Boileau

Satire X (Boileau), "Sur les femmes" (1694), Extrait et questions

Boileau   Comme les Caractères (voir plus bas), la Satire X propose une suite de portraits, cette fois des portraits de femmes. A un homme décidé à se marier, Boileau rappelle les périls de l’entreprise en lui décrivant les vices du beau sexe. Défilent dans ses vers caricaturaux l’épouse infidèle et lubrique, la coquette frivole et dépensière, celle qui se ruine au jeu, l’avaricieuse, la précieuse, la bigote, etc.

   Longue tradition misogyne certes mais aussi obsessions personnelles d’un vieux célibataire et la hargne d’un poète engagé dans la Querelle des Anciens et des Modernes. Il tient en effet les femmes responsables de cette évolution du goût et des mentalités qui conduit nombre de ses contemporains à contester la doctrine classique et le culte de l’Antiquité. Il est vrai que la mentalité mondaine et « moderne » s’est élaborée pour une bonne part dans les salons et ruelles des précieuses…  

 « … Bientôt dans ce grand monde, où tu vas l’entraîner,

 Au milieu des écueils qui vont l’environner,

 Crois-tu que toujours ferme aux bords du précipice

 Elle pourra marcher sans que le pied lui glisse ;

 Que toujours insensible aux discours enchanteurs

 D’un idolâtre amas de jeunes séducteurs,

 Sa sagesse jamais ne deviendra folie ?

 D’abord tu la verras, ainsi que dans Clélie[1],

 Recevant ses amants sous le doux nom d’amis,

 S’en tenir avec eux aux petits soins permis :

 Puis, bientôt en grande eau sur le fleuve de Tendre,

 Naviguer à souhait, tout dire, et tout entendre.

 Et ne présume pas que Vénus, ou Satan

 Souffre qu’elle en demeure aux termes du roman.

 Dans le crime il suffit qu’une fois on débute ;

 Une chute toujours attire une autre chute.

 L’honneur est comme une île escarpée et sans bords :

 On n’y peut plus rentrer dès qu’on en est dehors.

 Peut-être, avant deux ans ardente à te déplaire,

 Éprise d’un cadet[2], ivre d’un mousquetaire,

 Nous la verrons hanter les plus honteux brelans[3],

 Donner chez la Cornu[4] rendez-vous aux galants ;

 De Phèdre dédaignant la pudeur enfantine,

 Suivre à front découvert Z[5] (...) et Messaline[6] ;

 Conter pour grands exploits vingt hommes ruinés,

 Blessés, battus pour elle, et quatre assassinés :

 Trop heureux si, toujours femme désordonnée,

 Sans mesure et sans règle au vice abandonnée,

 Par cent traits d’impudence aisés à ramasser,

 Elle t’acquiert au moins un droit pour la chasser !

    Mais que deviendras-tu ? Si, folle en son caprice,

 N’aimant que le scandale et l’éclat dans le vice,

 Bien moins pour son plaisir, que pour t’inquiéter,

 Au fond peu vicieuse elle aime à coqueter ?

 Entre nous, verras-tu, d’un esprit bien tranquille,

 Chez ta femme aborder et la cour et la ville ?

 Hormis toi, tout chez toi, rencontre un doux accueil :

 L’un est payé d’un mot, et l’autre d’un coup d’œil.

 Ce n’est que pour toi seul qu’elle est fière et chagrine :

 Aux autres elle est douce, agréable, badine ;

 C’est pour eux qu’elle étale et l’or, et le brocart ;

 Que chez toi se prodigue et le rouge et le fard,

 Et qu’une main savante, avec tant d’artifice,

 Bâtit de ses cheveux le galant édifice.

 Dans sa chambre, crois-moi, n’entre point tout le jour.

 Si tu veux posséder ta Lucrèce à son tour,

 Attends, discret mari, que la belle en cornette

 Le soir ait étalé son teint sur la toilette,

 Et dans quatre mouchoirs, de sa beauté salis,

 Envoie au blanchisseur ses roses et ses lis.

 Alors tu peux entrer ; mais, sage en sa présence,

 Ne va pas murmurer de sa folle dépense.

 D’abord, l’argent en main paye et vite et comptant.

 Mais non, fais mine un peu d’en être mécontent,

 Pour la voir aussitôt, de douleur oppressée,

 Déplorer sa vertu si mal récompensée.

 Un mari ne veut pas fournir à ses besoins !

 Jamais femme après tout a-t-elle coûté moins ?

 A cinq cents louis d’or, tout au plus, chaque année,

 Sa dépense en habits n’est-elle pas bornée ?

 Que répondre ? Je vois qu’à de si justes cris,

 Toi-même convaincu, déjà tu t’attendris,

 Tout prêt à la laisser, pourvu qu’elle s’apaise,

Dans ton coffre en pleins sacs puiser tout à son aise.

    À quoi bon, en effet, t’alarmer de si peu ?

 Eh ! que serait-ce donc, si le démon du jeu

 Versant dans son esprit sa ruineuse rage,

 Tous les jours, mis par elle à deux doigts du naufrage,

 Tu voyais tous tes biens au sort abandonnés,

 Devenir le butin d’un pique[7]ou d’un sonnez[8] !

 Le doux charme pour toi de voir, chaque journée,

 De nobles champions ta femme environnée,

 Sur une table longue et façonnée exprès,

 D’un tournoi de bassette[9] ordonner les apprêts !

