« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Héroïnes baroques (Segrais)

Héroïnes baroques des nouvelles de Segrais

Le miroir des apparences   Le baroque est le règne des transformations, apparences, coups de théâtre et quiproquos... C'est évident en littérature où Segrais nous propose trois héroïnes fort méconnues... dont on peut se passer, autre évidence.    

- Adélaïde, héroïne de Adelayde, comtesse de Roussillon, ou l’Amour constant, est une princesse qui s’habille en homme, se fait corsaire et rencontre miraculeusement un prince travesti en troubadour.

 - Mathilde est l’héroïne de Mathilde, ou l’Heureuse Reconnaissance. Montafilant doit-il la céder (dilemme tragique !) à son rival Montrose ou la garder en captivité ? Un monologue de dix pages aboutit à une décision généreuse : il sacrifie son amour. Sacrifice récompensé : le jour même du mariage avec Montrose, une marque sur la main du futur époux révèle qu’il allait épouser sa propre sœur.

- Dans Aronde ou les Amants déguisés, une princesse et un prince jouent aux jeux de l’amour et du hasard un siècle avant Marivaux : ils ignorent le rang l’un de l’autre, sont séparés par un malentendu et le politique, sont enfin réunis grâce au subterfuge d’une fausse mort.

   La psychologie baroque est basée sur les malentendus. L’action se situe toujours à une époque éloignée. Les personnages sont de très haute noblesse et donnés pour historiques mais les périodes sont si mal connues que le romancier peut librement inventer selon sa fantaisie.  Le dénouement est heureux.

Sources : Le Roman jusqu'à la Révolution (Henri Coulet, 1967, réédition 2000). Dans cet ouvrage remarquable (panorama du roman jusqu'en 1800), l'auteur étudie les deux aspects du XVIIe siècle, le roman de l'âge baroque et le roman de l'époque classique :

  • baroque : le roman sentimental avant L'Astrée, L'Astrée et autour de L'Astrée, les histoires tragiques, le roman héroïque (règles, poncifs, Gomberville, La Calprenède, Mlle de Scudéry, destin du roman héroïque), le roman comique et parodique (réalisme baroque, roman personnel, Sorel, Scarron).
  • classique : tableau général, Segrais (Les Nouvelles françoises), les Lettres portugaises et le roman épistolaire, autres romans par lettres, Saint-Réal (Don Carlos), les romans de Mme de Lafayette (nouvelles historiques, Zayde, La Princesse de Clèves), la nouvelle historique et galante.

Nouvelles françaises ou Divertissements de la princesse Aurélie (Segrais, 1656)

Segrais   Segrais, secrétaire de la Grande Mademoiselle et fidèle conseiller littéraire de Mme de La Fayette (il travaille avec elle à La Princesse de Montpensier et à Zayde) est aujourd’hui bien oublié. Néanmoins, avec ses Nouvelles françaises en 1656, il marque un moment capital dans la naissance du roman classique. Auteur de deux romans, Le Tolédan (1647) et Bérénice (1648), il est un habitué de l’Hôtel de Rambouillet et mêle le naturel et le précieux dans des poésies bucoliques, les Églogues (1658).

   Dans ses Nouvelles françaises, l’auteur rend hommage à la tradition des conteurs du 16e siècle : la composition de l’œuvre s’inspire directement de celle de l’Heptaméron de Marguerite de Navarre. Réunies autour de la princesse Aurélie, six dames (dont Segrais affecte d'être le secrétaire) se divertissent pendant six jours consécutifs, faisant chacune à tour de rôle le récit d‘une histoire véritable. Entre leurs récits, elles exposent leurs goûts en matière de roman et de technique romanesque, discutent de vraisemblance, d’analyse du cœur humain et de description des mœurs.  Les nouvelles sont censées illustrer leurs principes esthétiques, chaque narratrice tirant d’elle-même leur logique et leur conclusion. 

