« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Mme de Maintenon et Saint-Cyr

Introduction

Saint-Cyr   Saint-Cyr, à l'origine Maison royale de Saint-Louis, fut la raison de vivre de Mme de Maintenon à partir de 1686. Elle put y laisser libre cours à sa passion pédagogique et... s'y reposer de la vie de cour qui devint pour elle un véritable supplice, disait-elle...

   Toutefois, elle considère les filles plutôt inférieures aux hommes : « Nous avons autant de jugement, mais moins de mémoire que les hommes ; nous sommes plus folles, plus légères, moins portées aux choses solides. » Voire...

   Son mariage secret avec Louis XIV date probablement de 1684. Il semble qu’elle se soit vraiment intéressée aux enfants et à leur éducation en ce siècle où les mères délaissaient plus ou moins leur progéniture. Elle avait élevé les enfants de Louis XIV et Mme de Montespan, dont le duc du Maine, son préféré.

   Faut-il voir dans cette ambition pédagogique une frustration et un manque ? Mme de Maintenon ne fut jamais mère…

   On peut s'étonner de cet aveu dans une lettre à Mme des Ursins : « Ils sont assez ennuyeux si petits, il faut au moins qu’ils aient quelques connaissances. » Rare franchise…

   Bien entendu, les courtisans (tous n'étaient pas à la cour) firent acte d'allégeance : début 1687, Fontenelle, qui briguait le prix de l’éloquence de l’Académie, évoqua les nobles jeunes filles pauvres de Saint-Cyr en ces termes :  

« Hélas que deviens-tu sans l’appui des richesses ? 

N’est-ce pas alors un piège pour la beauté 

Qu’un rayon de fortune à ses yeux présenté ? » 

   L’abbé de Saint-Pierre, plus tard auteur d’un Projet de paix perpétuelle, définit ainsi Saint-Cyr : « Un des plus utiles établissements que l’on puisse former dans l’État et qui mérite le mieux d’être perfectionné et étendu dans les principales villes non seulement du royaume mais encore dans toute l’Europe. » 

    Toujours pour Saint-Cyr, l’abbé de Choisy écrit une Vie de David, Charpentier compose un David et Jonathas (allusion au roi sage délivré de Bethsabée-Montespan). Choisy écrit encore une Vie de saint Louis à la louange du Roi.

   Avant Saint-Cyr, Mme de Maintenon s’était déjà engagée dans cette voie d’éducatrice : école de Montmorency (1680) avec Mme de Brinon – qui devint la première supérieur de Saint-Cyr - où quelques pensionnaires apprenaient à lire, écrire et compter ; maison de Rueil où elle recueillit soixante jeunes filles de la bourgeoisie et de la petite noblesse et où elle installa également un asile-ouvroir pour une cinquantaine d’enfants pauvres de sa terre de Maintenon ; pension de Noisy (1684) avec plus de cent élèves.

   À Saint-Cyr, elle rassembla 250 jeunes filles appartenant à la noblesse pauvre et les groupa en quatre classes, appelées d’après la couleur du ruban attaché à leur robe d’uniforme : la classe rouge (en-dessous de 10 ans), la classe verte (de 11 à 13), la classe jaune (de 14 à 16) et la classe bleue (de 17 à 20). Quarante « enseignantes », choisies autant que possible parmi les anciennes élèves, se partageaient les différentes charges de la communauté. 

   Parmi les élèves de Saint-Cyr, on peut citer sa nièce Mme de Caylus qui écrivit des Souvenirs, Mlle d’Aumale qui lui servit de secrétaire jusqu’à sa mort et Mme de Glapion, sa grande amie, qui lui succéda dans la direction de Saint-Cyr.

Historique de Saint-Cyr

Les demoiselles de Saint-Cyr   L’histoire de Saint-Cyr se divise en trois périodes :

- jusqu’aux représentations d’Esther (Racine) en janvier-février 1689, ce fut la période mondaine. Louis XIV n’aimait pas les couvents et avait voulu qu’il n’y eût « rien qui sentit le monastère. » On peut parler ici de première sécularisation, à la fois intelligente et courageuse, de l’éducation féminine. Mme de Maintenon y donna donc une grande place aux divertissements.  Se méfiant de l’écrit, elle donna la priorité à l’oral, souvenir de ses conversations dans les ruelles du Marais, d’où l’importance du théâtre, introduit pour la première fois dans l’éducation des filles (réservé jusque-là à l’éducation des garçons chez les Jésuites) et des proverbes, comédies à deux trois personnages.

