Mme de Sévigné, une pipelette à la cour

Sur les maîtresses du roi

   La lettre du 20 mars 1680 où Mme de Sévigné annonce à sa fille la mort de La Rochefoucauld et le désespoir de Mme de La Fayette évoque également Mme la Dauphine (voir infra) et le comportement des maîtresses du roi (qui n'a pas totalement rompu avec Mme de Montespan) :

   « ... La faveur de Mme de Maintenon augmente tous les jours. Ce sont des conversations infinies avec Sa Majesté, qui donne à Mme la Dauphine le temps qu'il donnait à Mme de Montespan ; jugez de l'effet que peut faire un tel retranchement [sur la Montespan] [...]. Il y aurait mille bagatelles à conter sur cela... »  

Louis XIV lui donne son congé officiel le 6 avril. On voit que Mme de Sévigné suit de fort près l'actualité. Dommage qu'elle ne nous conte pas ces « bagatelles » !...  

Sur la Dauphine (Lettres des 20 et 29 mars et du 5 avril 1680

La dauphine Marie-Anne de Bavière   En 1680, la princesse Marie-Anne de Bavière épouse le Dauphin, fils de Louis XIV. La cour de Versailles médit sur sa laideur.  

   Le 20 mars, Mme de Sévigné écrit à sa fille :

   « On m’a voulu mener voir Mme la Dauphine : en vérité, je ne suis pas si pressée. M. de Coulanges l’a vue ; le premier coup d’œil est à redouter, comme dit M. Sanguin ; mais il y a tant d’esprit, de mérite, de bonté, de manières charmantes, qu’il faut l’admirer :

S’il faut admirer Cybèle,

Il faut encor plus l’aimer.

   On ne conte que ses dits pleins d’esprit et de raison […] ».

   Le 29 mars, elle poursuit ainsi :

   « J’étais avant-hier tout au beau milieu de la cour ; Mme de Chaulnes enfin m’y mena. Je vis Mme la Dauphine, dont la laideur n’est point du tout choquante, ni désagréable ; son visage lui sied mal ; mais son esprit lui sied parfaitement bien : elle ne fait pas une action, elle ne dit pas une parole qu’on ne voie qu’elle en a beaucoup. Elle a les yeux vifs et pénétrants ; elle entend et comprend facilement toutes choses ; elle est naturelle, et non plus embarrassée ni étonnée que si elle était née au milieu du Louvre. Elle a une extrême reconnaissance pour le roi, mais c’est sans bassesse : ce n’est point comme étant au-dessous de ce qu’elle est, c’est comme ayant été choisie et distinguée dans toute l’Europe. Elle a l’air fort noble, et beaucoup de dignité et de bonté ; elle aime les vers, la musique, la conversation ; elle est fort bien quatre ou cinq heures dans sa chambre paisiblement à ne rien faire ; elle est étonnée de l’agitation qu’on se donne pour se divertir. Elle a fermé la porte aux moqueries et aux médisances : l’autre jour, la duchesse de La Ferté voulait lui dire une plaisanterie, comme un secret, sur cette pauvre princesse Marianne [1], dont la misère est à respecter ; Mme la Dauphine lui dit avec un air sérieux : « Madame, je ne suis point curieuse » et ferme ainsi la porte, c’est-à-dire la bouche, aux médisances et aux railleries.

   Le 5 avril, elle écrit à peu près la même chose au comte de Guitaut :

   « … Disons un mot de Mme la Dauphine. J’ai eu l’honneur de la voir ; il est vrai qu’elle n’a nulle beauté, mais il est vrai que son esprit lu sied si parfaitement bien, qu’on ne voit que cela, et l’on n’est occupé que de la bonne grâce et de l’air naturel avec lequel elle se démêle de tous ses devoirs. Il n’y a nulle princesse née dans le Louvre qui pût s’en mieux acquitter. C’est beaucoup que d’avoir de l’esprit au-dessus des autres dans cette place, où pour l’ordinaire on se contente de ce que la politique vous donne : on est heureux quand on trouve du mérite. Elle est fort obligeante, mais avec dignité et sans fadeur ; elle a ses sentiments tout formés dès Munich, elle ne prend point ceux des autres. On lui propose de jouer : « Je n’aime point le jeu. » On la prie d’aller à la chasse : « Je n’ai jamais aimé la chasse. – Qu’aimez-vous donc ? – J’aime la conversation ; j’aime à être paisiblement dans ma chambre ; j’aime à travailler », et voilà qui est réglé et ne se contraint point. Ce qu’elle aime parfaitement, c’est de plaire au roi. Cette envie est digne de son bon esprit, et elle réussit tellement bien dans cette entreprise que le roi lui donne une grande partie de son temps aux dépens de ses anciennes amies, qui souffrent cette privation avec impatience… ».

_ _ _

Notes

[1] Allusion à la princesse de Conti. 

Sur le roi Louis XIV

   Dans cette lettre du 1er décembre 1664, adressée à Monsieur de Pomponne, alors en exil, Mme de Sévigné met en avant l’habileté (on n’en doute pas) et l’humilité (on en doute davantage) de Louis XIV :

   « ... Il faut que je vous conte une petite historiette qui est très vraie et qui vous divertira. Le Roi se mêle depuis peu de faire des vers ; MM de Saint-Aignan et Dangeau lui apprennent comme il s’y faut prendre. Il fit l’autre jour un petit madrigal [petit poème galant] que lui-même ne trouva pas trop joli. Un matin, il dit au maréchal de Gramont : « Monsieur le maréchal, je vous prie, lisez ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent. Parce qu’on sait que depuis peu j’aime les vers, on m’en apporte de toutes les façons. » Le maréchal, après avoir lu dit au Roi : « Sire, Votre Majesté juge divinement bien de toutes choses : il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j’aie jamais lu. » Le Roi se mit à rire et lui dit : « N’est-il pas vrai que celui qui l’a fait est bien fat ? » - Sire, il n’y a pas moyen de lui donner un autre nom. – Eh bien ! dit le Roi, je suis ravi que vous m’en ayez parlé si bonnement : c’est moi qui l’ai fait. »

   La flatterie est de circonstance en ce siècle d'absolutisme.

* * *

 

Ajouter un commentaire