L'Ivrogne et sa femme (La Fontaine)

L'Ivrogne et sa femme (La Fontaine)   La Fontaine s’inspire de la fable d’Ésope, « La Femme » : « Une femme avait un ivrogne pour mari. Voulant le délivrer de ce vice, elle imagina la ruse que voici. Quand elle le vit alourdi par l’excès de la boisson et insensible comme un mort, elle le prit sur ses épaules, l’emporta et le déposa au cimetière, puis elle partit. Quand elle pensa qu’il avait repris ses sens, elle revint au cimetière et heurta à la porte. L’ivrogne dit : « Qui frappe ? ». La femme répondit : « C’est moi, celui qui porte à manger aux morts. » Et l’autre : « Ce n’est pas à manger, l’ami, mais à boire qu’il faut m’apporter. Tu me fais de la peine en me parlant de nourriture au lieu de boisson. » Et la femme se frappant la poitrine : « Hélas, malheureuse, dit-elle, ma ruse n’a servi de rien. Car toi, mon mari, non seulement tu n’en es pas amendé, mais tu es devenu pire encore, puisque ta maladie est tournée en habitude. » Cette fable montre qu’il ne faut pas s’attarder aux mauvaises actions, car même sans le vouloir, l’homme est la proie de l’habitude. »

   Voici la version de La Fontaine :

L’Ivrogne et sa femme

« Chacun a son défaut, où toujours il revient :

Honte ni peur n’y remédie.

Sur ce propos, d’un conte [1] il me souvient :

Je ne dis rien que je n’appuie

De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus

Altérait sa santé, son esprit et sa bourse :

Telles gens n’ont pas fait la moitié de leur course [2]

Qu’ils sont au bout de leurs écus.

Un jour que celui-ci, plein du jus de la treille,

Avait laissé ses sens au fond d’une bouteille,

Sa femme l’enferma dans un certain tombeau.

Là, les vapeurs du vin nouveau

Cuvèrent [3] à loisir. À son réveil il treuve

L’attirail de la mort à l’entour de son corps,

Un luminaire [4], un drap des morts.

« Oh ! dit-il, qu’est ceci ? Ma femme est-elle veuve ? »

Là-dessus, son épouse, en habit d’Alecton [5],

Masquée, et de sa voix contrefaisant le ton,

Vient au prétendu mort, approche de sa bière,

Lui présente un chaudeau [6] propre pour Lucifer.

L’époux alors ne doute en aucune manière

Qu’il ne soit citoyen d’enfer.

« Quelle personne es-tu ? dit-il à ce fantôme.

- La cellière [7] du royaume

De Satan, reprit-elle ; et je porte à manger

À ceux qu’enclôt la tombe noire [8]. »

Le mari repart [9], sans songer :

« Tu ne leur portes point à boire ? »

(Livre, III, Fable 7)

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Notes

[1] Cette fable a en effet tous les caractères d’un conte, et d’un conte gai : termes plaisants animant le récit (vers 5, 6, 8 à 11, 16, etc.), allusions mythologiques, pointe comique de la fin. Et ici, La Fontaine ne moralise pas, il semble s’amuser le premier de son sujet.  

[2] Durée de la vie.

[3] Employé intransitivement : fermentèrent.

[4] Ensemble de cierges allumés en cette occasion.

[5] Une des Furies. Cette mythologie ôte aux détails qui l’entourent ce qu’ils pourraient avoir de funèbre ou de diabolique. Ce n’est plus qu’une mascarade, une joyeuse mystification. En outre, l’ivrogne, chez les conteurs gaulois, est toujours un personnage pittoresque.

[6] « Brouet ou bouillon chaud » (Aca.)

[7] Celle qui a, dans un couvent, la charge des provisions et de la nourriture.

[8] Impressionnante solennité à effet burlesque.

[9] Fait cette répartie.

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