- Après Esther, voyant que l’esprit de frivolité était entré à Saint-Cyr, elle opéra une réaction. Ce fut une période de pénitence et de mortification. On joua tout de même Athalie (Racine) le 5 avril 1691.

- Après 1692, l’équilibre s’établit, avec un juste milieu entre indulgence exagérée et excessive sévérité. Mais, à partir du 1er décembre 1692, Saint-Cyr perdit son caractère primitif pour devenir un simple couvent de l’ordre de Saint-Augustin.

   Mme de Maintenon laissa de nombreux écrits concernant l’organisation et l’esprit de Saint-Cyr : lettres, avis, instructions, réprimandes, entretiens, conversations et proverbes. 

   Pour soustraire les jeunes filles aux influences extérieures, on ne leur laissait voir leurs parents que quatre fois par an, et seulement une demi-heure chaque fois, pour les grandes fêtes religieuses : « Ma petite, dit-elle à une enfant qui se plaignait, toutes les mamans ne sont pas aussi sensibles que la vôtre. Moi qui vous parle, je ne me souviens d’avoir été embrassée par ma mère que deux fois et c’était sur le front après de longues séparations. Ma mère voulait que nous fussions élevés durement et ne nous permettait pas de nous plaindre quand il nous arrivait un accident comme de tomber ou de nous brûler avec la chandelle. »

   Aux plus petites, elle refusa les poupées : « Quant aux poupées, outre la perte de temps, où trouveraient-elles de quoi en faire ? Vous les mettez dans la tentation de couper leurs dentelles, d’effiler leurs rubans et de prendre tout ce qu’elles pourront trouver pour les habiller, car je ne crois pas que vous leurs fournissiez de quoi le faire, n’ayant rien dans la maison dont on ne fasse usage, puisque vous vendez vos guenilles pour faire du papier. Je n’aimerais pas, encore une fois, à laisser faire des poupées à de pauvres filles qui manqueraient de tout si elles étaient chez leurs parents. »

   Elle proscrivit aussi les chocolats, les bijoux et la poudre en période de carême.

   Cependant, rien n’était négligé pour faire de Saint-Cyr un séjour relativement agréable : discipline douce, distractions et nourriture suffisante : les pensionnaires avaient droit à une livre de viande par jour pour les grandes, un quarteron (trois-quarts de livres pour les petites), selon le régime alimentaire du temps. Mais il y a de nombreuses malades car l’air y est malsain, les bâtiments étant construit sur un marécage.

   La religion n’y tenait pas une trop grande place. Mme de Maintenon ne voulait former ni des mondaines frivoles, ni des bigotes ou des mystiques. L’éducation morale était tournée avant tout vers la pratique : il s’agissait d’élever des jeunes filles pour la vie relativement modeste qui les attendait, de former d’honnêtes maîtresses de maison au caractère droit et à l’esprit juste. De ce fait, l’instruction y fut un peu sacrifiée : « Nos demoiselles n’ont pas à faire les savantes. Les femmes ne savent jamais qu’à demi, et le peu qu’elles savent les rend communément fières, dédaigneuses, causeuses et dégoûtées des choses solides », écrivit-elle, à l’instar de Fénelon. Et ailleurs : « Il faut élever vos bourgeoises en bourgeoises. Il n’est pas question de leur orner l’esprit ; il faut leur prêcher les devoirs de la famille, l’obéissance pour le mari, le soin des enfants. La lecture fait plus de mal que de bien aux jeunes filles. » Et ailleurs : « Il ne faut point que les jeunes personnes se distinguent en rien. »

   Elle semblait avoir tout oublié de sa propre jeunesse où la fréquentation de Scarron puis des salons du Marais lui avait apporté la culture et appris l’art de la conversation. La Précieuse de 1685 dira en 1699 : « Les femmes ne savent jamais qu’à demi et le peu qu’elles savent les rend communément fières, dédaigneuses, causeuses et dégoutées des choses solides. »

   Elle donnait aux Demoiselles une vision noire des hommes et du mariage mais, en même temps, refusait la pruderie au sens moderne : « On m’a dit qu’une petite fille fut scandalise de ce que son père avait parlé de sa culotte. C’est un mot en usage. Quelle finesse y entendait-elle ? Est-ce l’arrangement des lettres qui fait le mot immodeste ? Auront-elles de la peine à entendre les mots de curé, cupidité, curieux ? Cela est pitoyable. »

   Dans l'ensemble, voilà une éducation assez paradoxale (qui lui ressemble) faite de modernité et du maintien des valeurs
traditionnelles.

