il poursuit : « Mme de Sévigné loue continuellement sa fille sur ce chapitre des lettres : « Vous avez des pensées et des tirades incomparables. » Et elle raconte qu’elle en lit par-ci par-là certains endroits choisis aux gens qui en sont dignes : « Quelquefois j’en donne aussi une petit part à Mm de Villars, mais elle s’attache aux tendresses, et les larmes lui en viennent aux yeux. » (Lettre à Mme de Grignan du 22 janvier 1672).

   * Son amour de la nature : « Mme de Sévigné [comme la Fontaine] aimait beaucoup les champs ; elle allait faire de longs séjours à Livry chez l’abbé de Coulanges (3), ou à sa terre des Rochers en Bretagne ; et il est piquant de connaître sous quels traits elle a vu et a peint la nature. On s’aperçoit d’abord que, comme notre bon fabuliste, elle a lu de bonne heure l’Astrée, et qu’elle a rêvé dans sa jeunesse sous les ombrages mythologiques de Vaux et de Saint-Mandé. Elle aime à se promener aux rayons de la belle maîtresse d’Endymion, à passer deux heures seule avec les hamadryades ; ses arbres sont décorés d’inscriptions et d’ingénieuses devises. » Et il cite les lettres du 9 et du 20 octobre 1675 : « Bella cosa far niente, dit un de mes arbres ; l’autre lui répond : Amor odit inertes ; on ne sait auquel entendre » et « Pour nos sentences, elles ne sont point défigurées ; je les visite souvent ; elles sont même augmentées, et deux arbres voisins disent quelquefois les deux contraires : La lontananza ogni gran piaga salda, et Piaga d’amor non si sana mai. Il y en a cinq ou six dans cette contrariété (4). »  Sainte-Beuve cite aussi la lettre du 3 novembre 1677 : « Je suis venue ici (à Livry) achever les beaux jours et dire adieu aux feuilles ; elle sont encore toutes aux arbres, elles n’ont fait que changer de couleur ; au lieu d’être vertes, elles ont aurore, et de tant de sortes d’aurore que cela compose un brocart d’or riche et magnifique, que nous voulons trouver plus beau que du vert, quand ce ne serait que pour changer. » Il évoque également cette lettre des Rochers du 26 juin 1680 : « Je serais fort heureuse dans ces bois, si j’avais une feuille qui chantât : ah ! la jolie chose qu’une feuille qui chante ! »

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Notes 

(1) L’expression n’est pas d’elle mais de son cousin Bussy-Rabutin. L’expression ne la satisfait d’ailleurs pas.   

(2) En fait, l’expression est de Bussy-Rabutin.  

(3) L’abbaye de Livry est située près de Melun. Sainte-Beuve rapporte dans son Lundi sur Mme du Deffand : « Mme de Sévigné était alors très en vogue dans la société ; on lisait le recueil de ses lettres, assez récemment publié […]. Horace Walpole raffolait d’elle et ne l’appelait que Notre-Dame-de-Livry. Oh ! que de fois Mme du Deffand, pour lui plaire, envia le style de cette sainte de Livry ! »

(4) Les deux citations sont empruntées au Pastor fido, (III, 3), drame pastoral de Guarini (1590). On lit aussi Aminta (1572) du Tasse. 

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