Lectures de la Palatine

Lectures de la princesse Palatine (Lettres)

   Cultivée, bien éduquée par sa tante la duchesse de Hanovre la Palatine s’intéresse non seulement au théâtre mais également, plus généralement, à la littérature. Elle lit Virgile, La Bruyère, Leibniz, Descartes, et bien d’autres encore. Retirée le plus possible de la vie de cour, elle devient progressivement cette personne « farouche et particulière[1]» dont parle Saint-Simon qui l’estime.  

Extraits de sa correspondance

   * « Il faut que je vous remercie pour les deux Virgile que j’ai enfin reçus hier. Quoique ce ne soient pas ceux que j’ai lus jadis (ils appartenaient à Charles-Louis et étaient, comme je vous l’ai dit, en vers blancs), ils ne me sont pas moins agréables parce qu’ils me viennent de vous, chère Louise. Je les lirai pour m’entretenir dans l’habitude de la langue allemande et ne pas l’oublier, ils ne me seront donc pas inutiles. » (30 octobre 1695)

   * À propos de Fénelon : « On ne dit plus rien maintenant de l’archevêque de Cambrai. Je suis bien fâchée qu’il ne veuille pas faire imprimer le roman de Télémaque[2] car c’est un très beau et très agréable livre : je l’ai lu en manuscrit. On pense qu’il sera imprimé en Hollande. On a voulu l’imprimer ici, et l’on en avait déjà publié un tome ; mais dès que cet archevêque l’eut appris, il fit acheter tous les exemplaires et défendit d’imprimer. On ne m’a prêté le manuscrit que par fragments, et l’on ne m’en donnait un autre que lorsque j’avais lu le précédent. On m’a fait promettre aussi de ne pas les faire copier ; sans cela, je vous aurais certainement envoyé une copie. Dieu veuille que les instructions qui sont dans ce livre puissent faire impression sur le duc de Bourgogne, car s’il les suit, il deviendra avec le temps un grand roi. » (14 juin 1699)

   * Elle lit avec plaisir des chansons satiriques : « J’ai un gros recueil de chansons que la bonne Grande Mademoiselle me donna avant de mourir. C’est très amusant. A la cour de feu Monsieur[3], il y avait beaucoup de gens d’esprit qui en faisaient. Il y a des gens à Paris qui ont de dix à douze gros tomes de vieilles chansons et qui les conservent précieusement. En France on peut y étudier toutes les époques de l’histoire vu qu’on chansonne tout. On peut y apprendre l’histoire de toute la cour mieux que dans les livres, car dans ceux-ci on ne fait que flatter les personnages, tandis que celles-là relatent les choses telles qu’elles se sont passées en réalité et de même que pour l’histoire romaine on s’appuie sur les médailles, de même en ce pays-ci on apprend la vérité vraie par les chansons : elles ne sont donc pas si inutiles qu’on veut bien le dire […]. Il y a deux raisons pour lesquelles le respect disparaît de partout : la première, c’est que Monseigneur ne se soucie de rien, et quelque grandes que soient les familiarités qu’on se permet à son endroit, il n’y trouve jamais à redire. Secondement le lansquenet y est pour beaucoup aussi. On veut avoir du monde pouvant jouer gros jeu, or les gens de haute lignée ne sont pas les plus riches. On joue donc avec toute sorte de racaille. » (11 février 1700)

   * Hier comme aujourd’hui, les gens ont la manie de ne jamais rendre les livres qu’ils empruntent : « Je vous remercie des tablettes d’ardoises […]. Je les mets dans ma bibliothèque, car c’est inouï ce que j’ai perdu de livres. Maintenant, quand j’en prête, je les inscris, et quand on me les rapporte, je les efface. » (3 juin 1706)

   * Elle est religieuse, modérément, et ne lit que la Bible : « Je ne sais si les livres de dévotion sont plus agréables en anglais qu’en allemand ou en français. Quant à moi, je les trouve tous ennuyeux, à l’exception de la Bible, dont je ne me lasse jamais. » (14 avril 1707) et encore : « C’est aujourd’hui mon jour de lecture de la Bible. J’ai déjà lu quatre psaumes, quatre chapitres de l’Ancien Testament et quatre du Nouveau. » (25 mars 1719)

   * A la cour, personne n’a de conversation et elle s’ennuie beaucoup : « Nulle part il n’y a de conversation ; à Meudon[4], on parle entre soi. Monseigneur cause fort peu, aussi bien que le roi. Je crois que celui-ci compte les mots et a résolu de ne jamais dépasser un certain chiffre. À Saint-Cloud[5] pas plus qu’ailleurs on ne cause. Toutes les dames ont une telle peur de dire quelque chose qui pût déplaire ici[6] et les empêcher d’aller à Marly, qu’elles ne parlent que de toilette et de jeu, ce qui me semble assez ennuyeux. » (5 février 1711)