   À partir de la fin des années 90, elle passa beaucoup de temps à Saint-Cyr. Saint-Simon remarqua : « Ce que Saint-Cyr lui a fait perdre de temps n’est pas croyable. » Il faut dire qu'elle s'y reposait des servitudes de son état dans un appartement de quatre pièces lambrissées au rez-de-chaussée : une bibliothèque avec les livres de piété dans trois armoires ainsi que les volumes de maroquin où étaient classées les preuves de la généalogie des Demoiselles, une deuxième pièce garnie de fauteuils de damas bleu (sa couleur préférée) avec le portrait de Sainte Françoise, une  troisième dont la fenêtre donnait sur le jardin servant de salon avec un lit de repos et une quatrième, sa chambre, également tendue de damas bleu.  

Instruction de Mme de Maintenon pour Saint-Cyr

Règlement de Saint-Cyr   Les Instructions de Mme de Maintenon sont nombreuses. Voici celle du 1er août 1686 (l’une des premières), adressée aux dames de Saint-Louis (extraits) :

   « On doit moins songer à orner leur esprit qu’à former leur raison : cette méthode, à la vérité, fait moins paraître les savoir et l’habileté des maîtresses ; une jeune fille qui sait mille choses par cœur brille plus en compagnie et satisfait plus ses proches que celle dont a pris soin seulement de former le jugement, qui sait se taire, qui est modeste et retenue, et qui ne paraît jamais pressée de montrer son esprit […].

   Les agréments extérieurs, la connaissance des langues étrangères, et mille autres talents dont ion veut que les files de qualité soient ornés, ont leurs inconvénients pour elles-mêmes ; car ces soins prennent un temps qu’on pourrait employer plus utilement. Les demoiselles de la maison de Saint-Louis ne doivent pas être élevées de cette manière, quand on le pourrait ; car, étant sans bien, il n’est pas à propos de leur élever l’esprit et le cœur d’une façon si peu convenable à leur fortune et à leur état… ».

   Les « réprimandes » pleuvaient. Voici celles adressées à la classe jaune, datées de 1701 :

   « Il y a longtemps que je vous parle de cet orgueil mal placé que je tâche de détruire à Saint-Cyr, et cependant je l’y trouve encore. Je ne saurais comprendre ce qu’a fait une de vous. On l’envoie balayer et, parce qu’on lui marque ce qu’elle doit faire, elle s’en choque et dit : « Une servante ne doit pas me commander ; c’est à nous à faire ce que nous voulons. » Peut-on voir une telle insolence ? On dit à une autre de porter du bois et de balayer ; elle répond qu’elle n’est pas une servante. Non certainement, vous ne l’êtes pas ; mais je souhaite qu’au sortir d’ici vous trouviez une chambre à balayer ; vous serez trop heureuse et vous saurez alors que d’autres que des servantes balayent. Je me souviens qu’allant un jour chez Mme de Montchevreuil qui attendait compagnie, elle avait bien envie que sa chambre fût propre, et ne pouvait pas la nettoyer elle-même parce qu’elle était malade, ni la faire faire par ses gens, qu’elle n’avait pas alors ; je me mis à frotter de toutes mes forces pour la rendre nette et je ne trouvais point cela au-dessous de moi. J’aurais beau frotter votre plancher, aller quérir du bois ou laver la vaisselle, je ne me croirais point rabaissée pour cela. Que tout le monde vienne à Saint-Cyr, et qu’on vous trouve toutes le balai à la main, on ne le trouvera pas étrange et cela ne vous déshonorera pas. »

   Les Instructions à la classe jaune de 1700, pour être moins sévères, n’en sont pas moins emplies de discernement fondé sur sa propre expérience :   

   « Vous êtes folles quand vous vous imaginez être mieux et plus libres ailleurs. J’en parlais tout à l’heure à une bande de bleues, qui tenaient de pareils discours ; je leur dis qu’ils ne sont plus soutenables à l’âge qu’elles ont. On se moquera de vous au sortit d’ici et on vous sifflera [persiflera], si on vous voit soupirer après la liberté, s’il vous arrive de dire que vous mouriez d’envie de sortir du couvent pour être plus libres et que vous vous y trouviez contraintes. Comptez que pas un homme ne voudra de vous, parce qu’il n’y en a point qui ne sache fort bien qu’en vous épousant il ne vous veut laisser aucune liberté.

