Lectures de Mme de Sévigné

Mme de Sévigné informe sa fille, Mme de Grignan, de ses lectures

Mme de Sévigné âgée   Cultivée, Mme de Sévigné lit beaucoup. Elle se trompe parfois dans ses jugements et sous-estime Racine, par exemple, lui préférant Corneille. Mais elle changera d’avis.

   * Comme ses contemporaines, elle lit les romans de La Calprenède, Cassandre (1642-1645) – dix volumes, Cléopâtre (1647-1658) – douze volumes, Faramond ou l’Histoire de France (1661-1670) – douze volumes. Comme Corneille, il exalte la grandeur et la gloire. Elle s’avoue entraînée « comme une petite fille » par la beauté des sentiments, la violence des passions, la grandeur des événements. » Mais elle juge l’écrivain « détestable » et son style « maudit » (Lettre à Mme de Grignan du 12 juillet 1671).

   * Dans sa lettre à Mme de Grignan du mercredi 29 avril 1671, elle évoque Corneille et La Fontaine : « Vous trouvez donc que vos comédiens ont bien de l’esprit de dire des vers de Corneille ? En vérité, il y en a de bien transportants (sic). J’en ai apporté ici un tome, qui m’amusa fort hier au soir. Mais n’avez-vous point trouvé jolies les cinq ou six fables de La Fontaine qui sont dans un des tomes que je vous ai envoyés ? Nous en étions l’autre jour ravis chez M. de La Rochefoucauld. Nous apprîmes par cœur celle du Singe et du Chat :

« D’animaux malfaisants, c’était un très bon plat ;

Ils n’y craignaient tous deux aucun, tel qu’il pût être.

Trouvait-on quelque chose au logis du gâté,

On ne s’en prenait point à ceux du voisinage :

Bertrand dérobait tout ; Raton, de son côté,

Était moins attentif aux souris qu’au fromage... »

   Et le reste. Cela est peint ; et la Citrouille, et le Rossignol : cela est digne du premier tome. Je suis bien folle de vous écrire de telles bagatelles ; c’est le loisir de Livry qui vous tue. »

   * Dans la lettre à son cousin Bussy-Rabutin du 14 mai 1686, elle prendra encore le parti de La Fontaine (et de Benserade) contre Furetière : « Tous vos plaisirs, vos amusements, vos tromperies, vos lettres et vos vers, m’ont donné une véritable joie, et surtout ce que vous écrivez pour défendre Benserade et La Fontaine contre ce vilain factum [Bussy avait communiqué à sa cousine une lettre qu’il venait d’adresser à Furetière, au sujet du second factum de celui-ci, dirigé contre Benserade et la Fontaine]. Je l’avais déjà fait, en basse note, à tous ceux qui voulaient louer cette noire satire. Je trouve que l’auteur fait voir clairement qu’il n’est ni du monde, de la cour, et que son goût est d’une pédanterie qu’on ne peut même pas même espérer de corriger. Il y a de certaines choses qu’on n’entend jamais, quand on ne les entend pas d’abord : on ne fait point entrer certains esprits durs et farouches dans le charme et dans la facilité des ballets de Benserade et des fables de La Fontaine : cette porte leur est fermée, et la mienne aussi ; ils sont indignes de jamais comprendre ces sortes de beautés, et sont condamnés au malheur de les improuver, et d’être improuvés aussi des gens d’esprit. Nous avons trouvé beaucoup de ces pédants. Mon premier mouvement est toujours de me mettre en colère, et puis de tâcher de les instruire ; mais j’ai trouvé la chose absolument impossible. C’est un bâtiment qu’il faudrait reprendre par le pied : il y aurait trop d’affaires à le vouloir réparer ; et enfin nous trouvions qu’il n’y avait qu’à prier Dieu pour eux ; car nulle puissance humane n’est capable de les éclairer. C’est un sentiment que j’aurai toujours pour un homme qui condamne le beau feu et les vers de Benserade, dont le Roi et toute la cour a fait ses délices, et qui ne connaît pas les charmes des fables de La Fontaine. »     

   * Elle écrit dans sa lettre à Mme de Grignan du 15 juillet 1671 à propos du Tasse : « Nous lisons toujours Le Tasse avec plaisir ; je suis assurée que vous le souffririez, si vous étiez en tiers : il y a bien de la différence entre lire un livre toute seule, ou avec des gens qui entendent et relèvent les beaux endroits et qui par là réveillent l’attention. Cette Morale de Nicole [Les Essais de Morale de Nicole, dont le premier volume parut en 1671] est admirable ; et Cléopâtre (cf. supra) va son train, sans empressement toutefois : c’est aux heures perdues. C’est ordinairement sur cette lecture que je m’endors ; le caractère m’en plaît beaucoup plus que le style. Pour les sentiments, j’avoue qu’ils me plaisent aussi, et qu’ils sont d’une perfection qui remplit mon idée sur les belles âmes. Vous savez aussi que je ne hais pas les grands coups d’épée, tellement que voilà qui va bien, pourvu qu’on m’en garde le secret. »