     Il marque la transition entre le roman baroque et le roman classique. La diversité des Nouvelles s’explique par la recherche de formules littéraires différentes. « Eugénie ou la force du destin » et « Honorine ou la coquette punie » racontent des scènes de la vie privée dans un contexte historique contemporain. « Floridon ou l’amour imprudent », située dans le cadre exotique de Constantinople, narre les amours de Bajazet (cf. Corneille). Ces nouvelles psychologiques et morales, plutôt pessimistes, annoncent le goût classique : leur conception rigoureuse scellant au dénouement l’accomplissement d’une destinée préfigure La Princesse de Clèves. En revanche les trois autres nouvelles représentent le goût baroque, fait d’imagination débridée et d’aventures extraordinaires.

  

« Eugénie ou la force du destin »

Les Nouvelles françaises (Segrais)   La première histoire, « Eugénie ou la force du destin », est contée par la princesse Aurélie.

   Résumé

   Dans le Paris de l’époque, Aremberg, un jeune prince allemand, s’éprend de la nouvelle épouse de son ami, le comte d’Almont. Fou d’amour, il profite d’une absence du mari pour se déguiser en femme et entrer au service de la comtesse sous le nom d’Eugénie. Sa bien-aimée le prend pour confidente, lui révèle qu’elle n’éprouve que de l’estime pour son époux, qu’elle aime le chevalier de Florençal mais qu’elle a décidé de rompe avec lui après une dernière entrevue. Eugénie doit porter le billet du rendez-vous au chevalier. Aremberg déchire la lettre adressée à son rival, décide de reprendre ses vêtements d’homme pour se présenter à sa place au rendez-vous. Le jour même, le comte, de retour à Paris, trouve les morceaux déchirés de la lettre, apprend le rendez-vous et s’y rend. Un homme surgit, enveloppé d’un grand manteau, le duel s’engage, le comte est tué. La comtesse pleure son mari et décide de poursuivre Aremberg en justice. Après un deuil convenable et malgré ses scrupules, elle finit par épouser le chevalier de Florençal.    

   Le débat de conscience du prince Aremberg (extrait)

   Il est tout à fait digne de ceux qui agitent la princesse de Clèves. Nous sommes au début du roman :

   « Il avait toujours été dans cette église ; mais Aremberg ne le vit point, soit qu’il n’eût des yeux que pour le premier objet[1] qui l’avait frappé ou qu’Almont ne se tînt pas si proche de sa maîtresse[2], comme ceux qui sont sur le point d’être mariés ne continuent pas si âprement leur galanterie[3]. L’étranger était combattu des plus violents sentiments qu’on puisse imaginer. Tantôt, connaissant l’outrage qu’il faisait insensiblement à son ami, il voulait s’en aller. Tantôt, craignant de manquer à l’amitié qu’il lui avait jurée, il voulait lui aller témoigner la part qu’il devait prendre à sa félicité. Et quelquefois, pour sa considération particulière, il voulait s’arracher par violence d’un lieu dont un secret pressentiment l’avertissait sans cesse de se retirer. Mais il n’avait encore rien [4] aimé et le précipice était si glissant qu’il ne faut pas trouver étrange qu’il s’y laissait tomber.  

   Tant que cette compagnie fut dans l’église, il n’en voulut point repartir. Remarquant exactement tout ce qui se passait en cette cérémonie, il vit que cette belle personne s’approcha de l’autel avec une modestie qui, mêlant un peu de rouge à la blancheur de son teint, semblait en relever l’éclat et, de cette manière, aiguiser encore les traits qui lui perçaient le cœur. Mais, quoiqu’il n’osât concevoir aucune pensée au désavantage de son ami, s’avançant au travers de la foule, il voulut observer plus attentivement qu’il n’avait encore fait jusques alors, de quelle manière elle prononcerait ce oui qui devait être si fatal à son repos. Il souhaitait quelquefois que ce fût avec une gaieté qui, faisant mourir tout à faits ses espérances, étouffât son amour et aidât son amitié chancelante malgré toute la raison qui s’efforçait de la soutenir. Mais il ne pouvait aussi quelquefois s’empêcher de sentir naître quelque consolation en son âme, lorsque, attribuant à quelque tristesse son extrême modestie, il croyait que sa foi peut-être s’engageait sans que son cœur y fît des réflexions.