   C’est cet amour de la liberté qui perd et qui déshonore toutes les personnes de notre sexe. Les hommes, qui ont fait les lois, n’ont pas voulu que nous en eussions, ils l’ont toute prise pour eux. Mais pour nous, nous sommes pour obéir toute la vie. S’il y a quelque liberté dans le monde, c’est pour les vieilles veuves, car les jeunes mêmes n’en ont point -pense-t-elle à la jeune veuve Scarron?- Pour vous parler toujours franchement, il faut vous dire que ce n’est pas tout à fait sur les hommes qu’il faut rejeter notre servitude. Dieu, de tout temps, a voulu que nous obéissions ; il créa la première femme sujette à l’homme et la lui donna pour compagne. Voilà le sort de toutes les femmes, même celles de France, où cependant elles sont plus libres que partout ailleurs. »    

Esther à Saint-Cyr

Racine lisant Esther devant Louis xiv et Mme de Maintenon   On avait déjà joué à Saint-Cyr une pièce de Mme de Brinon, la première supérieure, qui aimait les vers et la comédie. Mme de Maintenon la trouva très mauvaise. On joua ensuite Cinna qui eut assez de succès et Andromaque qui en eut trop. Ces demoiselles se prirent pour des comédiennes et devinrent trop frivoles. Mme de Maintenon décida de ne plus laisser représenter à Saint-Cyr des pièces profanes et s’adressa à Racin   e. Dans ses Souvenirs, Mme de Caylus (nièce de Mme de Maintenon) raconte les origines d’Esther : 

 « Mme de Maintenon écrivit à M. Racine : « Nos petites filles viennent de jouer Andromaque et l’ont si bien jouée qu’elles ne la joueront plus, ni aucune de vos pièces. » Elle le pria, dans cette même lettre, de lui faire, dans ses moments de loisir, quelque espèce de poème moral ou historique, dont l’amour fût entièrement banni, et dans lequel il ne crut pas que sa réputation fût intéressée, puisqu’il demeurerait enseveli dans Saint-Cyr [ce en quoi elle se trompait ], ajoutant qu’il ne lui importait pas que cet ouvrage fût contre les règles, pourvu qu’il contribuât aux vues qu’elle avait de divertir les demoiselles de Saint-Cyr en les instruisant. » 

   La pièce fut apprise et répétée sous la direction de Racine. Dans les Mémoires des dames de Saint-Cyr, se trouve rapporté, sur le mode hagiographique, ce banal incident qui se produisit entre Racine et Mlle de Maisonfort, qui jouait le rôle d’Élise : 

   « La jeune fille qui jouait Élise ayant un peu hésité à certains endroits de son rôle : « Ah ! Mademoiselle, lui dit Racine, lorsqu’elle rentra dans la coulisse, Mademoiselle, qu’avez-vous fait ? Voilà une pièce perdue ! » Elle, sur le mot de pièce perdue, croyant qu’elle l’était en effet par sa faute, se mit à pleurer. Lui, qui, avec tout son esprit, ne laissait pas de faire quelquefois des traits de simplicité, était peiné de l’avoir contristée ; et craignant comme elle devait retourner sur le théâtre, qu’il ne parût qu’elle avait pleuré, voulut aussitôt la consoler, et pour essuyer ses larmes, il tira son mouchoir de sa poche, et l’appliqua lui-même à ses yeux, lui disant des paroles douces pour la remettre, et que cela ne l’empêchait pas de bien achever ce qu’elle avait encore à faire. Malgré cette précaution, le roi s’aperçut qu’elle avait les yeux rouges et dit : « La petite a pleuré. » Quand on sut ce que c’était, et la simplicité de M. Racine, on en rit, et lui-même aussi, qui, n’ayant en tête que la pièce, avait fait cette action, sans penser le moins du monde à ce qu’elle avait de peu convenable. » 

   On peut sourire tant l’anecdote dégouline de bons sentiments mais l’incident est sans doute vrai et nous rend un tant soit peu l’atmosphère bienveillante qui devait régner à Saint-Cyr. Le grand Racine en personne faisant répéter ces demoiselles ! Le roi qui assiste aux répétitions ! Avec, un peu en retrait, Mme de Maintenon… 

   La représentation d’Esther à laquelle assista Mme de Sévigné et dont elle fit le récit dans une lettre à Mme de Grignan du 21 février 1689, fut la sixième et dernière. Elle eut lieu le 19 février 1689, la première ayant été donnée le 26 janvier.

