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Mme de Sévigné et la santé de sa fille

   Dans ses lettres, elle accable François de Grignan de conseils : prendre au sérieux ses troubles circulatoires ou ses problèmes pulmonaires, consommer du lait pour apaiser son sang échauffé, ne pas tomber enceinte trop souvent, etc. Sujet de conflit récurrent entre les deux femmes, l’une n’en faisant qu’à sa tête et l’autre voulant à tout prix s’immiscer toujours plus dans son existence avec parfois une grande indiscrétion, faisant preuve de chantage affectif et jouant sur le pathos de la crainte.      

   Le 4 octobre 1671, elle écrit : « Cela est vrai, ma fille, vos ne vous reposez jamais, vous êtes toujours dans le mouvement, et je tremble quand je pense à votre état et à votre courage qui assurément passe de beaucoup vos forces. Je conclus comme vous que quand vous voudrez vous reposer, il ne sera plus temps, et qu’il n’y aura aucune ressource à vos fatigues passées. »

   Le 2 décembre 1671 : « Je commence même à croire qu’il est temps de faire souvenir M. de Grignan de la parole qu’il m’a donnée. Enfin songez que voici la troisième fois que vous accouchez au mois de novembre ; ce sera au mois de septembre cette fois si vous ne le gouvernez. Demandez-lui cette grâce en faveur du joli présent que vous lui avez fait[1]. »  

   Le 13 janvier 1672 : « Je veux aussi vous avertir d’une chose que je soutiendrai en face de votre mari et de vous. C’est que si, après être purgée, vous avez seulement la pensée (c’est bien peu) de coucher avec M. de Grignan, comptez que vous êtes grosse. Et si quelqu’une de vos matrones dit le contraire, elle sera corrompue par votre époux. Après cet avis, je n’ai plus rien à dire. »

   Le 8 mars 1676 à M. de Grignan : Je viens à vous, Monsieur le Comte ; vous dites que ma fille ne devrait faire autre chose que d’accoucher tant elle s’en acquitte bien. Eh, seigneur Dieu ! fait-elle autre chose ? Mais je vous avertis que si, par tendresse et par pitié, vous ne donnez quelque repos à cette jolie machine, vous la détruirez infailliblement, et ce sera dommage. Voilà la pensée que je vous veux donner, mon cher Comte, qui, comme vous voyez, n’est pas du Dimanche gras. »  

   Le 18 juin 1677 : « Je vous conjure, ma bonne, si vous m’aimez, de ne point loger dans votre appartement à Grignan. Le Coadjuteur dit que le four est sous votre lit ; je connais celui qui est au-dessus. De sorte, ma bonne, que si vous ne vous tirez de tous ces fours, vous serez plus échauffée que vous ne l’étiez ici ; contentez-moi là-dessus. »

   Le 3 septembre 1677 : « Si vous ne suivez les avis de Guisoni sur le rafraîchissement, vous tomberez dans une maigreur et une délicatesse qui ne sera plus une vie. »

   Le 20 octobre 1679 : « Mandez-moi donc désormais l’état où vous êtes, mais avec sincérité. Je vous au mandé ce que je savais pour vos jambes. Si vous les tenez chaudement, vous ne serez jamais soulagée. Quand je pense à vos jambes nues, le matin, deux ou trois heures pendant que vous écrivez, mon Dieu ! ma bonne, que cela est mauvais ! »  

   Le 13 décembre 1679 : « Vous voulez donc que je vous croie, ma fille, sur votre santé ; je le veux et je suis persuadée de la tranquillité de votre poitrine, et Dieu vous conserve, et vous continue et vous augmente ce bon état ! Il dépend beaucoup de vous et de vos soins. Quand vous mettrez votre conservation, votre repos, votre nourriture, votre sommeil devant autre chose, que vous aurez de l’attention à votre santé, je crois en vérité, ma fille, qu’elle ira bien, mais quand vous renverserez cet ordre, et que vous préférerez toutes choses à vous, je crois que vous n’êtes point en état de tenir cette conduite. »  