   L’espoir est si charmant qu’on ne peut s’en défendre. Sans que cet étranger souhaitât avoir de l’espérance et sans qu’il eût aucun sujet d’en concevoir de la modeste retenue d’un objet aussi vertueux que charmant, il se laissait flatter à des opinions bien injustes[5] : il s’imaginait qu’Almont n’avait pas augmenté en grâce et que la comtesse sa femme (car déjà elle l’était devenue et le mot était prononcé) ayant tourné la vue vers un vénérable vieillard qui paraissait son père semblait lui avoir reproché son obéissance par un sourire accompagné de quelque tristesse, quand la cérémonie voulut qu’elle lui demandât son consentement avant que de donner le sien.

   Ainsi, après l’avoir suivie jusqu’au carrosse, mêlé dans toute la troupe, et après s’être tenu sous le portique du temple, tant que ce carrosse qui l’entraîna put être devant ses yeux, il se retira à son logis, aussi tourmenté que peut-être jamais personne l’ait été par une passion invincible. 

   Sous prétexte de sa lassitude, il se mit au lit, quoiqu’il ne fût pas encore midi. Mais il n’avait garde d’y trouver le repos qu’il cherchait. Il avait de l’honneur autant qu’homme du monde. Il aimait son ami comme lui-même. Mais il n’avait jamais rien vu de plus beau que cette femme et il se sentait tellement destiné pour l’aimer que, n’osant s’y résoudre et ne pouvant en même temps s’en empêcher, il faisait en lui-même les plus tristes plaintes que jamais la douleur ait fait faire à personne. »

   Toujours comme dans l’Heptaméron, la nouvelle est suivie d’une conversation qui en constitue le commentaire. Les propos des dames sont fort intéressants si l’on veut comprendre ce que les lecteurs – les lectrices surtout – attendaient alors d’un roman ou plutôt d’une « nouvelle. »

- Je suis remplie de compassion pour le pauvre Aremberg, dit Uralie.

- Et Florençal, dit la belle Fronténie, qui, après trois ou quatre ans d’une amitié si constante, si honnête et si désintéressée, se vit sur le point de mourir de douleur, vous fait-il moins de pitié ?

- Celui-là a eu ce qu’il souhaitait et ce qu’il méritait, reprit Uralie, et je ne serais pas d’avis qu’on le lui ôtât pour le donner à son rival. Mais je vous avoue que je trouve tant de malheur dans l’autre que je ne puis m’empêcher de le plaindre.

- Je le plains comme vous, ajouta Aplanice. Car je vous confesse que, lisant les romans, je me range volontiers du parti des amants disgraciés. Mais enfin, soit malheur en celui-ci, soit quelque erreur condamnable, il aimait la femme de son meilleur mai et le tua. Et je trouve qu’on a mis des dames aux Feuillantines [6] qui n’avaient tué personne et qui n’avaient point fait galanterie avec les maris de leurs amies !

- Pour ce qui est de tuer son mari, dit Uralie, à la vérité, cela n’arrive point tous les jours. Mais, pour aimer sa femme, s’il fallait que tous ceux à qui ce malheur-là arrive et choisissent un couvent, Paris serait en danger de devenir un grand monastère !

- Cela n’empêche pas, dit Silérite, que ce manquement de foi ne soit contre les beaux sentiments. Et vous savez que, dans les romans, il ne faut pas faire, ni dire rien qui déroge. En effet, quoique je ne veuille pas me montrer la plus sévère de toutes envers Eugénie – pour qui je vous confesse que j’ai beaucoup d’inclination – je trouve que ce n’était pas en user bien honnêtement que de se laisser aller  la passion qu’il conçut pour la femme d’un homme qui lui avait sauvé la vie, encore moins d’entrer dans sa maison avec une intention pareille à la sienne.

 - Quoiqu’il en soit, dit Gélonide, je serais contente si, plutôt que de se faire religieux, il s’allait faire tuer au siège de Cambrai qui fut, ce me semble, la même année et où il y eut assez d’Allemands tués pour faire croire qu’il fut du nombre.

- Et moi, ajouta Silérite, il me plairait tout à fait s’il était d’une autre nation. Car il me semble qu’un Allemand déguisé en fille est une chose bien extraordinaire ! »

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Notes

[1] Spectacle ou personne.

[2] Fiancée.

[3] Faire sa cour.

[4] Personne.

[5] Il s’abandonnait à des opinions flatteuses.

[6] Couvent où l’on enfermait les femmes aux mœurs trop légères.

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