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Boileau, Satire X « Sur les femmes »

Bon à savoir

   Boileau fonda dans les Satires la critique littéraire, à peu près inconnue avant lui. Certains avaient écrit des traités généraux et didactiques, d'autres avaient lancé des libelles injurieux contre certaines oeuvres mais personne n'avait entrepris de se constituer conseiller du public dans le jugement des écrits contemporains et de juger le plus objectivement possible. Il mit ainsi en avant Molière, Racine et La Fontaine. Il défendit également Racine dans son Epître VII, "Sur l'utilité des ennemis", le consolant de l'échec de Phèdre :  l'oeuvre vraiment belle est toujours méconnue et la critique ne doit avoir d'autre effet que d'exciter le génie.

   Aux Satires littéraires, on peut joindre un dialogue en prose "à la manière de Lucien" (écrivain grec qui avait écrit des Dialogues des morts) : le Dialogue des Héros de Romans, où Boileau met en scène les fades héros des romanciers précieux : Pluton les a appelés à la rescousse pour réprimer une sédition qui a éclaté aux Enfers, mais ils lui semblent tellement dégénérés qu'il les précipite dans le Léthé, fleuve de l'oubli.    

   Ceci dit, la plupart des douze Satires concernent les moeurs.

Les Femmes

   Comme les Caractères, la Satire X  (1694) propose une suite de portraits, en l’occurrence des portraits de femmes. À un homme décidé à se marier, Boileau rappelle tous les périls de l’entreprise en lui décrivant les vices du beau sexe. Défilent dans ces vers, méchamment caricaturés, l’épouse infidèle et lubrique, la coquette frivole et dépensière, celle qui se ruine au jeu, celle qui fait le malheur de sa famille par son avarice sordide, la précieuse, la bigote, etc. Pareilles charges relèvent certes d’une longue tradition mais la banale misogynie se nourrit ici à la fois de obsessions personnelles d’un vieux célibataire et de la hargne d’un poète engagé dans la Querelle des Anciens et des Modernes.

   Si Boileau revient en effet à la satire en 1694 pour s’en prendre si violemment aux femmes, c’est qu’il les tient responsables de cette évolution du goute et des mentalités qui conduit nombre de ses contemporaines à contester la doctrine classique et, entre autres, le culte de l’Antiquité. Il est vrai que la modernité mondaine s’était élaborée pour une bonne part dans les salons tenus par les femmes.

« Bientôt dans ce grand monde où tu vas l’entraîner,
Au milieu des écueils qui vont l’environner,
Crois-tu que, toujours ferme aux bords du précipice,
Elle pourra marcher sans que le pied lui glisse ;

Que, toujours insensible aux discours enchanteurs
D’un idolâtre amas de jeunes séducteurs,
Sa sagesse jamais ne deviendra folie ?
D’abord tu la verras, ainsi que dans Clélie[1],
Recevant ses amants sous le doux nom d’amis,
S’en tenir avec eux aux petits soins permis ;
Puis bientôt en grande eau sur le fleuve de Tendre
Naviguer à souhait, tout dire et tout entendre,
Et ne présume pas que Vénus, ou Satan,
Souffre qu’elle en demeure aux termes du roman.
Dans le crime il suffit qu’une fois on débute ;
Une chute toujours attire une autre chute.
L’honneur est comme une île escarpée et sans bords :
On n’y peut plus rentrer dès qu’on est dehors.
Peut-être avant deux ans, ardente à te déplaire,
Éprise d’un cadet[2], ivre d’un mousquetaire,
Nous la verrons hanter les plus honteux brelans[3],
Donner chez la Cornu[4] rendez-vous aux galants ;
De Phèdre dédaignant la pudeur enfantine,
Suivre à front découvert Z[5]… et Messaline[6] ;
Compter pour grands exploits vingt hommes ruinés,
Blessés, battus pour elle, et quatre assassinés :
Trop heureux si, toujours femme désordonnée,
Sans mesure et sans règle au vice abandonnée,
Par cent traits d’impudence aisés à ramasser
Elle t’acquiert au moins un droit pour la chasser !