   Inspirée de l’Ancien Testament, la pièce Esther date de 1689 et met en scène le roi de Perse Assuérus qui, après avoir répudié la reine, épouse Esther, sans savoir qu’elle est juive. Elle apprend que le favori du roi a obtenu de lui un décret d’extermination du peuple hébreu. Au péril de sa vie, elle le persuade de renoncer à son dessein. Foi inébranlable des jeunes israélites dans le célèbre Chant de piété [1] à la fin du second acte qui réunit un grand nombre de pensionnaires. Mme de Maintenon ne peut qu’applaudir.    

   Autour du Livre d’Esther de la Bible, s’est forgée la légende d’une femme qui aurait accepté de se dévouer jusqu’au péché pour assurer le salut de l’homme aimé, légende qui court à propos de Mme de Maintenon et forgée par :

 « Votre vie, Esther, est-elle à vous ?

N’est-elle pas à dieu dont vous l’aurez reçue

Et qui sait, lorsque au trône il conduit vos pas

Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas ? »

   Là encore, gloire à Mme de Maintenon !

   Et ne peut-on lire dans les vers suivants l'aveu public de son mariage avec le roi ? 

 « Hé, se peut-il qu’un roi craint de la terre entière

Devant qui tout fléchit et baise la poussière
Jette sur son esclave regard si serein
Et m’offre sur son cœur un pouvoir souverain ? »

   Mme de La Fayette s’étonne du fracas produit par les premières représentations : « On y porta un degré de chaleur qui ne se comprend pas. Car il n’y eut ni petit ni grand qui n’y voulut aller, les ministres pour faire leur cour en allant à cette comédie quittèrent leurs affaires les plus pressées. » (Mémoires de la Cour de France pour les années 1688 et 1689, Mercure de France, 1988). Et elle poursuit : « Ce qui devait être regardé comme une comédie de couvent devint l’affaire la plus sérieuse du royaume. » 

   Une lettre de Mme de Sévigné du 11 février 1689 témoigne : « Mme de Caylus qui en [2] était la Champmeslé ne joue plus. Elle faisait trop bien, elle était trop touchante. » La première représentation d’Esther date du 26 janvier 1689 (Marguerite de Villette, nièce de Mme de Maintenon, y jouait Esther)  et la dernière du 19 février.

   On peut y voir une évocation du huis clos de la cour versaillaise. Marc Fumaroli soutient que Racine « par pure voyance poétique » (mais conseillé par Mme de Maintenon !) a su peindre l’intimité de la reine cachée, « l’ombre où Esther cherche un répit parmi ses femmes, la terreur solaire qui émane d’Assuérus. » On croit reconnaître Mme de Montespan sous les traits de Vashti et Louvois sous ceux d'Aman.  

   A la mort du roi, Mme de Maintenon s’ensevelit à Saint-Cyr. Racine se montre visionnaire en faisant dire à Esther : 

 « Et c’est là que fuyant l’orgueil du diadème

Lasse de vains honneurs et me cherchant moi-même

Aux pieds de l’Éternel je viens m’humilier. »

 _ _ _

Notes  

[1] La musique est de Jean-Baptiste Moreau. Racine a le mérite de réintroduire les chœurs lyriques dans le drame.

[2] Mme de Caylus est la nièce de Mme de Maintenon. La Champmeslé est la grande tragédienne de l’époque.

Athalie à Saint-Cyr

Athalie et Joad   Après le trop grand succès d’Esther, Mme de Maintenon décide que la pièce d’Athalie (1691) ne sera jouée qu’en comité restreint et comme un simple divertissement de pensionnaire. Elle est jouée à Saint-Cyr le 5 avril 1691. Ce n’est qu’après la mort de Racine (1699) que la pièce sera représentée avec tout le faste qu’elle réclame, d’abord assez discrètement à Versailles le 14 janvier 1702 et surtout à la Comédie Française le 3 mars 1716 où elle reste toutefois accueillie par le public avec réserve, sans doute en raison de son originalité même. Il s’agit en effet d’un véritable opéra sacré en cinq actes qui emprunte à la poésie biblique une inspiration épique (alors qu’elle est lyrique dans Esther). On y relève plusieurs innovations, notamment l’absence d’amour et l’introduction d’un enfant, Joas, seul rescapé du massacre opéré par Athalie, secrètement élevé par sa tante et son époux, le grand-prêtre Joad, afin de le rétablir sur le trône.    