   Dans sa lettre du 29 décembre 1679 : « Vous avez été à Lambesc, à Salon ; ces voyages, avec votre poitrine, ont dû vous mettre en mauvais état, et vous ne vous en souciez point et personne n’y pense. Vous seriez bien fâchée d’avoir ein dérangé ; il faut que la compagnie des bohèmes soit complète, comme si vous aviez leur santé. Votre lit, votre chambre, un grand repos, un grand régime, voilà ce qu’il vous fallait, ma bonne ; au lieu de cela, du mouvement, des compliments, du dérèglement et de la fatigue. Ma bonne, il ne faut rien rien espérer de vous, tant que vous mettez toutes sortes de choses devant votre santé. »

   Le 23 février 1680 : « Mais ce qui fonde nos espérances, c’est que le lait ne vous incommode point et que l’eau de mauve le fasse passer. C’est Dieu qui nous a envoyé M. de la Rouvière, et c’est à lui qu’on devra tout s’il vous met en état, par cette invention, de faire usage du lait. Ma bonne, ayez de la suite dans votre conduite. Ne vous lassez point de ce lait ; prenez-en du moins une fois le jour. Ne croyez point être guérie pour être un mois sans douleur. Ne vous fatiguez point de vous ménager. Il n’y a que la persévérance qui puisse vous tirer d’affaire ; ce n’est point par des soins de quinze jours que vous serez guérie. »

   Le 5 avril 1680 : « Vous m’écrivez, ma bonne, une fort grande lettre de votre écriture ; cela commence par me donner beaucoup de chagrin et d’inquiétude quand je pense, ma pauvre bonne, au mal que cela vous a fait. Vous m’aviez tant promis de vous ménager ; vous ne tenez aucune de vos paroles quand il en est question. La Rouvière [son médecin] n’est point content de vous, ni moi par conséquent. Vous me direz que si vous vous trouviez mal, vous n’écririez pas. Ah ! voilà, ma bonne, ce qui n’est pas tout à fait vrai ; vous vous trouvez mal et vous écrivez, et vous ne me dites pas un mot de votre santé. C’est que vous ne voulez pas me dire que vous êtes retombée dans vos incommodités. Je ne lasse pas, ma chère bonne, de le savoir et d’en être extrêmement touchée. Votre médecin prétend que, si vous n’aviez point négligé vos remèdes et votre régime, vous ne seriez pas retombée. J’espère que vous aurez eu quelque pitié de vous et de nous. Je dis toujours la même chose ; c’est qu’il est toujours question aussi de la même chose. »   

   Le 13 mai 1680 : « Je trouve, ma très chère que vous écrivez trop ; vous abusez de votre petite santé. Elle ne vous durera guère sui vous la traitez ainsi, et que vous écriviez à bride abattue ; il faut plus de mesures pour conserver votre délicatesse. »

   Le 10 août 1680 : « Vous allez vous baigner, ma bonne, au moins que ce ne soit point dans de l’eau froide. Pour le demi-bain, je le crois fort mauvais. Eh, mon Dieu ! que ne suivez-vous un peu les bons avis de La Rouvière ? Qu’est-il arrivé qui vous les doive faire négliger ?  Il y a ici une femme, malade comme vous l’étiez qui m‘a renouvelé toutes me craintes. Elle a été mieux, elle est retombée. Elle se repent bien d’avoir discontinué son lait ; elle va rentrer dans l’obéissance. Ah ! ma chère enfant, que ces intervalles sont peu sûrs et qu’il serait bien plus sage de se conduire comme une personne qui veut guérir ! »

   Le 17 avril 1689 : « Ma fille, vous prenez trop sur vous ; vous abusez de votre jeunesse. Vous voyez que votre tête ne veut plus que vous l’épuisiez par des écritures infinies ; si vous ne l’écoutez pas, elle vous fera un mauvais tour. Vous lui refusez une saignée ; pourquoi ne pas la faire à Aix pendant que vous mangez gras ? Enfin je suis malcontente de vous et de votre santé. »

Sources : lettres citées dans Relier, délier les langues, collectif, Hermann, 2019.


[1] Mariée le 29 janvier 1669, elle eut six enfants : Marie-Blanche (1670-1735), Louis-Provence (1671-1704), Pauline (1674-1737), devenue Mme de Simiane, Jean-Baptiste (1676-1677), fausse couche d'un garçon début 1670 et un garçon mort-né en 1673. 

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