   * Elle critique son propre style : « Je ne possède pas du tout l’art de dire beaucoup de choses en peu de mots, et c’est pour cela que je fais mes lettres si longues. La maréchale de La Motte ne pouvait pas dire deux mots de suite, et cependant elle écrivait très bien. Cela tient, je crois, à ce que, quand on écrit, on a le temps de réfléchir à ce qu’on veut dire et qu’on le dit mieux. Mais il arrive souvent que des gens d’esprit écrivent mal parce qu’ils ont trop de feu et se pressent trop ; ils veulent exprimer toutes leurs pensées d’un seul coup, ce qui rend leur style difficile à comprendre. » (12 avril 1711). Mais un compliment de Leibniz la rassure : « M. Leibniz, à qui j‘écris quelquefois, m’assure, à la satisfaction de ma vanité, que je n’écris pas mal l’allemand. Ce m’est une vraie consolation, car je serais désolée si je l’avais oublié. » (10 décembre 1715)

   * Elle s‘intéresse aux travaux de l’Académie française : « Messieurs de l’Académie, avec tout leur vivacité, sont lents dans leur opération. On leur a souvent reproché que, pendant qu’ils faisaient leur dictionnaire, ils étaient restés vingt ans sur la lettre Q. Mais c’est bien plus drôle en français, car on disait que Messieurs de l’académie pour faire leur dictionnaire étaient demeurés 20 ans sur le Q. » (22 novembre 1711)

   * Bréviaire des jeunes nobles au XVIIIe siècle, les Mémoires du chevalier de Gramont sont écrits par son beau-frère, Hamilton. L’ouvrage paraît en Hollande en 1713 mais la Palatine le lit avant son impression définitive et nous ici livre la raison de son exil :

« Antoine Hamilton ne dit pas pour quel motif le comte de Gramont a été exilé. Le voici : notre roi en ce temps-là était très galant, il s’était épris d’une des demoiselles de la reine appelée Mlle de la Mothe, sœur du comte de la Mothe, et nièce par alliance de la maréchale de la Mothe. Le comte de Gramont était également amoureux d’elle, mais voyant quelle le dédaignait, il en chercha la cause et trouvant qu’on lui préférait le roi, il les épia un jour. Il apprit que le roi avait un rendez-vous avec elle. Pour être bien seule, la demoiselle avait feint une migraine. Le comte de Gramont, de son pied léger, va à sa chambre ; la clef était à la serrure, il ferme la porte à double tour et s’en retourne. Quand le roi vint, il ne put entrer et la demoiselle ne put pas davantage lui ouvrir. Il s’informa des personnes qui avaient passé par là, à ce moment de la journée. On sut que ç’avait été le comte de Gramont et aussitôt le roi l’exila […]. Il alla en Angleterre. C’est à cette époque qu’il eut toutes les aventures que vous trouverez dans le deuxième livre. Dans le premier se trouve relatée sa galanterie à la cour de Savoie. Dès que je pourrai avoir le tome troisième, je vous le ferai copier et vous l’enverrai. » (1er mai 1712)

Le 8 mai : « Ce m’est une grande joie que le manuscrit d’Antoine Hamilton vous divertisse autant. Je le pensais bien, c’est pourquoi je vous l’ai offert. Mais si vous aviez connu comme nous le comte et la comtesse de Gramont, le livre vous eût amusée davantage encore. Le caractère des deux époux y est parfaitement bien rendu. »

   * Elle s’intéresse aux livres d’histoire : « Les livres d’histoire sont mensongers […]. Dans l’histoire de notre roi on attribue à sa générosité la paix accordée à la Hollande. La vraie cause était que Mme de Montespan, après être accouchée de Mme la duchesse, était revenue à Versailles et que le roi voulait la revoir[7]. » (Mars ou avril 1718)

   * Les Mémoires du cardinal de Retz, inachevés, paraissent pour la première fois en 1717. La curiosité du public pour les troubles de la Fronde fut immédiate. La Palatine s'y intéresse comme tout le monde et écrit le 14 octobre 1717 : « Les moines de Saint-Mihiel possèdent en original les Mémoires du cardinal de Retz. Ils les ont fait imprimer et on les vend à Nancy ; mais il manque dans cet exemplaire beaucoup de choses. » Effectivement, lacunes et erreurs parsèmeront l'ouvrage (trop de copies) jusqu'à 1837 où paraîtra la première édition réalisée à partir du manuscrit autographe retrouvé en 1797 et entré à la Bibliothèque Nationale en 1834.

 


[1] Renfermée.

[2] Les Aventures de Télémaque furent en fait publiées en 1699, sans l’avis de l’auteur.

[3] Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII.

[4] Où réside le fils du roi, qu’on appelle Monseigneur.

[5] Avec le Palais-Royal, le château de Saint-Cloud sont les deux résidences attribuées à Monsieur et Madame.

[6] A Marly, considéré comme une récréation et réservé à des courtisans triés sur le volet.

[7] Mme de Montespan mit au monde Mlle de Nantes le 1er juin 1673 à Tournay. Louis XIV fit la paix avec la Hollande à ce moment-là.

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