   Boileau ne s’y trompe pas : « Je m’y connais, le public y reviendra. » Voltaire, dans Le Siècle de Louis XIV, déclare au chapitre XXXII que c’est « le plus admirable ouvrage de Racine » et « le chef-d’œuvre de la scène. » Népomucène Lemercier, dans son Cours analytique de littérature générale (1817) considère Athalie comme l’unique pièce réalisant les vingt-six conditions d’une tragédie parfaite.

   Les chœurs, comme dans Esther, ne sont pas négligeables : le premier (I, 4) est un hymne célébrant le jour où, sur le mont Sinaï, Dieu a donné sa loi à son peuple ; le second (II, 9) célèbre la pureté et la ferveur de l’enfance et reprend le thème du juste et de l’impie ; le troisième (III, 8) exprime d’abord l’émotion violente que provoque la prophétie de Joad, puis c’est le retour au calme :

« D’un cœur qui t’aime,

Mon Dieu, qui peut troubler la paix ?

Il cherche en tout ta volonté suprême,

Et ne se cherche jamais.

Sur la terre, dans le ciel même,

Est-il d’autre bonheur que la tranquille paix

D’un cœur qui t’aime ? »

   Le quatrième chœur (IV, 6) est à la fois un chant de guerre et une prière : voici venir la lutte décisive contre Athalie. 

   On peut affirmer que ces chœurs sont remarquables par leur lien étroit avec l’action, par leur mouvement interne, par l’ardeur des sentiments et par la mélodie au rythme souple, varié et insistant à la fois lorsque reviennent en refrain les thèmes essentiels.   

   Mme de Maintenon peut se dire satisfaite : elle écoute l’épopée du peuple élu et de ses rapports passionnés avec Dieu (qu’elle cherche désespérément). Il frappe les Hébreux lorsqu’ils oublient sa loi mais il leur pardonne lorsqu’ils reviennent à lui (comme elle ?...). La tragédie se termine par la promesse de la Jérusalem nouvelle, de la venue du Christ et de la Rédemption.  

   Et Racine n’oublie pas une allusion claire à Mme de Maintenon, son rôle d’éducatrice auprès des enfants du roi d’abord, auprès des demoiselles de Saint-Cyr ensuite :

 « Enfants, ma seule joie en mes longs déplaisirs. »

Résumé de la pièce

   La vieille reine Athalie règne sur Jérusalem après avoir fait massacrer les descendants de David et proscrit le culte du vrai Dieu. Le grand prêtre Joad s'apprête cependant à couronner roi des Juifs un enfant, Joas, sauvé du massacre et élevé sous le nom d'Eliacin. Athalie pénètre dans le temple et, troublée par un songe, veut se faire remettre l'enfant. Joad refuse et organise la résistance. Malgré diverses interventions de Mathan puis d'Abner, Joas couronné est présenté à Athalie qui, défaite, est mise à mort. Le peuple juif a de nouveau un roi.  

Nouvelle inspiration racinienne

   * Le thème de la fatalité tragique est relégué au second plan au profit de l'exaltation de la foi comme force de conquête et obstacle à la persécution.  

   * L'influence janséniste se manifeste plus ouvertement, en particulier par la soumission au "Dieu jaloux", au "Dieu vengeur", et par l'intransigeance des fidèles proches parfois (cf. Joad) du fanatisme. "Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit" reconnaît Esther avant de mourir (acte V, scène 5). 

   * Les ressorts dramatiques sont marqués de l'influence de la littérature sacrée de la Renaissance. Ainsi la figure d'Athalie, "reine homicide", frappée par a force divine (cf. scène du songe prémonitoire, acte II, scène 5) ; ainsi également la présence de l'enfant-roi, émissaire de Dieu et ancêtre du Christ ; ainsi la silhouette légendaire et hiératique de Joad, chef de guerre malgré lui.

   * La présence du chœur donne à la pièce une coloration antique et poétique tout en s'intégrant à l'action.

   Remarquons toutefois que le message final retrouve l'essence même du débat tragique, celui du mystère dans lequel l'individu, croyant ou non, se trouve plongé en naissant, et celui de la sanglante histoire des tentatives menées par l'homme pour bâtir une société qu'il croit juste.    