   * Le 23 septembre 1671, au sujet de Nicole et Pascal : « Je poursuis cette morale de Nicole, que je trouve délicieuse ; elle ne m’a encore donné aucune leçon contre la pluie, mais j’en attends, car j’y trouve tout ; et la conformité à la volonté de Dieu me pourrait suffire, si je ne voulais un remède spécifique. Enfin je trouve ce livre admirable. Personne n’a écrit sur ce ton que ces Messieurs ; car je mets Pascal de moitié à tout ce qui est de beau. On aime tant à entendre parler de soi et de ses sentiments que, quoique ce soit en mal, nous en sommes charmés. J’ai même pardonné l’enflure du cœur [Le traité de La Faiblesse de l’Homme, de Nicole, commence par ces mots : « L’orgueil est une enflure du cœur ».] en faveur du reste, et je maintiens qu’il n’y a point d’autre mot pour expliquer la vanité et l’orgueil, qui sont proprement du vent : cherchez un autre mot. J’achèverai cette lecture avec plaisir.

   Nous lisons aussi l’histoire de France depuis le roi Jean : je veux la débrouiller dans ma tête, au moins autant que l’histoire romaine, où je n’ai ni parents, ni amis ; encore trouve-t-on ici des noms de connaissance. Enfin, tant que nous aurons des livres, nous ne nous pendrons point. »

   * Le 30 septembre de la même année, toujours Nicole : « Je lis M. Nicole avec un plaisir qui m’enlève ; surtout je suis charmée du troisième traité : Des Moyens de conserver la paix avec les hommes. Lisez-le, je vous prie, avec attention, et voyez comme il fait voir nettement le cœur humain, et comme chacun s’y trouve, et philosophes, et jansénistes, et molinistes, et tout le monde enfin. Ce qui s’appelle chercher dans le fond du cœur avec une lanterne, c’est ce qu’il fait : il nous découvre ce que nous sentons tous les jours, et que nous n’avons pas l’esprit de démêler, ou la sincérité d’avouer ; en un mot, je n’ai jamais vu écrire comme ces Messieurs-là. Sans la consolation de la lecture, nous mourrions d’ennui présentement ; il pleut sans cesse. »

   * Le 7 octobre, encore Nicole : « Vous savez que je suis toujours un peu entêtée de mes lectures. Ceux à qui je parle ou à qui j’écris ont intérêt que je lise de bons livres. Celui dont je veux parler présentement, c’est toujours de Nicole, et c’est du traité d’entretenir la paix entre les hommes (cf. supra). Ma bonne, j’en suis charmée : je n’ai jamais rien vu de plus utile, ni si plein d’esprit et de lumière. Si vous ne l’avez lu, lisez-le ; et si vous l’avez lu, relisez-le avec une nouvelle attention. Je crois que tout le monde s’y trouve ; pour moi, je crois qu’il a été fait à mon intention ; j’espère aussi d’en profiter, j’y ferai mes efforts. Vous savez que je ne puis souffrir que les vieilles gens disent : « Je suis trop vieux pour me corriger. » Je pardonnerais plutôt à une jeune personne de tenir ce discours. La jeunesse est si aimable qu’il faudrait l’adorer, si l’âme et l’esprit étaient aussi parfaits que le corps ; mais quand on n’est plus jeunes, c’est alors qu’il faut se perfectionner, et tâcher de regagner du côté des bonnes qualités ce qu’on perd du côté des agréables. Il y a longtemps que j’ai fait ces réflexions, et par cette raison je veux tous les jours travailler à mon esprit, à mon âme, à mon cœur, à es sentiments. Voilà de quoi je suis pleine et de quoi je remplis cette lettre, n’ayant pas beaucoup d’autres sujets. »

   * Le 4 novembre, toujours Nicole : « Parlons un peu de M. Nicole : il y a longtemps que nous n’en avons rien dit. Je trouve votre réflexion fort bonne et fort juste sur ce que vous dites de l’indifférence qu’il veut que l’on ait pour l’approbation ou l’improbation du prochain. Je crois, comme vous, qu’il faut un peu de grâce, et que la philosophie seule ne suffit pas. Il nous met un si haut point la paix et l’union avec le prochain, et nous conseille de l’acquérir aux dépens de tant de choses, qu’il n’y a pas moyen après cela d’être indifférente sur ce qu’il pense de nous. Devinez ce que je fais : je recommence ce traité ; je voudrais bien en faire un bouillon et l’avaler. Ce qu’il dit de l’orgueil, et de l’amour-propre qui se trouve dans toutes les disputes, et que l’on couvre du beau nom de l’amour de la vérité, est une chose qui me ravit. Enfin ce traité est fait pour bien du monde ; mais je crois principalement qu’on n’a eu que moi en vue. Il dit que l’éloquence et la facilité de parler donnent un certain éclat aux pensées ; cette expression m’a paru belle et nouvelle ; le mot d’éclat est bien placé, ne le trouvez-vous pas ? Il faut que nous relisions ce livre à Grignan ; si j’étais votre garde pendant votre couche, ce serait notre fait : hélas ! que puis-je vous faire de si loin ? » 

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