Zénobie (La Bruyère)

Portrait de Zénobie (Les Caractères, La Bruyère)

Palmyre   Ce portrait de Zénobie n’a figuré dans les Caractères qu’à partir de la 8ème édition.

   On découvrit en 1691 les ruines de Palmyre, dont Zénobie fut la reine. Ce n’est pas tant elle que décrit La Bruyère que les témoignages de sa grandeur. Compare-t-il in petto son palais à celui de Versailles ?...

   « Ni les troubles, Zénobie, qui agitent votre empire, ni la guerre [1] que vous soutenez virilement contre une nation puissante depuis la mort du roi votre époux, ne diminuent rien de votre magnificence. Vous avez préféré à toute autre contrée les rives de l’Euphrate pour y élever un superbe édifice : l’air y est sain et tempéré, la situation en est riante ; un bois sacré l’ombrage du côté du couchant. Les dieux de Syrie, qui habitent quelquefois la terre, n’y auraient pu choisir une plus belle demeure. La campagne autour est couverte d’hommes qui taillent et qui coupent, qui vont et viennent, qui roulent ou qui charrient le bois du Liban, l’airain et le porphyre ; les grues et les machines gémissent dans l’air, et font espérer à ceux qui voyagent vers l’Arabie de revoir à leur retour en leurs foyers ce palais achevé, et dans cette splendeur où vous désirez de le porter avant de l’habiter, vous et les princes vos enfants. N’y épargnez rien, grande reine ; employez-y l’or et tout l’art des plus excellents[2] ouvriers ; que les Phidias[3] et les Zeuxis[4] de votre siècle déploient toute leurs science sur vos plafonds et sur vos lambris ; tracez-y de vastes et délicieux jardins, dont l’enchantement soit tel qu’ils ne paraissent pas faits de la main des hommes ; épuisez vos trésors et votre industrie[5] sur cet ouvrage incomparable ; et après que vous y aurez mis, Zénobie, la dernière main, que quelqu’un de ces pâtres qui habitent les sables voisins de Palmyre, devenu riche par les péages de vos rivières, achètera un jour à deniers comptants cette royale maison pour l’embellir et la rendre plus digne de lui et de sa fortune. » (Chapitre VI, Des biens de fortune)

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Notes

[1] Elle soutint durant cinq ans une guerre contre les Romains. Vaincue en 272 par l’empereur Aurélien, elle fut conduite à Rome où elle figura dans le triomphe du vainqueur.

[2] Au 17e siècle, excellent n’avait pas la valeur d’un superlatif.

[3] Grand sculpteur grec du siècle de Périclès.

[4] Peintre grec de la génération qui a suivi celle de Phidias.

[5] Au sens étymologique d’activité (industria).

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