Lettre de Mme de Maintenon sur la réforme de Saint-Cyr

   Dans cette lettre datée du 20 septembre 1691 et adressée à Mme de Fontaines, maîtresse générale des classes à Saint-Cyr, Mme de Maintenon reconnaissait ses torts et indiquait les moyens de remédier à la pente fâcheuse qu’avait pris l’éducation des jeunes filles. On peut souligner sa franchise et son bon sens. Avec quelques réserves : son humilité était-elle si sincère ? Avait-elle donc tant changé, cette Précieuse du Marais, elle qui disait : « Je suis née franche, il m’a fallu dissimuler » ?    

   « La peine que j’ai sur les filles de Saint-Cyr [après les représentations d’Esther qui apportèrent frivolité et esprit mondain] ne se peut réparer que par le temps et par un changement entier de l’éducation que nous leur avons donnée jusqu’à cette heure. Il est bien juste que j’en souffre, puisque j’y ai contribué plus que personne, et je serai bien heureuse si Dieu ne m’en punit pas plus [que] sévèrement. Mon orgueil s’est répandu par toute la maison, et le fond en est si grand qu’il l’emporte même par-dessus mes bonnes intentions. Dieu sait que j’ai voulu établir la vertu à Saint-Cyr ; mais j’ai bâti sur le sable, n’ayant point vu ce qui seul peut faire un fondement solide. J’ai voulu que les filles eussent de l’esprit, qu’on élevât leur cœur, qu’on formât leur raison. J’ai réussi à ce dessein : elles ont de l’esprit et s’en servent contre nous ; elles ont le cœur élevé et sont plus fières et plus hautaines qu’il ne conviendrait de l’être à de grandes princesses, à parler même selon le monde. Nous avons formé leur raison et fait des discoureuses, présomptueuses, curieuses, hardies. C’est ainsi que l’on réussit quand le désir d’exceller nous fait agir. Une éducation simple et chrétienne aurait fait de bonnes filles dont nous aurions fait de bonnes femmes et de bonnes religieuses, et nous avons fait de beaux esprits, que nous-mêmes, qui les avons formés, ne pouvons souffrir ; voilà notre mal, et auquel j’ai plus de part que personne. Venons aux remèdes, car il ne faut pas se décourager. Nos filles ont été trop considérées, trop caressées, trop ménagées ; il faut les oublier dans leurs classes, leur faire garder le règlement de la journée, et leur peu parler d’autre chose. Il ne faut point qu’elles se croient mal avec moi ; ce n’est point leur affliction que je demande ; j’ai plus de tort qu’elles ; je désire seulement réparer par une conduite contraire le mal que j’ai fait. Les bonnes filles m’ont plus fait voir l’excès de fierté qu’il faut corriger que n’ont fait les mauvaises et j’ai été plus alarmée de voir la gloire et la hardiesse de Mlles de**, de** et de** que de tout ce que l’on m’a dit des libertines [des esprits indépendants et frondeurs] de la classe. Ce sont des filles de bonne volonté qui veulent être religieuses et qui, avec ces intentions, ont un langage et des manières si fières et si hautaines qu’on ne les souffrirait pas à Versailles aux filles de la première qualité.  Vous voyez par là que le mal est passé en nature [est passé dans leur nature] et qu’elles ne s’en aperçoivent pas. Priez Dieu et faites prier pour qu’il change leurs cœurs et qu’il nous donne à toutes l’humilité ; mais, madame, il ne faut pas beaucoup e discourir avec elles. Tout à Saint-Cyr se tourne en discours ; on y parle souvent de la simplicité, on cherche à la bien définir, à la bien comprendre, à discerner ce qui est simple et ce qui ne l’est pas, puis dans la pratique on se divertit à dire : par simplicité je prends la meilleure place ; par simplicité je vais me louer ; par simplicité je veux ce qu’il y a de plus loin de moi sur la table. En vérité c’est se jouer de tout, et tourner en raillerie ce qu’il y a de plus sérieux. Il faut encore défaire nos filles de ce tour d’esprit railleur que je leur ai donné et que je connais présentement très opposé à la simplicité ; c’est un raffinement de l’orgueil qui dit par ce tour de raillerie ce qu’il n’oserait dire sérieusement. Mais, encore une fois, ne leur parlez ni sur l’orgueil, ni sur la raillerie ; il faut la détruire sans la combattre, et par ne s’en plus servir [construction imitée du grec, déjà archaïque au XVIIe siècle]. Leurs confesseurs leur parleront sur l’humilité, et beaucoup mieux que nous ; ne les prêchons plus, et essayez de ce silence qu’il y a si longtemps que je vous demande : il aura de meilleurs effets que toutes nos paroles. »       

