« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

L'Homme entre deux âges et ses deux Maîtresses (La Fontaine)

L'Homme entre deux âges et ses deux maîtresses (illustration d'Oudry pour La Fontaine)

L’Homme entre deux âges et ses deux Maîtresses [1] 

Un homme de moyen âge [2],

En tirant sur le grison [3],

Jugea qu’il était saison [4]

De songer au mariage.

Il avait du comptant [5]

Et partant [6]

De quoi choisir ; toutes voulaient lui plaire :

En quoi [7] notre amoureux ne se pressaient pas tant ;

Bien adresser [8] n’est pas petite affaire.

Deux veuves sur son cœur eurent le plus de part [9] :

L’une encor verte, et l’autre un peu bien mûre,

Mais qui réparait par son art

Ce qu’avait détruit la nature.

Ces deux veuves, en badinant,

En riant, en lui faisant fête,

L’allaient quelquefois testonnant [10],

C’est-à-dire ajustant sa tête.

La vieille, à tous moments, de sa part [11] emportait

Un peu du poil [12] noir qui restait,

Afin que son amant [13] en fût plus à sa guise [14].  

La jeune saccageait les poils blancs à son tour.

Toutes deux firent tant, que notre tête grise

Demeura sans cheveux, et se douta du tour.

Je vous rends, leur dit-il, mille grâces, es belles,

Qui m’avez si bien tondu [15] :

J’ai plus gagné que perdu ;

Car d’hymen point de nouvelles [16].

Celle que je prendrais voudrait qu’à sa façon

Je vécusse, et non à la mienne.

Il n’est tête chauve qui tienne [17].

Je vous suis obligée, belles, de la leçon. »

(I, 17)

Sources de la fable : Ésope : « L’Homme grisonnant et ses Maîtresses » et Phèdre : « « L’Homme devenu chauve sans s’y attendre. »

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Notes

[1] « On le dit particulièrement d’une fille qu’on recherche en mariage. » (Furetière). Il s’agit ici de deux veuves.

[2] Gr : en ce qui concerne leur place, les adjectifs se construisent souvent avant le nom.

[3] Quelqu’un dont les cheveux commencent à blanchir

[4] Qu’il était temps. Saison désigne « le temps propre pour faire quelque chose » (Aca.)

[5] « Argent qui est présent, réel, effectif. » (Furetière).

[6] Par conséquent. Vaugelas affirme qu’il « commence à n’être plus guères bien reçu dans le beau style. »

[7] Renvoie à choisir. Il ne se pressait pas de choisir car ce n’est pas « une petite affaire ».  

[8] Toucher droit où l’on vise.

[9] Ici, place.

[10] Testonner : peigner les cheveux, les friser, les accommoder avec soin. La Fontaine explique ce mot dans le vers suivant par le fait qu’il vieillisse ; le sens du mot est équivoque, il signifie aussi frapper sur la tête.  

[11] Ici, côté.

[12] Cheveu.

[13] Celui qui aime.

[14] Conformément à sa manière d’être.

[15] Jeu de mots.

[16] Il n’est plus question de mariage. Formule proverbiale.

[17] Malgré ma tête chauve, je vous dois encore de la reconnaissance. La Fontaine, une fois de plus, manifeste ici son aversion pour le mariage.

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