Ou, si par un arrêt la grossière police

 D’un jeu si nécessaire interdit l’exercice,

 Ouvrir sur cette table un champ au lansquenet,

 Ou promener trois dés chassés de son cornet :

 Puis sur une autre table, avec un air plus sombre,

 S’en aller méditer une vole[10] au jeu d’hombre ;

 S’écrier sur un as mal à propos jeté ;

 Se plaindre d’un gâno[11] qu’on n’a point écouté ;

 Ou, querellant tout bas le ciel qu’elle regarde,

 A la bête gémir d’un roi venu sans garde !

 Chez elle, en ces emplois, l’aube du lendemain

 Souvent la trouve encor les cartes à la main :

 Alors, pour se coucher, les quittant non sans peine,

 Elle plaint le malheur de la nature humaine,

 Qui veut qu’en un sommeil, où tout s’ensevelit

 Tant d’heures sans jouer se consument au lit.

 Toutefois en partant la troupe la console,

 Et d’un prochain retour chacun donne parole.

 C’est ainsi qu’une femme en doux amusements

 Sait du temps qui s’envole employer les moments ;

 C’est ainsi que souvent par une forcenée,

 Une triste famille à l’hôpital traînée,

 Voit ses biens en décret sur tous les murs écrits[12],

 De sa déroute illustre effrayer tout Paris… »

Pistes de lecture

1/ La libertine (vers 1 à 30)

  • Étudier la progression inquiétante du portrait
  • Quels procédés rhétoriques rythment la déchéance évoquée ?
  • Montrer que ce portrait est aussi le procès de la mondanité « moderne ».

2/ La coquette (vers 31 à 64)

  • Quelle différence y a-t-il entre la coquette et la libertine ?
  • Quels traits relèvent d’une longue tradition satirique ?
  • Étudier l’art de la comédie dans l’évocation du tête-à-tête entre les deux époux.

3/ La joueuse (vers 65 à 98)

  • Quels termes assimilent le goût du jeu à une aliénation ?
  • En quoi ce troisième portrait est-il particulièrement pittoresque ?
  • Analyser la constante ironie du passage. 

Pour aller plus loin

  • On peut étudier le type de la coquette chez Molière, surtout dans Le Misanthrope (Célimène).
  • On peut comparer l’image que Boileau donne de la femme à celle de La Bruyère dans les Caractères (chapitre « Des femmes », infra)). Comment s’explique la convergence des points de vue ?

Extrait des Caractères, « Des femmes », 22

   « Une femme galante veut qu'on l'aime ; il suffit à une coquette d'être trouvée aimable et de passer pour belle. Celle-là cherche à engager ; celle-ci se contente de plaire. La première passe successivement d'un engagement à un autre ; la seconde a plusieurs engagements à la fois. Ce qui domine dans l'une, c'est la passion et le plaisir ; et dans l'autre, c'est la vanité et la légèreté. La galanterie est un faible du cœur, ou peut-être un vice de la complexion ; la coquetterie est un dérèglement de l'esprit. La femme galante se fait craindre et la coquette se fait haïr. L'on peut tirer de ces deux caractères de quoi en faire un troisième, le pire de tous. »


[1] Coup de griffe contre les romans de Mlle de Scudéry.

[2] Le plus jeune fils de la famille.

[3] Maisons de jeu.

[4] Entremetteuse célèbre.

[5] Initiale bien commode !

[6] Impératrice romaine réputée pour ses débauches.

[7] Terme du jeu de piquet.

[8] Les deux six, terme du jeu de trictrac.

[9] Bassette, lansquenet, hombre, bête : jeux de cartes.

[10] Un coup.

[11] Terme du jeu d’hombre.

[12] Ancien mode d’expropriation.

Eduquons de même le style !

   Dans sa Préface des Odes et ballades (1826), Victor Hugo, pourtant chef de file du mouvement romantique, en appelle à Boileau : « Plus on dédaigne la rhétorique, plus il sied de respecter la grammaire. On ne doit détrôner Aristote [et ses genres littéraires codifiés] que pour faire régner Vaugelas, et il faut aimer l’Art poétique de Boileau, sinon pour les préceptes, du moins pour le style... »

   En effet, le 17e siècle, imitant l’Antiquité, impose un cadre théorique et les « préceptes » définissent des codes esthétiques contraignants. Rappelons ici la querelle autour du Cid qui oppose Corneille aux tenants des règles édictées par Aristote.

   De son côté, Flaubert, dans la lettre à Louise Colet du 14 octobre 1846, s’insurge contre Voltaire, trop respectueux de Boileau et des règles classiques dans ses tragédies : « Voltaire, malgré lui, a été rétréci par Boileau. » Pourtant, Flaubert admire « ce vieux père Boileau, [...] un maître homme et un grand écrivain ». Citons ces vers de l’Épître IX (1675) :

 « Rien n’est beau que le vrai : le vrai seul est aimable ;

Il doit régner partout, et même dans la fable :

De toute fiction l’aimable fausseté

Ne tend qu’à faire aux yeux briller la vérité. »

   Ne peut-on entrevoir ici le mot d‘ordre du réalisme ? Dans une lettre à Mlle Leroyer de Chantepie (18 mars 1857), il précise en effet que « le Beau indéfinissable [...] est la splendeur du Vrai. »

Remarque sur Boileau

   Paul Guth déclare au président du jury d’agrégation qui lui demande sur quel sujet portera sa thèse :  « Peut-être sur un écrivain du 17e siècle... les classique sont si méconnus !... Peut-être sur Boileau, auquel il faudrait enfin arracher sa pancarte injurieuse de raseur. » [...] Je me mis à vitupérer les ennemis actuels de Boileau, les conformistes que Boileau fouaillerait s’il vivait encore. « Et ils le sentent ! C’est pour cela qu’ils l’accablent sous cette réputation de pontife en saindoux ! » (Le Naïf aux quarante enfants).

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