Mme de Maintenon à Saint-Cyr ou la légende

   L’œuvre écrite de Mme de Maintenon est difficile à apprécier car elle a détruit la plus grande partie de sa correspondance. Mais les dames et les demoiselles de Saint-Cyr forgent sa légende et une première édition de ses lettres est publiée au milieu du XVIIIe siècle.

   Bien entendu, nous versons facilement dans l'hagiographie. Les dames de Saint-Cyr disent qu’elle « avait le son de voix le plus agréable, un ton affectueux, un front ouvert et riant, le geste naturel de la plus belle main, des yeux de feu, les mouvements d’une taille libre, si affectueux et si réguliers qu’elle effaçait les plus belles de la Cour. Le premier coup d’œil était imposant, comme voilé de sévérité, le sourire et la voix ouvraient le nuage. »

   Les titres de ses Entretiens et Instructions annoncent le programme : Instruction contre l’esprit de cachotterie et sur l’obéissance (1709), Instruction sur ce qu’il faut éviter les mauvaises occasions et que, faute de cette attitude, l’on tombe peu à peu dans de grand maux (1710), Instruction contre les espiègleries (1715), Instruction contre les nouveautés en matière de religion, Entretien sur le bon choix des pièces qu’on peut donner aux Demoiselles et Entretien sur ce que les lectures profanes sont toujours dangereuses.     

   Mlle d’Aumale, qui laisse des Souvenirs, sera sa dernière élève préférée, à laquelle elle dicte de nombreux écrits (textes pédagogiques, notes, instructions) et qui la suit partout, même à Versailles. Avec Mme de Glapion, alors supérieure, elle participera à l’élaboration du mythe de Mme de Maintenon. Elles seront toutes deux avec Mmes de Caylus (nièce de Mme de Maintenon) et de Dangeau les confidentes et amies de la fin de sa vie.

   Sainte-Beuve ne l’aime pas et la traite de « Tartuffe en robe couleur de feuille morte ». Il remarque que, le jour de sa mort, « Saint-Cyr passa à l’état de relique royale », un monument vivant. Les Dames entretiennent le culte et un souvenir embelli, une hagiographie qu’elle avait préparé de son vivant, ne leur disant que ce qu’elle voulait bien. Il ajoute qu’elle y « accomplit son plus grand acte de reine, paraître avoir abdiqué. » (Causeries du lundi). 

   L’institution durera encore tout un siècle, équilibre entre mondanité et austérité, vie profane et religieuse. 

Sources : Mme de Maintenon, Jean-Paul Desprat, Perrin, 2003.

Lettre de la Palatine sur Saint-Cyr

   La princesse Palatine déteste Mme de Maintenon. Dans cette lettre, on sent une condamnation implicite de cette dernière : son hypocrisie (« à ce qu’on dit, versa un torrent de larmes ») et sa sévérité hors de propos.

   « Il faut que je vous conte une scène qui s’est passée à Saint-Cyr. On a voulu cacher la chose, je l’ai apprise par hasard. Les demoiselles dans le couvent sont divisées en quatre classes qui se distinguent les unes des autres par des rubans de couleurs différentes : il y a là la classe des bleues, des rouges, des jaunes et des vertes. L’une des bleues se brouilla avec sa maîtresse et résolut de l’empoisonner. Soixante jeunes personnes de sa classe étaient dans le secret et aucune d’elles ne la trahit. Mais comme elles ne pouvaient se procurer du poison que par l’entremise d’une tierce personne, le complot fut découvert. Mme de Maintenon, à ce qu’on dit, versa un torrent de larmes. On fit élever un échafaud dans une des salles de Saint-Cyr. On y fit venir toute la classe, on arracha aux jeunes filles leurs fontanges bleues, puis on amena la coupable et on lui lut sa sentence de mort. Mme de Maintenon siégeait comme juge ; elle ordonna qu’on ferait grâce de la vie à la coupable mais qu’elle serait déshabillée et fouettée. On la fouetta en effet jusqu’au sang, puis on lui rasa la tête et on l’envoya à Paris au refuge. » (17 mars 1698)

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