Mais que deviendras-tu, si, folle en son caprice,
N’aimant que le scandale et l’éclat dans le vice,
Bien moins pour son plaisir que pour t’inquiéter,
Au fond peu vicieuse, elle aime à coqueter ?
Entre nous, verras-tu d’un esprit bien tranquille

Chez ta femme aborder et la cour et la ville ?
Hormis toi, tout chez toi rencontre un doux accueil :
L’un est payé d’un mot, et l’autre d’un coup d’œil.
Ce n’est que pour toi seul qu’elle est fière et chagrine :
Aux autres elle est douce, agréable, badine ;
C’est pour eux qu’elle étale et l’or et le brocart,
Que chez toi se prodigue et le rouge et le fard,
Et qu’une main savante, avec tant d’artifice,
Bâtit de ses cheveux le galant édifice.
Dans sa chambre, crois-moi, n’entre point tout le jour.
Si tu veux posséder ta Lucrèce à ton tour,
Attends, discret mari, que la belle en cornette
Le soir ait étalé son teint sur la toilette,
Et dans quatre mouchoirs, de sa beauté salis,
Envoie au blanchisseur ses roses et ses lis.
Alors tu peux entrer ; mais, sage en sa présence,
Ne va pas murmurer de sa folle dépense.
D’abord, l’argent en main, paye et vite et comptant.
Mais non, fais mine un peu d’en être mécontent,
Pour la voir aussitôt, de douleur oppressée,
Déplorer sa vertu si mal récompensée.
Un mari ne veut pas fournir à ses besoins !
Jamais femme, après tout, a-t-elle coûté moins ?
À cinq cents louis d’or tout au plus, chaque année,
Sa dépense en habits n’est-elle pas bornée ?
Que répondre ? Je vois qu’à de si justes cris,
Toi-même convaincu, déjà tu t’attendris,
Tout prêt à la laisser, pourvu qu’elle s’apaise,
Dans ton coffre, à pleins sacs, puiser tout à son aise.


À quoi bon, en effet, t’alarmer de si peu ?
Eh ! que serait-ce donc, si le démon du jeu
Versant dans son esprit sa ruineuse rage,
Tous les jours, mis par elle à deux doigts du naufrage,
Tu voyais tous tes biens, au sort abandonnés,

Devenir le butin d’un pique[7] ou d’un sonnez[8] ?
Le doux charme pour toi de voir, chaque journée,
De nobles champions ta femme environnée,
Sur une table longue et façonnée exprès,
D’un tournoi de bassette[9] ordonner les apprêts !
Ou, si par un arrêt la grossière police
D’un jeu si nécessaire interdit l’exercice,
Ouvrir sur cette table un champ au lansquenet,
Ou promener trois dés chassés de son cornet !
Puis sur une autre table, avec un air plus sombre,
S’en aller méditer une vole[10] au jeu d’hombre ;
S’écrier sur un as mal à propos jeté ;
Se plaindre d’un gâno[11] qu’on n’a point écouté ;
Ou, querellant tout bas le ciel qu’elle regarde,
A la bête gémir d’un roi venu sans garde !
Chez elle, en ces emplois, l’aube du lendemain
Souvent la trouve encor les cartes à la main :
Alors, pour se coucher les quittant, non sans peine,
Elle plaint le malheur de la nature humaine,
Qui veut qu’en un sommeil ou tout s’ensevelit
Tant d’heures sans jouer se consument au lit.
Toutefois en partant la troupe la console,
Et d’un prochain retour chacun donne parole.
C’est ainsi qu’une femme en doux amusements
Sait du temps qui s’envole employer les moments ;
C’est ainsi que souvent par une forcenée
Une triste famille à l’hôpital traînée
Voit ses biens en décret sur tous les murs écrits[12]
De sa déroute illustre effrayer tout Paris... »

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Pistes de lecture

1. La libertine

- Progression inquiétante du portrait.

- Effets rhétoriques rythmant la déchéance.

- Ce portrait est le procès de la mondanité du temps.

2. La coquette

- Différence d’avec la première.

- Longue tradition satirique.

- L’art de la comédie et l’évocation du tête-à-tête entre les deux époux.

3. La joueuse

-Le goût du jeu est une véritable aliénation.

- Pittoresque de cette troisième évocation.

- Constante ironie du passage en général.

Allons plus loin

La satire des mœurs contemporaines

* On peut étudier le type de la coquette chez Molière dans Le Misanthrope surtout (cf. Célimène)

* On peut comparer l’image (les images) que Boileau donne des femmes (de la femme) de son temps dans la Satire X à celle qu’en présente La Bruyère dans le chapitre de ses Caractères titré « Des femmes ». Expliquer la convergence des points de vue.

 

[1] Coup de griffe contre les romans de Mlle de Scudéry.

[2] De bonne famille.

[3] Maisons de jeu.

[4] Entremetteuse célèbre de l’époque.

[5] Initiale commode...

[6] Impératrice romaine réputée pour ses débauches.

[7] Terme du jeu de piquet.

[8] Les deux six, terme du jeu de trictrac.

[9] Bassette, hombre, lansquenet, bête : jeux de cartes.

[10] Un coup.

[11] Terme du jeu d’hombre.

[12] Ancien mode d’expropriation.

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Date de dernière mise à jour : 24/02/2020

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